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MÉMOIRES
DE
L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE
TOME IV. — ANNÉE 1885
AVIGNON
SEGUIN FRÈRES, IMPRIMEURS - ÉDITEURS
13, rue Bouquerie, 13
1885
O1
. 1097
/ ser, 4
(885)
mn —— — _—
ACADÉMIE DE VAUCLUSE
FONDÉE LE 20 JUILLET 1801
BUREAU EN 1885
MM.
YVAREN #, O. I. P., docteur en médecine, président honoraire.
DUCOS, O. #, ancien commandant du génie, à Avignon,
président.
SEYNE (de}, propriétaire, vice-président.
VILLARS, docteur en médecine, à Avignon, vice-président.
DUHAMEL %, O.i. P. arehiviste du département, secrétaire
perpétuel.
P. MANIVET, secrétaire.
CHANTRON, inspecteur des domaines en retraite, à Avignon,
trésorier.
NICOLAS, conducteur des ponts et chaussées, à Avignon,
bibliothécaire-archiviste.
MEMBRES HONORAIRES
1
ALLMER, épigraphiste, à Lyon.
Mgr l'ARCHEVEQUE d'Avignon.
DELOYE, %, conservateur du musée, à Avignon.
FABRE, %, docteur ès-sciences, à Sérignan.
le GÉNÉRAL de division, à Avignon.
GUILLAUME, statuaire, à Paris.
le MAIRE d'Avignon.
MISTRAL, x, félibre majoral, à Maillane.
MORTILLET (de), père, à Paris.
PONTMARTIN {de}, publiciste, aux Angles.
le PRÉFET de Vaucluse.
le PRÉSIDENT du Conseil général. |
REVOIL,#, O., inspecteur des monuments historiques, à Nîmes.
4 LISTE DES MEMBRES
MEMBRES TITULAIRES
au 31 mars 1885.
MM.
ABRIC Maurice, négociant, à Avignon.
ACHARD F., avocat, à Avignon.
ADHÉMAR (d'}, propriétaire. à Avignon.
APPY; conseiller général, à Bonnieux.
ARMAND, avoué, conseiller général, à Avignon.
ARMAND, sculpteur, à Avignon.
ARNAUD ne FABRE, docteur en médecine, à Avignon.
ARNAUD Azrren, contrôleur à la condition des soies, à
Avignon.
AUBANEL Tuéonore, %, libraire-éditeur, à Avignon.
BARBEYRASSY, ancien directeur des domaines, à Avignon.
BARRÉS, O. I. P., bibliothécaire, à Carpentras.
BAYLE, O. I. P.. ancien secrétaire de l’Académie de Vaucluse,
à Avignon.
BAZE OcTAve, à Avignon.
BENOIT, O. A., président du tribunal civil, à Avignon.
BIRET, serrurier, à Avignon.
BONNARD Juzten, négociant, à Avignon.
BONNEL, curé, à Lacoste.
BONNET,, ex-conseiller de Préfecture, à Avignon
BONNET Léon, avocat, à Avignon.
BOURGES, professeur de dessin au lycée d'Avignon.
BOUSSOT, écononome à l’école normale, à Avignon.
BOUT Hrppozyre, O.A., percepteur, à Barbentane {B.-du-Rh.),
BOUVIER %, O. A., ingénieur en chef, à Avignon.
BOYER, substitut du Procureur de la République, à Avignon.
BRUNEL, ancien adjoint, à Avignon.
BRUNET Jean, % O., peintre, à Avignon.
CADE, docteur en médecine, à Avignon.
CARRE, docteur en médecine, à Avignon.
CARTIER, propriétaire, à Avignon.
CASSIN fils, docteur en médecine, à Avignon.
CAUCANAS, ingénieur du canal de Pierrelatte, à Orange.
CERQUAND, O. I. P., inspecteur d'Académie honoraire, à
‘Avignon.
CHAILLOT Féczix, agent général de navigation, à Avignon.
CHANTRON, ancien inspecteur des Domaines, à Avigaon.
CHAPOT Gustave, propriétaire, à Avignon.
CHAUVET, secrétaire du Syndicat, à Monteux.
DE LA SOCIÉTÉ 5
MM.
CLAUSEAU Louis, propriétaire, à Avignon.
CLÉMENT, docteur en médecine, à Avignon.
COLLIER Érienne, négociant, à Avignon.
COULON, président du Tribunal civil, à Orange.
COULONDRES, ancien juge de paix. à Avignon.
COUSIN, O. A., directeur du Comptoir d'escompte, à Avignon.
COUTAGNE Csonces. ingénieur des poudres et sabpêtres, à
St-Chamas (B.-du-Rb.).
DAGAN, professeur de rhétorique au Collège d'Orange.
DELPONT, inspecteur d'assurance, à Avignon.
DEYBERT, professeur au Lycée d'Avignon.
DUCOS, O. %, ex-ccommandant du génie, propriétaire, à
Avignon.
DUHAMEL, y, O. I. P., archiviste du département de Vau-
cluse, à Avignon.
DUMAS, O. A., chef de division à la Préfecture de Vaucluse, à
Avignon.
DURAND, ancien professeur, adjoint au maire de Bonnieux.
ESCOFFIER, géologue, à Visan.
FÉLIX A. (comte de), propriétaire, à Avignon.
FERTON, lieutenant au 1°" pontonniers d'Avignon.
FLANDRIN, sous-chef de section du chemin de fer, à Pont-
St-Esprit.
FONTAINE, propriétaire, à Barbentane.
FRAISSE, propriétaire, à Tresque.
FUZET (l'abbé), O. A., curé, à Villeneuve.
GIRAUD, propriétaire, à Avignon.
GRANET Léonce, propriétaire, à Roquemaure.
GRAS, O. AÀ., juge de paix, à Avignon.
GRIVOLAS, O. A., directeur de l'école des Beaux-Arts, à
Avignon.
GUIBERT, avoué, à Avignon.
ISNARD, docteur en médecine, à Avignon.
JAC, sous-ingénieur des ponts et chaussées, à Orange.
JULLIEN, propriétaire, à Marseille.
LARCHÉ, docteur en médecine, à Avignon.
LAVAL, médecin-major au 10° dragons, à Montauban.
LIMASSET, propriétaire, à Avignon.
LOUBET, ancien président du tribunal de Carpentras.
LUNEAU, professeur de dessin, à Avignon.
MAILLET, O.I. P., professeur au lycée d'Avignon.
MANIVET P., à Avignon.
MAS, professeur de rhétorique au lycée d'Avignon.
6 LISTE DES MEMBRES
MM.
MAUMET, propriétaire, à Avignon.
MAURIN G., ancien procureur de la République, à Sarrians.
MENTASTI, O. I. P , professeur au lycée d'Avignon.
MERCIER Francois, chef de section des chemins de fer, à
Avignon.
MÉTIVET, garde-mines, à Avignon.
MEUNIER Juces, préparateur à la Faculté des sciences, à
Marseille.
MICHEL, photographe, à Avignon.
MONIER, docteur en médecine, à Avignon.
MOSSÉ, O. A., rabbin, à Avignon.
MOUZIN, receveur municipal, à Avignon.
NICOLAS, conducteur des ponts et chaussées, à Avignon.
NIEL, ingénieur civil, à Avignon.
OLAGNIER, O. A., directeur de l'école professionnelle, à
Avignon.
OLIVIER, %#, propriétaire, à Avignon.
PALUN, négociant, à Avignon.
PAMARD, %, O. A., docteur en médecine, à Avignon.
PASSY (de), inspecteur général de 1"° classe des ponts et chaus-
sées, à Sorgues.
PERNOT, négociant, à Avignon.
PERRE Joserx, ingénieur mécanicien, à Avignon.
PERRIN Jucess, instituteur, à Mondragon.
PERROT, négociant, à Avignon.
PICHARD, direct. de la station agronomique, à Avignon.
PIGNAT, #, commandant du génie en retraite, à Avignon.
PONCET 3%, négociant, à Avignon.
POURQUERY DE BOISSERIN, avocat, a Avignon.
PROTON Pierre, fabricant de meubles, à Avignon.
RASSE Enice, négociant, à Vaucluse.
REQUIN (l'abbé), vicaire à St-Symphorien, à Avignon.
REY. pasteur protestant, à Avignon.
REYNARD-LESPINASSE, négociant, à Avignon.
ROCHETIN, ancien magistrat, à Avignon.
ROLLAND, conducteur des ponts et chaussées, à Avignon.
ROUMANILLE %#, felibre, libraire, à Avignon.
ROUVIÈRE, pharmacien, à Avignon.
ROUX, professeur au lycée d'Avignon.
ROUX, notaire, à Cavaillon.
SAGNIER, ancien juge suppléant, à Avignon.
SCHAT/DELIN, %, officier en retraite, à Avignon.
DE LA SOCIÉTÉ
«ti
MM.
SENTON, lieutenant au 58° de ligne, à Avignon.
SEYNE (de), propriétaire, à Avignon.
TAULIER, docteur en médecine, à Avignon.
TERRIS (de), #, notaire, à Avignon.
THELIN (de), ingénieur des ponts et chaussées, chargé de la
navigation du Rhône, à Avignon.
THOMAS Joserx, négociant, à Avignon.
TIQUET, receveur de l'enregistrement, à Avignon.
TORCAPEL, ingénieur de la Compagnie P.-L.-M.,à Avignon.
VALABRÉGUE A., propriétaire, à Avignon.
VALAYER Louis, propriétaire, à Avignon.
VALENTIN, architecte, à Avignon.
VALENTIN, juge au tribunal de Montélimar.
VAYSSIÈRE, docteur ès-sciences, à Marseille.
VERDET Ennesr, négociant, à Avignon.
VERDET Gasriez, #, négociant, à Avignon.
VERDET Marcez, négociant, à Avignon.
VERDET Maurice, licencié endroit, à Avignon.
VERDET THÉopore, propriétaire, à Avignon.
VILLARS, docteur en médecine, à Avignon.
YVAREN P. #, O. I. P., docteur en médecine, à Avignon.
MEMBRES ASSOCIÉS
AVON Euice, propriétaire, à Aramon (Gard).
BARTHÉLEMY, docteur en médecine, à Marseille.
BERTRAND, notaire, à Aramon (Gard).
BLANC (l'abbé), à Daumazan (Gard).
BLANC, ex percepteur, à Sérignan.
BREMOND, caissier à la caisse d'Epargne, à Avignon.
BRUNO-VAISON, conseiller général, à Marseille.
CHABREL, employé à la Préfecture, à Avignon.
CHANTERET, prêtre, à Paris.
CHASSING, libraire, à Avignon.
CHRESTIAN, conservateur du musée, à Sault.
DELACOUR Tuéonore, à Paris.
FAUCHER (de), propriétaire, à Bollène.
GAP, instituteur, à Roaix.
GARCIN, propriétaire, à Apt.
Là
8 LISTE DES MEMBRES
MM.
GÉRIN (dej fils, propriétaire, à Gréoulx.
HUART, économe, conservateur du musée d'Arles.
JOURDAN, instituteur, à Buoux.
LÉGIER DE MESTEYME, avocat, à Apt.
LEVEQUE, curé, à Buoux.
LUTHAUD, chef de section, à Aix.
MAIRE, bibliothécaire des Facultés, à Clermont-Ferrand.
METGE, contr. du canal de navigation du Midi, à Beaucaire.
MOIRENC, employé des ponts et chaussées, à Apt.
MONCLAR (de), #, consul général de France, à
MONNIER, à Paris.
MOREL, O. I. P., receveur particulier, à Carpentras.
PRIAT (l'abbé), à Daumazan.
RENCUREL, conseiller de préfecture, à Avignon.
REYNAUD, professeur au lycée de Montpellier.
RICHARD, juge au tribunal civil, à Perpignan.
ROUVET, architecte, à Nevers.
SAUREL FERDINAND (chanoine), à Montpellier.
VÉRAN, architecte, à Arles.
MEMBRES CORRESPONDANTS
ALBANÉS (l'abbé), à Marseille.
ARBAUD P., propriétaire, à Aix.
BARTHELEMY (A. de), membre de la commission des Gaules»
à Paris.
BEAUREGARD, propriétaire.
BERLUC PERRUSSIS, à Aix (B.-du-R.)
BLANCARD, archiviste des B.-du-Rhône, à Marseille.
BOISLISLE (de), membre du comité des travaux histori-
ques, à Paris.
BRIQUEVILLE (E. de), à Avignon.
CAZALIS DE FONDOUCE, géologue, à Montpellier.
CHAILLOT,, docteur, à Barjac (Gard),
CHAPEL F., capitaine d'artillerie.
COURBET Juzes, à Lyon.
ESTÈVE Louis, sous-chef de section, à Orange.
FABRE Cyvriz, conducteur des ponts et chaussées, au Puy
(Haute-Loire).
FLORENS, procureur de la République, à Toulon.
FRANÇOIS, instituteur, à Saze.
GAUDRY Azserr, membre de l'Institut, à Paris.
DE LA SOCIÉTÉ 9
MM.
GERMAIN, ex-doyen de la Faculté de Lettres de Montpellier.
GIRAUD), instituteur, à la Mure (Basses-Alpes).
GOSSE, docteur, à Genève.
HOFFMANN Anrone-J..R., major commandant de Ia place
de Fiume (Hongrie).
HONNORAT En., près Digne (B.-A.).
JEANDET, employé à la bibliothèque, à Mâcon.
JAUBERT, docteur, à Hyères.
LACROIX, archiviste de la Drôme, à Valence.
LAPIERRE, archiviste au Palais, à Toulouse.
LAUGIER, conservateur du musée, à Marseille.
LAURIÈRE (de), secr. gén. de la société d'archéologie, à Paris.
LÉENHARDT, négociant, à Sorgues.
LENTHÉRIC, ingénieur, à Nimes.
LEVET, capitaine du génie, à Grenoble.
LETHIERRY, entomologiste, à Lille (Nord).
MARCY (de),fdir. de la société française d'archéologie, à Paris.
MARION, professeur à la Faculté des sciences, à Marseille.
MASLATRIE (de) Louis, ancien chef de section aux archives
nationales, membre de l’Institut, à Paris.
MÉRY, commandant d'artillerie, à Toulon.
MORTILLET (de) fils, à Paris.
MUNT2Z, bibliothécaire de l’école des Beaux-Arts, à Paris.
NICOLAS Jacques, à Lyon.
PALUSTRE, ex-directeur de la société française d'archéologie,
à Tours.
PARDIGON Énirr, employé des ponts et chaussées, à Digne.
PONS D'HAUTERIVE, à Espalion (Aveyron).
PUTON, docteur en médecine, à Remiremont.
QUILLOT, O. #, ancien trésorier général, à Paris.
ROZIÈRE (de), sénateur, ancien inspecteur des archives dépar-
tementales, à Paris.
SAINT-VENANT (de), ingénieur, à St-Ouen.,
SAUREL, publiciste, à Marseille.
STRAUB, chanoine, à Strasbourg.
TACUSSEL, directeur des postes et télégraphes, à Valence.
TAMIZET DE LAROQUE, correspondant de l’Institut.
TURPIN, chef de bureau à la Préfecture du Cher.
VILLEFOSSE {(H. de), conservateur au Musée du Louvre.
VIOLLET LE DUC, chef de bureau des Monuments histori-
ques, au ministère de l’Instruction publique es des
Beaux-Arts. |
ee en nm
JO
SOCIÉTÉS AVEC LESQUELLES La SOCIÉTÉ ÉCHANGE SES MÉMOIRES
Alpes-Maritimes. . . — Société des lettres, sciences et arts des
Alpes-Maritimes, à Nice.
Ardèche... ..... — Société des sciences naturelles et histo-
riques du département de l'Ardèche.
Aude. . ....... — Société des arts et sciences de Carcas-
sonne.
Bouches-du-Rhône. . — Académie des sciences, arts et belles-
lettres d'Aix,
Académie des sciences, lettres et arts
de Marseille.
Société de géographie de Marseille.
Société de statistique de Marseille. .
Calvados. .. . . . . — Société française d'archéologie pour la
conservation des monuments histo-
‘ riques, à Caen.
Drôme. ...... . — Société départementale d'archéologie
et de statistique de Ia Drôme ,, à
Valence.
Gard. sus sise — Société scientifique et littéraire d’Alais.
Académie du Gard, à Nimes.
Garonne ([Haute-|. . — Académie des sciences, inscriptions et
belles-lettres de Toulouse.
Société archéologique du Midi de la
France, à Toulouse.
Hérault... ..... . — Société archéologique, scientifique et
littéraire de Béziers.
Académie des sciences cet lettres de
Montpellier.
Société archéologique de Montpellier.
Société languedocienne de géographie.
Société pour l'étude des langues ro-
manes.
ISOPeSs su se pe — Académie delphinale.
Société de statistique de l'Isère.
Lot-et-Garonne. . .. — Société d'agriculture, sciences et arts
d'Agen.
Lozère...... ,... — Société d’agriculture, industrie, scien-
ces et arts du département de la
Lozère.
Pyrenees (Basses-) .. — Société des sciences, lettres et arts de
Pau.
II
Pyrénées-Orientales. — Société agricole, scientifique et litté-
raire des Pyr.-Orientales, à Perpignan
Rhône........... — Académie des sciences, belles-lettres et
arts de Lyon.
Société de géographie de Lyon.
Société littéraire, historique et archéo-
logique de Lyon.
Société de topographie historique de
Lyon.
Société linnéenne de Lyon.
Savoie .......... — Société savoisienne d'histoire et d'ar-
chéologie.
Seine ........... — Société des antiquaires de France.
Société de l'histoire de l'art français.
Société de géographie.
Société géologique de France.
Tarn: 2 .... — Société des sciences, belles-lettres et
arts du Tarn,
Tarn-et Garonne ... — Société archéologique de Tarn-et-
Garonne, à Montauban.
Var............ — Académie du Var, à Toulon.
REVUES REÇUES PAR LA SOCIÉTÉ.
Bulletin du comité des travaux historiques et scientifique, section
d'histoire et de philologie. |
Jd., section d'archéologie. L
Id., Revue scientifique.
Revue épigraphique du Midi de la France, Lyon.
Revue des langues romanes, Montpellier.
Répertoire des travaux historiques, .Paris.
Romania, Paris.
Annual report of the Board of regents of the Smithsonijan insti-
tution, Washington.
JACQUES BERNUS
SA VIE, SON ŒUVRE
1650-1728
AVANT-PROPOS
Fire ja &È véritables artistes sont presque toujours
3 (2e { doués d’une fécondité merveilleuse : ils prodüi-
add sent, comme en se jouant, les plus étonnants
chefs-d'œuvre. La légende, plus qu'eux encore féconde
et productrice, leur attribue souvent les œuvres qui se
rapprochent de leur génie, quelquefois même d’indignes
produits de leurs plus mauvais élèves. Certains noms
Surtout plus en évidence ont le don de réunir tous les
suffrages et de représenter tout un genre : Raphaël,
Michel-Ange, Poussin, Pierre Puget, Rubens, Mignard,
Greuze (pour citer des noms qui représentent des gen-
res divers et d’une valeur bien différente), serviraient à
démontrer ma thèse. Toutes les belles porcelaines déco-
rées d'animaux en relief, de beaux lézards verts, etc.,
sont attribuées à Bernard de Palissy ; toutes les magni-
fiques terres cuites émaillées, à grands personnages, ne
14 MÉMOIRES
peuvent sortir que des fourneaux de della Robia ; qu’un
amateur florentin possède une croix, un plateau fine-
ment ciselé, une aiguière, une buire, un chandelier
sculpté de main de maître, sans hésitation, il l’attribuera
à Benvenuto Cellini. Ce dernier, s’il fallait en croire les
on dit et même les livrets, aurait rempli de ses œuvres
les musées et les églises d'Italie ; cependant M. E. Plon,
le grand éditeur quiest en même temps un habile criti-
que d'art, a démontré que de tout l’œuvre de Benvenuto,
comme ciseleur, il n'existe qu’une seule pièce bien
authentique : La salière de François [“, au musée de
Vienne (1).
Bernus, st parva licet componere magnis, semble
avoir joui, avec un autre artiste comtadin, de la même
fortune — bonne ou mauvaise, nous n’osons nous pro-
noncer. On ne saurait, en effet, rencontrer dans notre
région une pierre, un morceau de bois sculpté, ‘sans
qu'aussitôt on s’écrie : c’est du Bernus, ou peut-être du
Péru (2). Depuis les plus belles œuvres de sculpture,
jusqu'aux plus grossières médiocrités, on veut que tout
indistinctement soit sorti de son atelier.
D'où vient cet engouement ? Les causes en sont mul-
tiples, mais on pourrait les réduire à deux : la passion
orgueilleuse du collectionneur et le chauvinisme igno-
rant du populaire. Celui-ci est bien aise de tout attribuer
à l'artiste, son compatriote; celui-là prétend ne posséder
que des chefs-d'œuvre. |
Il faut rendre à chacun son dû, cuique SUuM ; c'est
dans ce but que nous avons entrepris ce travail. Fatigié
d'entendre attribuer à Bernus les œuvres les plus dis-
(1) E. PLON. — Æecherches sur la vie, l'œuvre de Benvenuto Cellini, et les
Pièces qui lui sont attribuées. Paris 1884.
(2) Nous espérons faire un jour pour cet artiste ou plutôt pour cette
famille d'artistes le même travail que pour Bernus.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 15
parates, nous avons eu la pensée de nous rendre compte
par nous-même, de remonter aux sources et d'éla-
guer ainsi de l’œuvre de notre arÿste toutes ces
superfétations que l'ignorance ou l’amour-propre mal
entendu y avaient accumulées. Nous avons entrepris
d'autant plus volontiers cette tâche, que nos recherches
ne pouvaient porter aucun préjudice à la réputation du
sculpteur. Quoiqu'il se trouve assez. au-dessous de
certains des maîtres dont nous avons parlé plus haut et
que sa gloire soit confinée dans des limites beaucoup
plus étroites, il ne cesse pas d’être un véritable artiste
d'un incontestable mérite, d’un talent plus qu’ordinaire,
une des illustrations les plus remarquables de notre
Comtat.
Ajoutons que, malgré tous ces titres, 1l n’en est pas
moins inconnu au plus grand nombre. En preuve, cette
question qui nous a été posée au cours de nos recher-
ches, par une personne de nos connaissances, homme
d'ailleurs instruit et distingué, muni de plusieurs diplé-
mes, mais ignorant complètement notre histoire locale.
Un jour, nous voyant acharné à la poursuite d'un acte,
il ne put s'empêcher d'en manifester son étonnement et
nous demanda avec beaucoup de naïveté: Bernus! mais
qu'était-ce donc ?.. Sans doute, un illustre prédicateur!
Pour remédier à cette ignorance et ne pas réduire
notre travail à une aride nomenclature des œuvres de
Bernus, nous avons cru devoir l'accompagner d’une
notice biographique.
Seulement ici, la tâche n'était pas facile. Bernus n’a
occupé aucune place officielle dans cet état minuscule
du Pape dont Carpentras était la capitale : à l'encontre
de beaucoup d’autres artistes, d’une valeur bien au-
dessous de la sienne, il n’a lié aucune relation avec les
grands et les puissants de ce monde ; c’est tout au plus
16 MÉMOIRES
s’il a été honoré de l’amitié de Mignard, de Peru, de
Parrrocel, s’il a joui de la protection bienveillante de
Mgr Buty, évêque de Carpentras; malgré ces rapports
et ces amitiés bien honorables, il est resté humble,
modeste, inconnu. Aussi son nom ne figure-t-il dans
aucun dictionnaire de biographie général, ñi dans Feller,
ni dans Michaud, où sont mentionnés tant d'hommes
d'un mérite douteux. A peine, si Larousse, dans son
immense compilation, lui accorde quelques lignes rem-
plies d’inexactitudes.
La vie de Bernus fut donc calme et tranquille occupée,
ennoblie par le travail et se résumant pour nous pres-
que en entier dans ses œuvres.
Quand, du sommet du Ventoux, on jette un coup
d'œil sur le vaste horizon qui se déroule devant soi, on
remarque vers le midi,comme une ligne de verdure qui,
partie d’une des extrémités de la plaine, la traverse dans
toute sa largeur, jetant ça et là, en tous sens, de nom-
breux rameaux, s'inclinant à l'occident vers le Thor et
Gadagne, puis remontant vers Sorgues par St-Saturnin,
et ne laissant apparaître que de loin en loin quelques
bandes d'argent qui scintillent au soleil. Cette longue
ligne de verdure, c’est la Sorgue, la rivière aux fraîches
ondes chantée par Pétrarque, dont on n'apercoit pres-
que jamais le cours, mais qu'on devine et qu'on suit
sans peine à la végétation luxuriante qu'elle fait croître
sur ses bords. Aucune image ne saurait mieux répon-
dre à notre pensée sur Bernus. De la Sorgue ,il a le calme
et la fraîche limpidité ; il en a aussi l’admirable fécon-
dité. Placés à la distance où nous sommes, il nous sera
difficile de l’atteindre directement, mais nous pour-
rons le suivre, pour ainsi dire, pas à pas, aux belles
œuvres qu'il a laissées abondantes sur son passage.
Il ne faudrait pas croire cependant que sa vie nous
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 17
soit complètement inconnue et que nous soyons réduits
sur son compte à de simples conjectures. M. Barjavel,
dans son Dictionnaire bio-bibliographique, a écrit sur
notre sculpteur un assez long article ; mais il ne fait guère
qu'y résumer les traditions populaires qu'il avait recueil-
lies sur les lèvres de quelques vieillards de Mazan. De
son caractère, de sa méthode, de ses rapports avec Îles
artistes de son temps, rien ou presque rien. Souvent
même, surtout lorsqu'il s’agit d’une œuvre attribuée à
Bernus, le biographe ne prend pas la peine de contrôler
les affirmations dont il se fait l'écho trop fidèle. Il lui
aurait été bien difficile, convenons-en, de mener à bien
son œuvre, s’il eût voulu se rendre compte de tout par
lui-même,et nous devons ajouter que son article, même
tronqué et quelquefois erroné, nous a éte d’un puissant
secours. |
M. Jules de la Madelène, dans l'article qu'il publia
en 1842 (1) n’a fait que mettre en œuvre les notes de
M. Barjavel et donner une forme gracieuse, quelque peu
idéale parfois,au froid squelette dont s'était contenté l'éru-
dit docteur. Tous les deux,le savant et le poête,ont d'ail-
leurs puisé à la même source, la tradition populaire.
Quelle est la valeur de cette tradition ? Faut-il la rejeter
absolument ? Faut-il l’admettre sans contrôle ? Aucun
système ne nous paraît conforme à l'impartialité de
l'histoire ; car de même qu'il n’est point, comme dit le
vulgaire, de fumée sans feu, 1l ne peut, ce nous semble,
exister detradition, quelque déformée soit-elle, qui n'ait
eu une base sérieuse. Nous avons donc adopté un moyen
terme, admettant la tradition jusqu'à plus ample informé,
toutes les fois qu’elle n’a pas été en contradiction soit
avec la logique, soit avec des documents authentiques.
(1) Revue du Comtat, 20 février.
IR MÉMOIRES
Ces documents, qui forment la base solide de notre
travail, nous les avons trouvés, dans les archives dépar-
tementales et communales et surtout dans les protocoles
des notaires. C'est là, dans cette mine inépuisable où
se trouvent enfouies une partie de notre histoire locale,
nos vieilles traditions, les mœurs, les coutumes de nos
pères, c'est là que nous avons cherché autant qu'il
nous l'a été permis.
Avons-nous épuisé la matière, sommes-nous des-
cendu jusqu’au fond, notre travail est-il irréformable et
ne laisse-t:l point de lacunes ? Le penser seulement
serait de notre part une grave présomption. Toutefois,
nous espérons qu'on ne pourra nous accuser de fournir
des assertions gratuites, de nous appuyer sur des don-
nées imaginaires. Nous avons ouvert le chemin que
nous reprendrons peut-être un jour; à de plus patients,
à de plus habiles de pousser plus loin, de fouiller plus
profondément ; nous applaudirons avec joie à leurs
trouvailles.
Au reste, nous devons dire à notre décharge que, si,
grâce à læ bienveillance bien connue de M. Duhamel,
les archives départementales et communales nous ont
été librement ouvertes, si bon nombre de notaires ont
été pour nous d’une obligeance à laquelle nous sommes
heureux de rendre ici témoignage (1), les difficultés, les
refus même ne nous ont pas manqué. Quelques études
nous ont été impitoyablement fermées ; d’autres nous
ont été ouvertes, mais si peu qu’à peine avons-nous pu
jeter un regard circulaire sur les richesses qu’elles con-
tenaient.
(1) C'est pour nous un devoir de remercier spécialement MM. Gaudibert,
notaire à Carpentras, et Peyron, notaire à Mazan. Nous devons aussi té=
moigner de notre gratitude à l'égard de M. Barrès, conservateur de Îa
Bibliothèque de Carpentras.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 19
Telles sont les sources où nous avons puisé les docu-
ments sur lesquels s'étaie notre travail. Nous n’avan-
çons rien dont nous n’ayons les preuves en main, que
nous n’ayons vu, dont nous ne nous soyons rendu
compte par nous-même. Heureux, si nous avons pu,
de nos faibles mains, élever à notre artiste comtadin,
un monument durable et digne de lui...
ENFANCE DE BERNUS
1650-1664
Mazan est une petite ville du département de Vaucluse, à
6 kil. à l’est de Carpentras, coquettement étalée sur les flancs
d’un mamelon de: forme conique couronné par l’église et dont
le pied baigne dans la petite rivière de l’Auzon. C'est là que
Bernus vint au monde, le 15 décembre 1650, à & h. du soir,
dit son acte de naissance. Puget avait alors 28 ans, Girardon,
22 et Coysevox 30 à peine.
Il fut baptisé le lendemain et reçut le prénom de Jacques.
Il était le quatrième fils de Noël Bernus et de Marie Rey,
de Bédoin, mariés depuis le 135 mars 1646 (x). Après lui,
vinrent d’autres enfants: cinq frères et une sœur, nommée
Anne ; mais de cette nombreuse famille, il ne resta bien-
tôt, avec Anne, mariée plus ,tard à Genest Villon, sculpteur
de Modène, que Jacques et deux de ses frères puînés, qui
seuls laissèrent une postérité. C’est à ces morts prématurées
que Jacques dut, dans la suite, d’être considéré comme l'aîné
(r) Le registre de mariage nomme la femme de Noël Bernus, Marie
Reyne, suivant un usage fort répondu à cette époque de féminiser les
noms propres de femmes.
20 MÉMOIRES
de la famille, ainsi qu’on peut le constater dans un grand
nombre d'actes (2). Des ses deux frères, l’un Jean-Paul, né le
15 janvier 1653, devint maître menuisier à Mazan, l’autre,
Joseph, le dernier venu de la famille, naquit le 25 juillet 1666,
suivit, comme Jacques, la vocation des arts et se fit sculp-
teur.
M. Barjavel a donc raison, si l’on veut, de prétendre que”
Bernus n'eut que deux frères, puisque tous les autres mou-
rurent en bas âge, mais il se trompe en affirmant que l'un
d'eux fut grand-carme. Ici, comme dans tout l’article sur
Bernus, il n’a pas assez pris la peine de contrôler les asser-
tions de ses collaborateurs ; ce n’est pas un des frères de Jac-
ques, mais un de ses neveux, fils de Joseph, qui se fit grand-
carme. Nous en avons pour preuve un acte notarié de 1718,
dans lequel François — c'est le nom du religieux — aban-
donne, avant d'entrer en religion, à son oncle Jacques, en
remerciement des bons et agréables soins qu'il en a reçus,
tous ses bicns présents et à venir, ne se réservant qu'une
pension annuelle de 25 écus pour subvenir aux modestes be-
soins qu'il pourrait avoir dans les ordres. Jacques Bernus
répondra plus tard à cette générosité, en incrivant parmi ses
héritiers son neveu, révérend Alcène Beruus, religieux des
grauds-carmes (2). M. Barjavel aura sans doute mal lu et
attribué faussement à un frère de Jacques ce qui concernait
un de ses neveux.
Peut-être, n'est-il pas plus heureux lorsqu'il veut faire de
notre sculpteur un descendant de la famille noble des de
Bernus, de Sault. D'après lui, le premier Bernus qui vint
s'établir à Mazan aurait été un cadet de cette maison qui,
(1) Cf. en particulier l'acte de donation entre vifs passé par devant
M" Floret, notaire de Carpentras, à la date du 28 avril r687.—Cf. également
une décl. ration de Noël, chez M° Mégy, notaire à Mazan en 1702, fol. 1232;
son testament chez Me Rey, not. à Bédoin, 22 octobre 1681 ; le testamen
de Jacques, chez M° Jérôme Olivier, notaire à Mazan, le 1* février 1728
(2) Testament de Jacques Bernus), par: devant M° Jérôme Olivier, 1°r
février 1728, fol. 115 ; étude de M° Peyron, not. à Mazan.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE o[
ayant perdu son aisance et ne voulant pas déroger, s’adonna
à la pratique de la sculpture, — cette profession étant ran-
gée parmi celles que la noblesse pouvait embrasser sans dé-
choir. Mais alors, pourquoi Jacques Bernus, descendant
d’une noble famille et ayant, par conséquent, le droit d’en
porter les armes, se serait-il fabriqué un blason tout parti-
culier ? N'’était-il pas plus simple, n'était-ce pas plus hono-
rable pour lui de garder avec un soin religieux ce trait
d’union avec une illustre maison ?
Les de Bernus, en effet, portent écartelé en sautoir d’or
et de sable à quatre têtes de léopard arrachées de gueule,
tandis que Jacques Bernus a trois épis de blé naissant d’un
même point et trois étoiles en chef surmonté d’un mascaron
grimaçant, le tout environné de lambrequins fantaisistes d’un
dessin très-élégant (1).
Jusqu'à preuves plus convaincantes, cette filiation de Jac-
ques Bernus nous paraît pour le moins problématique.
Au reste, qu’est-il nécessaire pour lui de titres de nobles-
se ? Ses œuvres, voilà sa véritable et incontestable gloire ;
l'artiste n'a pas besoin de parchemins, 1/ est à lui-même son
ancêtre.
A notre époque de centralisation à outrance qui fait tout
affluer vers la capitale, dans notre temps où quiconque, s’ima-
ginant avoir quelque valeur, se hâte d’aller porter à la grande
ville ses lumières et de lui demander la confirmation de son
talent, il est difficile de se faire une idée exacte de ce qu'était
la province, avant la Révolution, au point de vue littéraire
et artistique. Au moment où Bernus allait entrer en scène,
Avignon possédait des artistes tels que Guilhermin, l’auteur
du fameux Christ des Pénitents Noirs, Nicolas Mignard et
Pierre, son fils, Michel Péru, le premier par l'âge, sinon par
(1) Ces armes nous ont été conservées sur les six cachets de cire rouge
qui scellent le testament de J. Bernus, mais ne portent indication d'au-
cun émail ; ce qui serait un indice de plus de la fantaisie qui avait présidé
à leur composition.
+
22 MÉMOIRES
le talent, de cette famille de sculpteurs qui a illustré notre
pays et dont les fils seront un ‘jour les amis et les rivaux de
notre Comtadin.
Le Comtat possédait, en outre, une légion d'artistes, pein-
tres, sculpteurs, qui, sans prétendre au premier rang, ne
laissent pas d’avoir une véritable valeur. On trouverait diffi-
cilement aujourd'hui, dans nos grandes villes de province, des
ouvriers dignes d’être mis en comparaison avec ces modes-
tes artisans de village. Le père de Jacques, lui-même, jouis-
sait d’une réputation méritée ; les commandes affluaient au
point de l’obliger à s'associer d’autres sculpteurs. Parmi ses
nombreux travaux, les seuls qui aïent traversé les temps et
échappé aux démolisseurs de 93 — un retable et un autel
à Mormoiron, un tabernacle et un autel à St-Didier sur Per-
nes (1) — indiquent un sens vrai de la décoration religieuse,
‘ des connaissances architecturales peu communes et une réelle
habileté dans la pratique de son art.
Nul doute qu'à cette école, Jacques Bernus n'ait puisé, de
bonne heure, ce goût délicat et pur, cette légèreté de ciseau,
cette science de la sculpture qu’il devait plus tard porter à un
si haut degré.
II
BEerNus A TouLoN
1664-1668
Noël Bernus eut bientôt donné à son fils toute sa science
et toute sa méthode ; peut-être alors, découvrant en lui le
(1) Parmi les œuvres perdues de Noël Bernus, nous pouvons citer un
retable pour l’église paroissiale de Mazan (Arch. départem., fonds de l'évé-
ché de Carpentras), un retable pour la confrérie du Rosaire, à Carpentras
(protocoles d'EÉsprit-Albert Esbérard, 1667, f. 1149; étude Gaudibert) ; un
retable pour la Confrérie de St-Joseph-Agonisant, à Mazan (protocole
d'Ésprit Bocquy, 1662, f. 180, étude Peyron); un retable pour la confrérie
de St-Maurice, à Caromb (Arch. mun,).
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 23
germe d’un talent peu ordinaire, rêva-til, dans son orgueil
paternel, d’en faire le rival d'un Coysevox ou d'un Pierre
Puget et, pour cela, se résolut-il à se séparer de lui et à l’en-
voyer au loin étudier sous des maîtres plus expérimentés.
La légende a entouré ce départ de Jacques Bernus de cir-
constances où malheureusement l'imagination tient plus de
place que la réalité. D'après M. de la Madelène, qui s’en est
fait, en termes si poétiques, le complaisant écho, notre futur
sculpteur « se sentait mal à l'aise dans ce village où personne
ne le comprenait, où pour tout conseil il trouvait d’amères
railleries. Travaillé par ce besoin de l'inconnu auquel nul ne
peut résister, obéissant à cette voix mystérieuse qui l’appe-
lait, il prend un jour une brusque et courageuse détermina-
tion qui révèle toute l'énergie de son caractère. Il quitte son
village sans dire adieu à sa mère, à ses joyeux compagnons,
et le voilà qui part à pied, avec cette belle confiance de l’en-
fance, portant tout son avoir au bout de son bâton. Il che-
mine tout droit devant lui, au hasard, au risque de tomber
comme Callot, au milieu d’une bande de bohémiens. A vrai
dire, il ne sait pas bien oùil va; mais il sait qu’au bout
des routes, il y a de grandes villes où l’on voit de belles
églises inondées de lumière et de parfums, toutes parées de
tableaux, toutes pleines de belles statues en marbre eten
argent ; il sait qu'il y a là-bas, de savants tailleurs de pierre
qui exécutent toutes ces admirables choses, et, tôt ou tard, il
veut être leur élève, dût-il commencer par être leur manœuvre.
«Le hasard lui donna pour compagnon, non pas des Gita-
nos, mais de braves compagnons du devoir qui le prirent
avec eux et le menèrent jusqu'à Toulon où ils l’installèrent
chez leur mère. A peine remis des fatigues du voyage, Ber-
nus se mit à courir dans toute la ville, de la porte de France
à celle d'Italie, à l'arsenal, au port, dans les églises, dans les
couvents, partout où il y avait quelque chose à peindre et
à admirer. Puis il s’en fut résolument chez le directeur d4
parc, dont lui avaient souvent parlé ses amisles compagnons.
En voyant venir à lui, en sj piteux état, cet enfant de treize
24 MÉMOIRES
ans qui lui demandait gravement une commande de statues,
le directeur se prit d'abord à rire et fut tenté de le renvoyer
à ses manœuvres.Mais il y avait dans l'allure de l'enfant quel-
que chose de si confiant et de si modeste à la fois, qu'il en
fut frappé. Il lui livra donc à tout hasard un bloc de pierre,
en lui disant d’en faire une madone. Le Mazanaïs se mit de
suite bravement à l’œuvre ; les ouvriers riaient en le voyant
équarrir sa pierre ; toutes les plaisanteries pleuvaient sur lui;
mais l'enfant ne se découragea pas : depuis longtemps il était
habitué aux railleries. Peu à peu, la pierre prit forme, les
contours se dessinèrent, et bientôt, de ce bloc grossier sortit
une belle image de Vierge pleine de vie et d'expression. Le
dédain se changea en admiration, et Bernus fut désormais
accepté comme artiste (1) ».
Quoi qu’il en soit de ce récit, que nous aurons à redresser
en plusieurs points, toujours est-il que Bernus avait qua-
torze ans au moment de son départ, puisque le 8 juillet 1664,
il était parrain d’un de ses frères et que la tradition veut qu'il
ait attendu jusque vers la fin de l’automne.
Ce qui attirait vers Toulon notre jeune villageois, ce qui
sans doute, avait décidé son père à le laisser partir, c'était la
renommée déja grandissante de l’école de sculpture établie
dans cette ville.
Cette école, à laquelle Puget devait donner un si vif éclat,
avait été créée en 1639 par Nicolas Levray qui le premier, in-
troduisit la sculpture navale à l'arsenal de Toulon; et, quoique
en 1667, nous le trouvions partageant son autorité avec son
fils Gabriel et un flamand nommé Rambaud Languenu (2),
il est très certain qu’à la fin de 1664, au moment de l’arrivée
de Bernus, Nicolas était seul à la tête des travaux et avait
une position prépondérante. Ce fut à lui assurément que
dut s'adresser le nouveau venu et non au directeur du parc,
(x) Revue du Comtat. — 20 février 1842.
(2, M. LAGRANGE, Pierre Puyet, peintre, sculpteur, décorateur de vaisseau;
passim, édition Didier. Paris.
; 4
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 25
comme l'affirment M. Barjavel et M. de la Madelène, encore
moins à Pierre Puget, ainsi que le prétend la tradition.
Il n’y avait pas alors, dans le port de Toulon, et il n'y eut
jamais ensuite de directeur du parc : les ingénieurs chargés
des travaux étaient sous la direction et le contrôle d'un
intendant (1). Cette fonction était remplie, en 1664, par M.
de la Guette, et il est peu probable que Bernus se soit directe-
ment adressé à ce haut personnage.
Quant aux rapports de Bernus avec Puget, nous rencon-
trons ici un double courant. Les uns veulent que Bernus ait
été le colloborateur de Puget dans la sculpture des fameuses
cariatides qui supportent le balcon de l'Hôtel-de-ville de
Toulon. M. Barjavel fait bonne justice de cette croyance
populaire. Un peu de sens critique aurait épargné, en effet,
à ceux qui ont suivi cette opinion, une grosse énormité.
Puget qui avait reçu commande de ce travail en 1655, le ter-
minait en 1657 ; Bernus avait alors sept ans.
A-t-il du moins été son élève, comme les autres l’affirment?
Rien d'impossible à cela ; mais ce n’est certainement pas dans
cette première sortie de Jacques hors du pays natal. Puget
était alors à Gênes depuis 1660, travaillant à la décoration
des églises et remplissant la ville de ses chefs-d’œuvre: en
1667, il fit une courte apparition à Marseille, poussa une
pointe jusque à Paris et retourna à Gênes ; puis, sur les
instances réitérées de M. d’Infreville, successeur de M. de la
Guette à l’intendance du port de Toulon, il reçut de Colbert,
le 8 juillet 1668, le titre de décorateur de vaisseaux avec 3000
livres d’appointements et vint alors se fixer au centre de ses
travaux (2). Mais Bernus avait quitté Toulon dès le commen-
cement de la même année pour retourner à Mazan.
De ce simple exposé, il résulte clairement que, si Bernus a
(1) Note due à l’obligeance de M. Octave Teissier, ancien archiviste de
ja ville de Marseille.
(2) LAGRANGE. — Pierre Puget, peintre, etc. jam citat.
[2
26 MÉMOIRES
#
été l'élève de Puget, ce ne fut pas lors de ce premier voyage
à Toulon (1).
Au reste, lorsqu'un artiste, dans sa jeunesse, reçoit les
leçons d’un maître, il se plie nécessairement à sa méthode, lui
emprunte un peu de sa manière et, tout personnel qu'il’soit, il
garde presque toujours, comme une marque indélébile, quel-
que chose qui rappelle l'atelier d’où il st sorti.
Entre Bernus et Puget, rien de commun. Celui-ci, génie
original et irrégulier, s'inquiète peu de la pureté des contours,
de l'harmonie des lignes, du moins dans le détail ; cequ’il
veut rendre avant tout, c’est une âme vivante dans un corps
puissamment construit ; il est de la famille de Michel-Ange.
Celui-là au contraire, si nous ne tenons pas compte de la
. gloire de Saint Siffrein, où il ne fut que copiste, mais copiste
admirable et étonnant, recherche dans toutes ses œuvres et
atteint quelquefois la perfection classique ; ses créations sont
pures, gracieuses, élégantes ; les sentiments qu’elles expri-
ment, d'ordinaire peu mouvementés, sont rendus avec beau-
coup de finesse parun simple pli des lèvres, une contraction
des sourcils, presque un rien qui ne trouble jamais l'harmonie
des lignes, ni la pureté de la forme; son grand souci à lui,
c'est l'élégance et la simplicité : il a fait de ces deux qualités
éminemment française le caractère principal de son œuvre (2).
Peut-être Bernus aurait-il gagné à la fréquentation, aux
leçons de Puget ; mais sa gloire n’en est pas moins digne
d'envie, sa renommée pas moins brillante. Du moins, le
vieux Nicolas Levray le comprenait ainsi, quand, à la veille
du départ de notre jeune sculpteur, il lui offrait sa succession,
si celui-ci voulait s'établir à Toulon.
(r) S'ils se sont rencontrés un jour, ce serait plutôt pendant le second
voyage de Bernus en Provence dont nous parlerons plus tard.
(2) En établissant ce parallèle, nous n'avons pas la prétention d’égaler
Bernus à Puget ; mais seulement de détruire l'opinion généralement reçue
qui fait du premier un élève du second et parfois confond leurs œuvres.
’
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 27
III
BErNuS A MAZAN, EN PROVENCE, A AVIGNON
1668-1080
Cette proposition, qui honore le maître’autant que le dis-
ciple, était séduisante pour un jeune homme de dix-sept ans,
et jamais Bernus, dans ses rêves d'enfant, n'avait pu entrevoir
une pareille espérance. Cependant, il ne se laissa pas séduire
et revint au pays natal, attiré, nous dit la légende, par un
amour tendre qui dura autant que sa vie, et aussi, croyons=
nous avec plus de raison, par la nouvelle de la maladie et de
la mort de sa mère (1).
Nous le retrouvons en effet à la fin de cette même année
1668, dans l'atelier de son père, où il sculpte pour la confrérie
du Rosaire, érigée dans l’église des RR. PP. Dominicains de
Carpentras, un Père Éternel dans sa gloire avec nuages
en relief et autres ornements nécessaires (2).
Ce morceau de sculpture, qui se trouve depuis le commen-
cement de ce siècle, dans l’église de Notre-Dame de l’Obser-
vance, à Carpentras, a été de tout temps attribué à Jacques
Bernus. M. Pougnet, l'architecte bien connu de nos contrées
et si apprécié à Marseille, qui fut chargé, il y a quelques
._ années, de la restauration de cette église, n'hésita pas un ins-
tant à attribuer ce beau travail au sculpteur comtadin. Il ne
se trompait pas, car celte œuvre porte .le cachet indéniable
du talent et de la manière de Bernus. Or, le 1** février
1669, Noël Bernus, son père, qui avait reçu la com-
mande le 6 octobre 1667, donne quittance finale de la somme
(1) Archives municipales de Mazan, G. G. 12, folio 280.
(2) Protocoles d’Esprit-Albert Esberard, année 1667, fol. 1149 ; année
1668, fol. 73 ; année 669, fol. 98. (Étude de M° Gaudibert, à Carpentras).
28 MÉMOIRES
de 150 écus à lui alloués pour la confection d’un retable avec
figures en relief, etc. et de l’image du Père Éternel dans
sa gloire, avec nuages, etc... qui lui avait été imposée le 29
novembre 1668 en sus du prix-fait pour inexécution de quel-
ques-unes des clauses du précédent contrat.
A cette date là, Jacques Bernus avait donc terminé son
apprentissage et se trouvait de retour à Mazan, où il travail-
lait dans l'atelier de son père.
Y demeura-t-il longtemps ? C'est ce que nous ne saurions
préciser, mais ce ne fut qu'après ce travail qu'il se mit
à parcourir les villes de Provence, admirant les chefs-
d'œuvre dont elles abondent, travaillant dans les ateliers
où on voulait bien le recevoir et se perfectionnant ainsi
dans son art. M. Barjavel veut qu'il soit alors retourné
à Toulon et y ait sculpté une Vierge monumentale pour une
chapelle, située au sommet d'un des coteaux avoisinant la
mer et à laquelle les marins adressent leur prière, avant de
s'exposer aux dangers de la navigation. Il rapporte aussi à
cette époque le passage de notre artiste à Salon. Malheu-
reusement, malgré toutes nos recherches, nous n'avons pu
trouver aucune preuve de ces deux assertions.
Ce quiest plus probable, c’est qu'à la fin de ses pérégrina-
tions, de son four de Provence, Bernus lia connaissance
avec Michel Péru et ses deux fils, sculpteurs comme lui, ce
qui l'amena à se fixer, pendant quelque temps, à Avignon :
en preuvé, écrit M. Barjavel, « un doigt en plâtre fait par
l'artiste de Mazan et trouvé dans un fonds d'atelier de cette
ville » : conclusion par trop arbitraire pour que nous nous
arrêtions à la discuter.
Voici qui est plus sérieux et serait probant si l'accord
existait entre les érudits sur cette question.
Depuis 1673, le siège archiépiscopal d'Avignon était occupé
par Mgr Libelli. Ce prélat, dès son arrivée dans la ville
pontificale, avait conçu le dessein d’embellir sa cathédrale,
d'y faire construire une magnifique chapelle — celle de la
Résurrection — dans laquelle il placerait le mausolée destiné
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 29
à recueillir ses dépouilles mortelles. Les travaux, commencés
en 1677, furent terminés dans les premiers jours de l'année
1682 ; le r9 mars, l'archevêque procéda à la bénédiction de
la chapelle et fit placer dans le tombeau de droite, les restes de
Rostaing de Marguerite, se réservant une place dans celui
de gauche (1). Ce dernier était très remarquable ; l’artiste y
avait sculpté un squelette qui de sa faulx écrivait les noms des
prédécesseurs de Mgr Libelli, dont les cendres avaient été
déposées là ; au-dessous étaient gravées seulement les pre-
mières lettres du prénom de l'évêque vivant : HYAC..
Mgr Serroni, archevêque d’Albi, visitant un jour la cathédrale
en compagnie de Mgr Libelli, son ami d'enfance et domini-
cain comme lui, s'écria à la vue de cette allégorie :
O mors, scribe diu, nec cæœptum perfice nomen.
Ce à quoi Mgr Libelli répartit aussitôt en terminant le
distique :
Quæ cito me ferres, tu mihi lenta places (2).
C'est ce tombeau que M. Barjavel affirme être l’œuvre de
Bernus; M. Achard, lui, va plus loin, et, non content de faire
de notre artiste le sculpteur du mausolée de Libelli, il veut
qu'il ait été l'architecte et le décorateur de la chapelle entière.
À l'encontre de ces deux opinions, M. Calvet attribue tout
ce travail à un des Péru, Michel probablement. Lequel des
trois a raison ?.. Il nous serait difficile de nous prononcer
avec certitude, une des pièces importantes ayant été détruite
pendant les troubles de la Révolution. Cependant, s'il nous
était permis d'intervenir dans le débat entre hommes si émi=
nents, nous nous permettrions de dire que ni le tombeau —
tel qu'il existe aujourd'hui — ni la chapelle ne nous paraissent
(1) Archives départementales : Conclusions du chapitre de N.-D. G. 13
fol. 117 et 153. — Ms. Calvet, V. fol. 196.
(2) Ms, Calvet, ibid.
30 MÉMOIRES
être l’œuvre de Bernus. Aucune de ces sculptures ne porte
le cachet du maître ; les anges qui ont suffi à quelques-uns
pour trancher la question dans le sens de l’affirmative n'ont
aucun trait de famille avec ceux de Saint-Siffrein, avec les
musiciens et les petits chanteurs de Saint-Agricol. Dans les
uns, quel naturel, quelle grâce ! tandis que chez les autres,
tout est chétit et maniéré. Et puis, cet entassement de déco-
rations, cette surcharge de caissons et de guirlandes, dont les
murs et le plafond de la chapelle sont couverts, semble répu-
gner au style simple, gracieux et élégant de notre artiste com-
tadin. À moins d'admettre que Bernus aurait eu deux manié-
res distinctes.
Dans ce cas, Avignon seul possèderait quelques œuvres
de la première période ; ces travaux seraient la chapelle de
la Résurrection, le tombeau de Libelli, les deux petits anges
qui se trouvent au-dessus des deux statues placées à droite
et à gauche, sous la grande tribune de la métropole (r), les
Amours et les vases de fleurs et de fruits de la maison Clau-
seau ( ancien hôtel de Cambis). Les quatre musiciens et les
deux petits chanteurs de la sacristie de St-Agricol appartien-
draient à la seconde manière.
Ce système pèche malheureusement par la base. Parmi ces
œuvres de la première période, il n’en estaucune qu'on puisse,
sans contestation attribuer à Bernus; la tradition elle-même
varie à ce sujet et va de Péru à Bernus et de Bernus a Péru
sans jamais se fixer. De plus, on ne saurait admettre qu’un
artiste passe sans transition, d'une manière à une autre ; cette
transformation ne s'opère pas sans laisser des traces sur des
œuvres qui participent à la fois de là première et de la seconde
méthode du maître; or nous n'avons trouvé nulle part ces
œuvres intermédiaires. Enfin, et ceci semble détruire la thèse
de nos adversaires d'une façon irréfutable, nous possédons une
œuvre de la jeunesse de Bernus— le Père Éternel aux nuages
(1) M. Achard range ces deux petits anges parmi les œuvres de Bernus,
(note manuscrite qui nous a été obligeamment communiquée).
DE L'’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 31
de N.-Dame de l'Observance — qui a déjà tous les caractères
que Bernus donnera à toutes ses sculptures. À cet âge déjà,
notre artiste était en pleine possession de la manière qu'il
gardera jusqu'à sa mort.
Un moment nous avons cru avoir trouvé une preuve au-
thentique du passage et du séjour de notre artiste à Avignon,
dans le magnifique tombeau de Gaspard de Simiane de la
Coste, recteur de St-Martial, que possède le musée d'Avi-
gnon (1). Un connaisseur doublé d'un habile praticien, nous
affirma jun jour que ce mausolée était l’œuvre de Bernus.
En effet la pose du corps, le modelé des mains, le jeu de
la physionomie, les plis des draperies, rappellent évidem-
ment la manière de ce sculpteur. Cependant le catalogue du
Musée indique, d’après M. Caivet, Michel Péru, comme l’au-
teur de cet ouvrage (2); mais cet artiste avait alors 75 ans, et
il dut, ainsi que le remarque judicieusement le savant auteur
du catalogue, se faire aider dans l'exécution de cet impor-
tant travail. Ne pouvait-on pas admettre que cet aide fut
Bernus, déjà lié d'amitié avec la famille Péru ?
Nous aurions là une preuve évidente du séjour de notre
artiste dans la vieille cité papale. Ce serait alors qu'il aurait
fait la connaissance de Mignard, des Parrocel avec lequels il
échangeait des croquis, des esquisses, gardés précieusement
dans sa famille et mis en vente il y a une vingtaine d’années
seulement (3).
(1) Salle du moyen-âge, n° 81.
(2) M. Calvet n'a pas eu, sur.l’auteur de ce tombeau, une opinion bien
établie : au folio 364 du tom. V de ses œuvres mss, il affirme catégorique-
ment que c'est Péru ; à la page 379 du même vol. il se contente de dire
que l'ouvrage est attribué à Péru.
(3) Parmi ces croquis de maîtres que M. Louis Cartier d'Avignon pos=
sède aujourd'hui, se trouve celui de la Vierge au lis de N. Mignard, dont
le: tableau est à la Métropole, à droite, en entrant.
32 MÉMOIRES
IV
BEerNUuS A Mazan
1680—1692
Bernus est-il demeuré à Avignon tout le temps que le veut
Ja légende, c'est-à-dire jusqu’à la fin de 1686 ? Nous ne le
croyons pas. En 1682, il prend à Bédoin, la commande d’un
autel (r), et dans l’acte passé à cette occasion il est qualifié
de sculpteur à Mazan (2). Revint-il au pays natal à l’occa-
sion du mariage de son frère Jean-Paul qui eut lieu le 26
novembre 1679, ou bien fut-ce seulement en 1680, à l'occa-
sion de l'infirmité — une paralysie probablement — qui ré-
duisit son père à garder le lit jusqu’à sa mort, arrivée en
1702 (3) ? Nous n'en savons rien. Toutefois, à partir de ce
moment, Bernus ne quitta plus son père infirme qu'à de
courts intervalles ; nous trouvons la trace de son séjour à
Mazan ou dans le Comtat à des époques très rapprochées ; à
partir de 1692 surtout, il serait difficile d'indiquer un espace
de six mois où il ne signe quelque acte chez les notaires de
Mazan ou des environs. Vainement Mgr Buty, son Mécène,
lui proposera d’aller à Rome”*pour y perfectionner son art
dans l’étude de l'antique et des grands génies de la Renais-
sance ; il ne voudra jamais abandonner à d’autres le soin de
son père ; il a le bonheur de l'avoir dans sa maison, auprès
de lui, il ne le quittera pas. Ce sentiment d'amour filial les
(1) Cet autel a été détruit probablement vers 1692, lors de l’effon-
drement de l’église de Bédoin occasionné par un violent orage.
(2) Protocoles d’Esprit Rey, 18 avril 1682, fol. 94.
(3) C'est dans le lit que Noël Bernus signa son testament en 1680, en
1684 une procuration dont il sera question plus tard, et bon nombre
d'autres actes.
PR CR Em
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 33
honore autant l’un que l’autre ; maïs il est à regretter que des
circonstances aussi graves l'aient empêché de suivre les
conseils de son généreux protecteur. La vue de l'Italie et de
ses chefs-d’œuvre n'aurait pu qu'élever l’âme d’un artiste si
éminent, développer ses facultés et lui donner un élan extraor-
dinaire. Plus tard, quand son père fut mort, Bernus avait
dépassé la cinquantaine, il était lié par des engagements
nombreux ; il lui était bien difficile de réparer alors cette
lacune de son éducation artistique, que les devoirs de la piété
filiale l'avaient empêché de combler.
Ce fut sans doute pour fixer davantage encore ce fils aîné
auprès de lui et donner un peu de vie et de bonheur à leur
triste foyer que Noël songea à le marier. Dans ce but,
il signe le 10 juillet 1684 une procuration à M. Ignace de
Massan « ex contemplation du mariage qui se traite et qui
doit s'accomplir entre M. Jacques Bernus et demoiselle
Anne Marie Roussette, de Malemort (1). Malheureusement
ce rêve fut interrompu d’une facon aussi terrible que soudai-
ne. Dix jours après la signature de cet acte qui permettait
de régler les derniers dispositifs du mariage, celle qui devait
avoir l'honneur envié d’être la femme de Bernus, se mourait,
ainsi que l'indique la pièce suivante : Anno quo suprä (1684)
et die 20 mensis Julii, Anna, filia Roussette, animam Deo
reddidit in communione matris nostræ Ecclesiæ (2)
La légende s'était emparée de ce fait, mais en le dénaturant;
elle racontait que, lors de son premier départ de Mazan, en
1664, Bernus avait été poussé par le désir ardent de conqué-
rir, en se faisant un nom, la main et le cœur d’une jeune
fille de Mazan dont il était épris ; elle ajoutait qu’à son retour,
il l'avait trouvée mourante et n'avait pu que recevoir ses
derniers adieux.
Récit poétique, éclos dans une imagination d’artiste, mais,
(1) Protocoles de M° Mégy, not. à Mazan, 10 juillet 1684. Etude de
M" Peyroa.
(3) Archives municipales de Malemort.
31 MÉMOIRES:
comme on vient de le voir, nullement fondé. Au moment
où le jeune Jacques se dirigeait vers Toulon, Anne-Marie
Roussette n'avait que deux ans (1).
Toujours est-il que cette mort brisa le cœur de notre artiste
et lui fit prendre la résolution de vivre désormais dans le
célibat. Il reporta alors sur son art toutes les forces vitales
dont il disposait, toute l’affection dont il était capable ; il fit,
en quelque sorte, de la sculpture, sa fiancée, son épouse ; il
ne vécut plus que pour l’art, ne travailla plus que pour lui,
et dans l’art, ajoute M. de la Madelène, il ne vit qu’une chose,
la grande portée religieuse ; ce qui est, en effet, comme la
caractéristique de presque toutes ses œuvres.
Après ce grave évènement, Bernus dut éprouver le besoin
d'aller distraire sa douleur dans une nouvelle tournée en
Provence et dans un séjour de quelques mois à Avignon ; ce
qui semble indiquer ce nouveau départ, c’est l'absence de sa
signature au bas d’un acte passé par son père le 24 janvier
1685, à l'occasion de l'entrée en apprentissage de son frère
Joseph. Depuis 1680, tous les actes de Noël Bernus sont
accompagnés de la signature de son fils Jacques, sauf celui-ci
dans lequel Jacques est particulièrement intéressé par suite de
ses liaisons d'amitié avec les Péru, auquel le jeune Joseph est
confié. Cela ne prouve-t-il pas une absence de quelques mois
au moins f.….
Dans ce cas, il faudrait rapporter à ce second séjour de
Bernus à Avignon ce que nous avons dit plus haut de sa col-
laboration avec Péru dans la sculpture du mausolée de St-
Martial.
Sur ces entrefaites, Mgr Gaspard de Lascaris de Vinti-
mille, évêque de Carpentras, vint à mourir. Sa famille résolut
de lui élever un monument dans sa cathédrale, et le 11 no-
vembre 1686, Bernus en reçut commission (2). L'acte indi-
que bien à côté de Bernus un autre sculpteur, nommé Benja-
(1) Elle était née, le 2 octobre 1662.— Archiv. municip. de Malemort.
(2) Protocoles de M° Desgeorges, année 1686. (Etude Gaudibert).
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 35
min Valentin; mais ce n’était qu'un praticien chargé de la
grosse besogne, tandis que Bernus, à qui l’on donne le titre
d'architecte, restait à la tête de tout le travail et gardait pour
lui le côté le plus délicat.
Ce monument, qui fut placé dans la chapelle en face de la
porte juive, tout près de celui de Jacques de Sadolet, était, pa-
raît-il, d'une beauté remarquable. On y voyait, à gauche, la
Vérité, un miroir à la main, à droite, la Charité allaitant un en-
fant, et au-dessus, le buste de Lascaris. « On y remarquait
aussi, dit M. Barjavel, une tête d’ange qui, vue de près, pa-
raissait démesurément allongée, mais qui, observée à dis-
tance, revenait à des proportions naturelles. Bernus prouvait
par-là une connaissance parfaite de l'art des anamorphoses. »
De ce magnifique tombeau, il ne reste pas même la trace. En
1793, une bande de soi-disant patriotes détruisirent presque
tout, ne laissant intacte que la conque où étaient renfermés les
cendres du prélat ; sous le premier Empire, on acheva la des-
truction, de telle façon que nous en sommes réduits sur ce
point au simple récit des biographes.
Le 3r mars de l’année suivante (1697), la confrérie des
Pénitents Noirs de Mazan fait la commande d’un Christ à un
sculpteur du nom de Bernus : l’acte ne porte aucune indica-
tion de prénom. Ce Bernus serait-il le nôtre ou un nommé
Pierre dont il est fait mention en 1697, mais sur lequel nous
n'avons pu nous procurer aucun renseignement? La réponse
est difficile, attendu que l'ouvrage a été détruit ou perdu
pendant la Révolution.
Vers le même temps, Noël Bernus voulut faire un nouveau
partage de ses biens. Déjà en 1680, au commencement de la
maladie, il avait dicté un premier testament (1), qu'il refit
l'année suivante (2), et dont les dispositions se trouvent
presque identiquement reproduites dans l'acte dont nous
parlons. Il y partage ses biens entre ses deux fils Jacques et
(1) Protocoles Esprit Rey, 3 avril 1680.
(2) Ibid., 1681. fol. 71.
36 MÉMOIRES
Jean-Paul, les obligeant de compter cinq cents écus à leur
frère Joseph lorsqu'il aurait atteint l’âge de vingt-cinq ans,
après lui avoir fait terminer ses études classiques et lui avoir
donné un métier, s’il le désirait.
Dans la procuration donnée à M. de Massan pour le mariage
de son fils aîné, Noël abandonnait par préciput à ce dernier
toutes ses estampes, livres d'estampes, figures, moules, mo-
dèles, images, dessins et généralement tout ce qui est propre
et utile pour l'art de la sculpture, parce que son fils les a
acquises par ses épargnes et industries. Par son précédent
testament, il lui laissait divers objets de même nature et des
livres : Quinte-Curce, les œuvres de Boilo (sic), les Métamor-
phoses d'Ovide, les romans du Cid et douze comédies qui se
trouvent tant dans la maison qu'ailleurs.
Noël divise ensuite sa maison en deux parties, donne la
plus grande à Jacques et l’autre à Jean-Paul, ne se réservant
que la chambre ot 1! gist depuis st longtemps. |
Cette maison — du moins la partie échue à l'aîné — appar-
tient aujourd'hui à un descendant des Bernus, M. le capitaine
Bernus. Elle a bien été quelque peu modifiée depuis l’époque
où Jacques l'habitait, mais le cabinet où se trouvaient les
dessins, les livres de notre sculpteur, et où il travaillait, a
gardé, à peu de chose près, l'aspect qu'il avait alors. De la
fenêtre d’où lui vient le jour, on jouit d’une vue charmante
sur les bosquets qui bordent l’Auzon, et sur la colline de
Pied-Marin. C'est en face de cette riante nature que Bernus
a rêvé à la poursuite de son idéal, qu’il a conçu la plupart de
ses chefs-d'œuvre.
De 1687 à 1692, nous n'avons trouvé qu’un acte passé
entre Jacques Bernus et de maçon qui restaura sa maison;
sur ses travaux artistiques, absolument rien. Le grand artiste
ne dut pas cependant demeurer inactif, et nous ne désespérons
pas, à force de recherches et de. patience, de combler un jour
cette lacune.
L 3
DE L'ACADÉMIÉ DE VAUCLUSE
19
=]
y
BERNUS A SAINT-SIFFREIN
1692-1708
Nous voici arrivé à la période la plus glorieuse de la vie
et du talent de Bernus.
_ Au commencement de 1601, le pape Alexandre VIII avait
nommé à l'évêché de Carpentras un homme, Mgr Laurent
Buty (r), qui devait exercer sur notre artiste une heureuse
influence et doter sa cathédrale des principaux chefs-d’œuvre
du maître mazanaïis. Ce prélät, grand seigneur, issu d'une
famille patricienne de Rome, a vait pris dans le spectacle jour-
nalier des beautés de sa ville natale, le goût des arts et de la
magnificence. Aussi, à peine arrivé, il conçut le projet d’or-
ner le sanctuaire de son église et commença par changer le
maître-autel, qu’il trouvait peu en rapport avec la beauté du
vaisseau qui le contenait. Sa proposition ayant été adoptée
par le chapitre de Saint-Siffrein, le 24 novembre 16c2, le
prix-fait du nouvel autel fut donné le jour même à Jacques
Bernus (2), soit que l'évêque séduit par la richesse du monu-
ment de Lascaris, ait imposé ce choix, soit que le chapitre,
qui connaissait Bernus, ait, de son propre mouvement, fait
appel à ce sculpteur ; maïs, à partir de ce moment, l'évêque et
l'artiste ne se sépareront plus ; jusqu’à la môrt du prélat,
Beraus travaillera à Saint-Siffrein.
Cet autel dont une partie se trouve dans la chapelle du
collège de Carpentras, est tout en bois doré. Il a 4 m. 30 de
(1) Le nom de cet évêque est écrit de nos jours de différentes manières.
Cependant tous les actes de l’époque que nous avons pu nous procurer por-
tent uniformément _Buty, comme on écrivait alors Fornery, Bressy, Lan.
tiany ; cette lettre y n’est rien autre chose que l'y moderne : il faut donc
écrire Buty, comme l'usage a prévalu pour Fornery, Bressy, Lantiany.
(2) Archives départementales ; Fonds de l'évêché de Carpentras. G. 12.
38 | MÉMOIRES
long et 2 m. 32 de hauteur à la plus petite élévation et sans
compter les marches qui donneront accès au marchepied. Le
tombeau est droit, terminé de chaque côté par deux piliers
en avant-corps, qui devront supporter les deux anges adora-
teurs. Sur cette partie, aucun ornement ; seules quelques
moulures rompent la sévérité des lignes. Sur chaque gradin,
suspendue à une gracieuse draperie, se trouve l’image de
Saint-Clou. À la même hauteur, sur les piliers, sont sculptés
en forme de médaillon par-devant l'autel, le buste de Saint
Siffrein, patron de la ville, et celui de Saint Laurent, patron
de l'évêque; par derrière, ceux de Saint-François de Sales et
probablement de saint Ignace, patrons le premier d'un cha-
noine de la cathédrale, le second, d'un docteur ès-droits
dont les libéralités avaient puissamment contribué à la con-
fection de ce travail (1). Au dessus des piliers étaient les
deux anges adorateurs, les ailes encore déployées comme s'ils
venaient seulement d'arrêter leur vol, les mains jointes et le
regard amoureusement tourné vers la table du sacrifice. Au-
dessus du tabernacle et supporté par trois ravissantes têtes
d'anges, s'élevait l'exposition. On ne saurait imaginer
rien de plus délicat, de mieux fini que cet enroulement de
guirlandes, de feuillage surmonté de la couronne impériale.
C'est là qu'aux jours de grande fête, on exposait le Saint-
Sacrement à l’adoration des fidèles ; en temps ordinaire,
cette place était occupée par une statuette du Sauveur des
hommes, merveille de finesse et d'élégance.
Cet autel avait traversé les orages de la Révolution et était
parvenu jusqu’en 1845 à peu près intact.
A cette époque, sous l'influence d’un amour mal entendu
pour le vieil art ogival, on le relégua dans une arrière sacristie
et on le remplaça par un autel en marbre,d'assez mauvais goût,
mais rappelant de loin, le style général de l'église. Qu'il eût
(1) Le chanoine était Messire Paul-François de Florent; le docteur ès-
droits, noble Joseph-Ignace de Massan.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 3)
été mieux de le restaurer simplement et de le laisser dans ce
sanctuaire, avec lequel il s'harmonisait complètement !
Quelque temps après, sans même l'avis préalable du
conseil de fabrique, le collège communal de la ville en devint
le possesseur et l'installa dans sa chapelle. Les anges adora-
teurs seuls restèrent à Saint-Siffrein et furent placés sur le
nouvel autel. On avait mutilé l'œuvre de Bernus pour éviter
un anachronisme architectural que le génie du grand artiste
aurait dû faire tolérer ; on tombait dans une faute autrement
grossière en mettant ces anges de style Renaissance sur un
autel gothique; bien plus, on les plaçait de telle sorte que
leurs vêtements et leurs pieds manquent de point d'appui et
restent dans le vide.
L'autel était à peine terminé, que Bernus recevait de Mor
Buty une nouvelle commande. Cet évêque revenait de Rome,
tout rempli d'enthousiasme pour le talent et le genre du Ber-
nin, qui venait de sculpter une gloire pour la basilique de
Saint-Pierre Il voulut avoir dans sa cathédrale une réduction
de cette œuvre et en confia l'exécution à Bernus. A vrai dire
nous eussions préféré que l’évêque eût laissé toute liberté au
génie de notre artiste ; nous y aurions gagné probablement
une œuvre de premier mérite; mais ne nous plaignons pas
trop. La gloire de Saint-Pierre de Rome est le chef-d'œuvre
du Bernin; on n’y rencontre presque aucun de ses défauts
ordinaires ; et Bernus exécutant ce travail d’après une simple
gravure, rapportée de Rome par Mgr Buty, a fait preuve
d'invention presque autant que son modèle (1). Il l’a suivi
d’ailleurs point par point, sauf dans la forme générale de la
gloire, qu’il a allongée davantage, insignifiante modification
nécessitée par la disposition du chœur de Saint-Siffrein.
(1) D'après les conditions du prix-fait, Bernus modela la gloire d'abord
en cire rouge. Cette maquette, qu'il présenta à Myr Buty, existe, mais tel-
lement mutilée qu'on a de la peine à la reconnaître. Elle a été sauvée
d'une destruction complète par M. Bonnet qui en fit don au musée de
Carpentras. La gloire en cire rouge mêlée de résine est appliquée sur un
fond en bois seprésentant le chœur de Saint-Siffrein.
40 MÉMOIRES
Ce travail fut payé 1450 livres. Mgr Buty en donna la
plus grande partie, le chapitre et le corps des anniversaires
fournirent le reste ; la villeet les particuliers, n’y furent pour
rien, quoi qu’en dise M. Barjavel (1).
Le lendemain du jour où Bernus recevait la commande de
la gloire, le chapitre, reconnaissant à son évêque de ses libé-
ralités, votait une somme de cent écus pour l'aider dans son
entreprise ; puis, quelques jours après, le 15 mars 1694,
voulant compléter la décoration du chœur de sa cathédrale,
il demandait au sculpteur de lui faire un dessin d’ensem-
ble (2). Bernus en donna deux : celui auquel on s’arrêta était
vraiment grandiose. Les six fasces (sic) du chœur devaient
être remplies par six grands cadres sculptés où l’on devait
placer la vie de Saint Siffrein ; les cadres étaient séparés les
uns des autres par des pilastres cannelés ; au pied de ces
pilastres, sur de petites consoles dont on voit deux maquettes
au musée d’Avignon, se tenaient, ravissants de grâce et de
naturel, huit anges portant, les uns, les écussons de Mgr Buty,
et de Mgr Abatti (3), alors recteur du Comtat, les autres, les
insignes pontificaux. Au-dessus des tableaux, sur les frontons
qui les surmontent, sont à droite et à gauche de la gloire, la
Foi et l'Espérance; plus avant et de chaque côté, deux anges
tenant le Saint-Clou ; près de l'autel, la Charité et la Religion.
(1) Archives départementales, fonds de l'évêché de Carpentras. G. 12,
fol. 270.
(2) Propositions et conclusions du chapitre de Saint-Siffrein, 1694, fol.
297. — À la bibliothèque de Carpentras.
(3) Mgr Buty porte : d'azur à la fasce d’or chargée de 3 roses de gueule,
accompagnées en chef d'une comète d'argent, et en pointe de 2 burelles
ondées de même.
Mgr Abatti a pour armes : d'azur à l’église d'argent posée sur une mon-
tagne de trois copeaux de même cantonnés en chef à dextre d’une comète,
le tout d'argent.
Mgr Buty fit mettre sur l'autel de Saint-Siffrein, avec ses armes celles
de Mgr Abatti, recteur du Comtat, pour témoigner de l'entente parfaite
qui existait entre les deux chefs actuels des deux pouvoirs spirituel et tem-
porel, tandis qu'il avait été en guerre avec le précédent recteur, Barbo-
rossa, remplacé par Abatti en 1702.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 41
Ce grand travail devait être terminé dans quatre ans et payé
la somme, de 2,000 livres. Dans leur enthousiasme pour l’ar<
tiste, dans leur entrain pour la décoration de leur église, les
bons chanoines ne s'étaient peut-être pas bien rendu compte
de la gêne où pouvait les mettre cette forte dépense. Aussi
l'ouvrage traîna-t-il en longueur et fut-il même interrompu.
Pour le terminer , l’évêque fut gracieusement prié par
son chapitre d’y consacrer les revenus de son droit de
chape (1), ce que Mgr Buty accorda volontiers ; il fit ainsi lui-
même la commande de deux cadres qu’on doit poser au nord
du côté de la sacristie (2). Mais cela ne suffit pas, et, pour
mener l'entreprise à bonne fin, le généreux prélat ordonna
en 1702, trois ans après, qu'on achevât à ses frais les deux
cadres qui manquaient du côté de l'orgue (3). Dans ce dernier
arrangement, Bernus se chargeait non seulement des boïsa-
ges, mais aussi des peintures. Les fit-il lui-même, les confia-
t-il à un ami ? Nous n'avons rien trouvé sur cette question.
Au reste, peu importe à la gloire du sculpteur.
L'ouvrage fut enfin complètement fini, posé et payé en
1704. Bientôt après il fut doré aux frais de M. de Joannis de
Verclos, protonotaire apostolique et chanoine de St-Siffrein,
qui demandait en échange d'y faire graver ses armes (4).
C'est ainsi que cette dernière partie du chœur qui devait
être terminée dans l’espace de quatre ans, ne le fut qu’après
dix ans et de nombreuses interruptions. Faut-il ajouter qu’elle
resta en place moins de temps peut-être qu’on n'avait mis à
l'édifier ?
11 devait être beau cependant le chœur de St-Siffrein, lors-
que Bernus eut donné le dernier coup de marteau à son
(1) Propositions et conclusions du chapitre de St-Sifirein, 26 mars 1699,
fol. 470.
(2) Protocoles de M. Reynaud, année 1697, fol. 259. (Etude Gaudibert)-
(3) Ibid., année 1702, fol. 166.
(4) M. Paul de Joannis de Verclos avait aussi payé la dorure de l'autel et
deux des tableaux représentant la vie de S. Siffrein. Ses armes étaient :
écartelé aux 1, 4 de gueules au lion issant d’or, aux 2, 3 au chevron d'ar-
gent accompagné de trois pattes d'ours de sable.
42 MÉMOIRES S
œuvre! L’autel, sévère comme la base d’un temple grec,
surmonté de ses deux anges adorateurs et servant de piédestal
à cette gloire toute étincelante aux rayons du soleil, à la
clarté des flambeaux sacrés, avec son fouillis de têtes d’anges
apparaissant partout dans les nuages, voltigeant dans tous
les sens et perdus pour ainsi dire, dans la contemplation des
splendeurs divines ; puis, sur les côtés, ces magnifiques boi-
series, ces statues, ces anges qui semblent relier l’autel à la
gloire et former comme le cadre de toute cette sptendeur !
Il y avait à peine un an que Bernus avait terminé la déco-
ration du chœur de St-Siffrein que Mgr Buty lui confiait
l'exécution de son tombeau. Le dessin qu’il présenta d'abord
à l'évêque et que celui-ci approuva (r) nous montre le prélat
revêtu du rochet et du camail, à genoux, les mains jointes et
lisant dans un livre qu’un enfant debout tient ouvert devant
lui ; à gauche, un autre enfant tient dans ses mains Ja
crosse et la mitre, tandis qu’au-dessus le Temps, armé de
sa faux, s'efforce vainement de jeter sur l’évêque son noir
manteau. À côté du sarcophage, Bernus avait dessiné deux
anges ; durant le cours de son travail, il modifia cette partie
de son plan, et, d'accord avec Mgr Buty, il remplaça les anges
par deux statues représentant, l'une la Prudence, l’autre la
Justice. Cette modification lui valut 50 écus de plus que la
somme fixée au prix-fait primitif (2).
Ce mausolée existe encore à l’endroit déterminé par l’évê-
que lui-même, à gauche de l’arc triomphal qui sépare la nef
(1) Ce dessin se trouve dans la collection de M. Casimir Rousseau, de
Carpentras ; il porte les deux signatures de Myr Buty et de Bernus. C'est
le seul dessin authentique sorti de la main de Bernus, que nous possé-
dions. Nous donnerons à la fin de l'ouvrage le catalogue de ceux qui lui
sont attribués.
(2) Archives départementales, série G, fonds de l'évêché de Carpentras,
n° 13, fol. 155.— Dans l’acquit final, daté du 22 juin 1708, Bernus déclare
avoir reçu un louis de plus que le prix convenu, en paiement du buste de
Mgr Laurent Buty, qu'il avait sculpté pour cet évêque. Qu'est devenu ce
buste ? Peut-être a-t-il été emporté en Italie par les parents du prélat, et
dans ce cas, il serait bien difficile de le retrouver.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 43
du sanctuaire ; mais les deux statues et l'enfant qui portait la
crosse et la mitre ont disparu, les têtes de Mgr Buty et du
Temps ont été également coupées ; celle-ci, à notre époque
par la chute malencontreuse d’une barre de fer, celle-là, pen-
dant les troubles de la Terreur. |
L'absence des deux statues donne à ce monument une
forme beaucoup trop allongée, et, dans l'ignorance du plan
primitif, on serait tenté d’accuser notre artiste d’avoir failli à
son renom.Quant aux têtes de l'évêque et du Temps, elles ont
été rétablies, mais si maladroitement que nous préfèrerions
qu'on n'y eût pas songé. On avait d’ailleurs un moyen de
reconstituer autant que possible cette œ1vre et nous serions
heureux de l'indiquer à M. le curé de St-Siffrein, dont le goût
et les connaissances artistiques nous sont bien connus.
M. C. Rousseau possède le plan du mausolée et le musée de
Carpentras le moule en plâtre, qui fut fait par Bernus sur le
masque de Mgr. Buty, aussitôt après sa mort.
L'existence de ce moule, bien connu de M. Barjavel et
des auteurs de la monographie de St-Siffrein, a donné lieu
à une erreur. On a cru jusqu’aujourd’hui que Bernus n’a-
vait sculpté la statue de Mgr Buty qu'après la mort de ce
prélat, que c'était pour ce motif qu'il en avait moulé le
masque. Le document que nous avons cité indique que le
mausolée de l'évêque était terminé complètement au mois
de juin 1708, puisque Bernus donne quittance finale de la som-
me qui lui était due, et qui ne lui aurait pas été entièrement
payée si le travail eût été incomplet De plus, dans son testa-
ment, en date du 11 mai de la même année, l’évêque de Car-
pentras dit : 2! curpo voglio sta riposto in questa catedrale,
in deposito ora punto compito — terminé juste à présent —
per le man: del Bernus, scultore di Mazano (nr).
Hélas ! cette dernière volonté de Mgr Buty, ne tarda pas
à se réaliser ; moins de deux ans après, l’évêque mourait; sa
dépouille était portée dans le tombeau qu'il s'était fait cons-
(1) Ms. Farel. fol. 228 — à la bibliothèque de Carpentras.
44 MÉMOIRES
truire, ainsi que l’à relaté l’acte de décès : Jacetf in tumulo
quem 1pse vivens ædificavit (1).
Cette mort dut causer à Bernus une vive douleur ; depuis
dix-neuf ans que Mgr Buty se trouvait à Carpentras, il n'a-
vait cessé d’honorer l'artiste mazanais de son amitié, il lui
avait généreusement fourni l’occasion de développer son ta-
lent et de créer ses plus beaux chefs-d’œuvre ; non content
d’avoir avec lui des rapports purement artistiques, il avait
voulu s’en faire un ami; il l'avait rapproché de sa personne et
lui avait donné même un logement dans son palais. Sa sollici-
tude pour son cher artiste alla plus loin encore: ce n’était pas
assez pour l'évêque d’avoir été, vivant, l’ami, le patron, le Mé-
cène de Beraus, il voulut, même mort, continuer à étendre
sur lui, sa bienveillante protection. Dans son premier testa-
ment, en date du 1°" novembre 1705, dont il renouvelle à peu
près textuellement la teneur en 1708, il supplie les évêques,
ses successeurs et son bien-aimé chapitre de veiller tout par-
culièrement à ia conservation des œuvres de Bernus qui or-
nent sa cathédrale (2). |
Amère dérision des choses humaines ! Celui-là même à
qui il confiait ses derniers vœux, qu’il nommait son exécu-
teur testamentaire, se hâta, une fois assis sur le trône épisco-
pal, de rendre cette dernière attention de son prédécesseur
stérile. Il fit enlever du chœur les grands tableaux et les
cadres qui les décoraient et, n’osant peut-être les détruire,
il les plaça si haut — au-dessus de la porte occidentale —
que l'œil ne peut rien distinguer (3). Nous ignorons le motif
qui porta Mgr Abatti à cet acte de vandalisme, ni à quelle
époque précise il fut consommé. |
Bernus dut ressentir encore plus vivement la perte de son
(r) Archives municipales de Carpentras G.G. 38, fol. 52.
(2) Nous devons la communication de ce testament olographe à l’obli-
geance bien connue de M. le marquis de Seguins-Vassieux.
(3) De ces six tableaux, la cathidra'e de St-Siffrein n’en possède que
quatre ; les deux autres ont été perdus ; il nous a été impossible d'en
retrouver la trace.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 45
protecteur, en voyant détruire ainsi l'unité de son œuvre et
mépriser les inspirations d2 son génic. Froissé dans son
amour-propre d'artiste, il ne retourna plus à Saint-Siffrein ;
qu'y serait-il venu faire puisqu'on insultait ainsi à son ta-
lent ?....… Nous ne le voyons même plus travailler qu’une
fois à Carpentras, tant le séjour de cette ville devait lui pa-
raître pénible !
VI
BERNUS A MAZAN ET AUX ENVIRONS
1708—1722
C'est probablement à dater de cette époque qu’il dut doter
les église du Comtat des nombreuses statues sorties de son
ciseau.Non pas, certes, que dans la période que nous venons
de raconter, il se soit limité au seul travail de St-Siffrein.
Au contraire, les preuves de sa fécondité — même à ce mo-
ment — sont abondantes. Pour Crillon seulement, nous
trouvons cinq statues et un tabernacle (1) ; rien de tout cela
n’est parvenu jusqu’à nous, tandis qu’un retable exécuté en
même temps par ses frères Jean-Paul et Joseph, nous a été
conservé.Même fatalité, dirons-nous, pour les œuvres de notre
sculpteur dans l’église de St-Didier-sur-Pernes ; tandis qu'on
y possède encore un tabernacle, fait par Noël, son père,
un autel et un retable dus au ciseau de Joseph, son frère ;
les deux statues de Ste Anne et de l’Ange Gardien, que Jac-
ques sculpta pour cet autel, en 1712 (2), ont également dis-
(1) En 1693, Bernus sculpte une Vierge pour la confrérie du Rosaire ;
en 1705, un buste de St-Romain, patron de la paroisse ; en 1707, les sta-
tues de Saint Pierre et de Saint Paul, pour le retable que façonnent ses
frères ; en 1710, une statue de St-Joseph et un tabernacle. — Archives
du conseil de fabrique de Crillon.
(2) Protocoles de Joseph Michaëlis, année 1710, fol. 498. (Etude Coste
à Avignon). — Archives paroissiales de St-Didier-sur-Pernes.
46 MÉMOIRES
/
paru. On serait tenté de croire que la rage de destruction
qui s'était emparée de nos pères en 1703 s’acharnait de pré-
férence sur les œuvres les plus remarquables ; aucune supé-
riorité, pas même celle du talent, ne devait trouver grâce
devant ces farouches égalitaires.
Quelques années auparavant, Bernus sculptait une chaire
pour l'église de Flassan (1697); il fit aussi — si nous en cro-
yons Pithon-Curt — le tombeau du chanoine Paul d’Andrée
(1702), un retable pour la chapelle de la Congrégation des
Messieurs (1} à Carpentras (1712), une Sainte Famille (2) à
Mormotron (1713), et bien d’autres œuvres auxquelles nous
ne pouvons assigner de date certaine, mais dont nous parle-
rons dans le catalogue raisonné qui doit suivre et compléter
notre étude
Quelque fécond que fût son ciseau, notre sculpteur n’au-
rait pu suffire tout seul à la quantité des commandes qui
lui arrivaient de tout côté. Pour ce qui regardait la partie
de menuiserie, il avait bien à son service son frère Jean-
Paul ; son autre frère et Philippe leur neveu l'aidaient aussi
dans les travaux de sculpture; mais ce n'était pas suffisant, et
à différentes époques, il dut recourir à des ouvriers gagés (1).
Comment aurait-il pu, sans cela, faire honneur à ses enga-
gements ? Nulle part nous ne le voyons en contestation avec
qui que ce soit. Homme d'ordre et de travail, caractère
doux et conciliant, Jacques Bernus devait apporter tous ses
soins à satisfaire ses nombreux clients, à l’encontre de cer-
tains artistes d’un talent bien inférieur et qui se font — on le
croirait du moins — un plaisir de lasser la patience de ceux
pour lesquels ils travaillent.
(1) Protocoles de M. Fornéry,année 1712, fol. 115. Cette congrégation,
érigée par les Jésuites, tenait ses réunions dans une chapelle construite à
ses frais dans l'enceinte du chapitre, à l'endroit où se trouve aujourd'hui
l'école laïque.
(2) Protocoles de M. Mégy, année 1713, fol. 530.
(3) En 1684, il a comme ouvriers un François Creste, de Marseille, un
Denis Villa, de Perpignan. — (Protocoles de M° Mégy, 1684, 10 juillet). —
En 1705, il signe une police avec Antoine Puget, sculpteur d'Avignon. —
(Protocoles de M° Giraudy, 31 janvier 1705).
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 47
Pendant les neuf années qui suivirent, c’est-à-dire de 1713
à 1722, les documents nous font absolument défaut sur le
côté artistique de la vie de B:rnus. Ce n’est pas que son gé-
nie fût tout à coup devenu stérile, puisque nous lé verrons
encore produire avec une fécondité admirable jusqu’à la fin
de ses jours ; il n’eut pas la douleur non plus de se voir obligé
d'interrompre ses travaux par une longue maladie, comme
celle qui avait paralysé son père durant de si longues années :
à chaque jour, pour ainsi dire, nous pouvons le suivre signant
chez les différents notaires de Mazan des achats, des cessions
de capitaux, voire même à messire Jacques Vincent de Mau-
léon de Causans, qui se trouvait gêné au point de ne pouvoir,
sans cette gracieuscté de Bernus, acheter une charge de capi-
taine dans le Royal-Infanterie; mais nulle part il n’est ques-
tion d'œuvre de sculpture ; c’est le propriétaire qui se mani-
feste à nous et non l'artiste, le seul qui nous intéresse.
Les archives municipales de Mazan nous le montrent aussi
s’'acquittant pendant près de vingt ans, avec une ponctualité
remarquable, de ses fonctions de premier conseiller, remplis-
sant avec honneur, les charges les plus importantes. En 1709
et en 1717, il est nommé premier cartfadier (1); en 1714,
ilest premier recteur de l'hôpital (2), et lorsque cette année-là,
l'évêque de Carpentres vint à Mazan en tournée pastorale, ce
fut Bernus qui le reçut à la porte de l'hôpital, le harangua,
lui rendit les comptes et lui indiqua la source des revenus de
la maison (3).
Tous ces détails, intéressants à un point de vue, ne nous
disent absolument rien sur les œuvres de Bernus ; du moins,
ils servent à prouver que, pendant cette époque, notre artiste
ne quitta pas son pays et nous permettent de conclure qu'il
n’a pas cessé de travailler. Qu'a-t-il fait ? Nous l'ignorons,
mais, si nous ne Craignions de nous lancer dans le domaine
(1) Archives municipales de Mazan, BB. 11 fol. 82 et 290.
(2) id. id. fol. 206,
(3) Visites pastorales de l'évêque de Carpentras, n° 7 fol. 120. — Bibl.
de Carpentras.
48 | MÉMOIRES
de l'hypothèse, nous pourrions attribuer à cette période un
grand nombre de ses œuvres parmi celles dont la date ne
nous est pas connue ; nous en parlerons dans le catalogue.
VII
DERNIÈRES ŒUVRES DE BERNUS
1722—1725
Certains artistes, arrivés à la vieillesse, ne sont plus que
l'ombre d'eux-mêmes et survivent à leur génie ; le corps est
vivant encore que l'esprit s'est envolé depuis longtemps.
Heureux ceux qui ignorent leur déclin ou échappent à cette
fatalité par une mort prématurée ! Plus heureux encore ceux
qui gardent intactes Jusqu'au dernier jour toute la vigueur
de leur esprit, toute la puissante fécondité de leur génie.
Bernus fut de ce nombre, et n’aurions-nous que la Vierge
de Bédarrides, cette œuvre suffirait à le classer parmi les
maîtres de son temps.
Au moment où nous écrivons, il nous semble la voir de-
bout devant nous cette Vierge ravissante de jeunesse et d’ins-
piration, le corps vn peu penché en avant, la tête relevée
vers le ciel dans un élan d'enthousiasme ; sa main, posée
sur la poitrine, semble contenir l'émotion de son cœur, tan-
dis qué de la gauche, elletient un livre entr'ouvert et s’ap-
puie sur un tronc d'arbre. On l’a surnommée la Vierge du
Maguificat ; il semble en effet qu’elle chante encore ce can-
tique sublime, que fit jaillir de son cœur la reconnaissance des
merveilles accomplies en elle par son Dieu. Ajoutons que
la finesse du travail, la délicatesse, le modelé des mains et
de la figure, la noble simplicité des draperies en font un vé-
ritable chef-d'œuvre.
Sa beauté lui a valu d’être attribuée à nos deux plus grands
sculpteurs comtadins, Bernus et Péru. Le premier cepen-
dant semble l'avoir emporté ; c'était justice : Res clamat do-
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 49
mino, dit un axiome de jurisprudence, Ici l’œuvre annonce
à tous le nom.de son auteur, ce que l'histoire vient confir-
mer d’une facon irréfutable. |
Cette statue avait été commandée en 1720, au prix de 60
livres, par Gaspard de Fortia II, marquis de Montréal, qui
exécutait en cela une des dispositions testamentaires de son
oncle, messire Jean-Louis de Fortia, grand-vicaire de l’Ar-
chevêque de Bourges. En 1721, poussé par l'amitié qu'il a
pour les gens de Bédarrides, il ajoute 200 livres à la première
somme, ne voulant rien négliger, dit-il, pour que la statue
soit belle. Seulement, il demande au Conseil municipal l’au-
torisation de placer la statue dans une allée de grands arbres,
près du pont de la Scille, au lieu de la mettre dans une niche
au-dessus de la porte de l'éslise, ainsi que l'indiquait le tes-
tateur. Le conseil accorda l'autorisation et voulut contribuer
aux frais — probablement par l'érection du piédestal —. En
même temps, ne voulant pas laisser vide la niche du porche,
il commanda au même sculpteur uñe seconde Vierge (1).
Ces deux Vierges furent faites à Mazan (2), or quel autre
artiste que Bernus, cette ville pouvait-elle mettre en ligne qui
fût capable de produire un pareil chef-d'œuvre ?
La Vierge de Bédarrides, celle, qui fut commandée par
M. de Montréal, est donc l’œuvre de Bernus. Quant à l’autre,
nous n'avons pu savoir ce qu'elle est devenue, ct la tradition
est fausse qui prétend qu’elle aurait été transportée, lors de la
Révolution, à la Périale, maison de campagne des Gualtery.
La statue qui fut reléguée à moitié brisée, dans une des salles
de la Périale, lors de la Révolution, avait été autrefois élevée
en face de l'allée principale de la campagne elle-même, ainsi
(x) Archives municipales de Bédarrides. B.B. 5. fol. 46.
(2) id. id. fol. 63. — A propos
d’une gardette qui gène l'avenue de la Seille, il est dit que Æf. de Montréal
fait sculpter sa statue à Mazan. — Nous n'avons rien pu trouver chez les
notaires du pays, ce qui nous fait supposer que les actes auront été trans-
portés ailleurs ou égarés.
4
= fe SE DS Cp RS En D
50 MÉMOIRES
qu’en témoignent encore quelques marches à moitié enfouies
dans le gazon (1). Ce n’est donc pas celle de Bédarrides.
A l’occasion de la fameuse peste de 1721,les habitants de
Sarrians avaient fait vœû d'élever, eux aussi, une statue à la
Vierge; les affaires traînèrent en longueur, et ce n’est que le 5
août 1725 que Bernus reçut la commande (2). Nous aurions
vivement désiré de pouvoir comparer cette dernière production
du génie de notre grand artiste avec ses premiers travaux; il y
aurait eu là une étude intéressante. Malheureusement, il n'en
reste plus aucune trace ; la haine anti-religieuse de 93 ne
nous a pas laissé cette satisfaction. À cette époque, la sta-
tue fut jetée à bas de son piédestal et complètement mutilée
aux applaudissements d’une foule imbécile. On ne saurait
trop s'élever contre ces manifestations qui déshonorent plu-
tôt qu’elles ne servent le parti qui les autorise.
VIII
DERNIÈRES ANNÉES, TESTAMENT ET MORT DE BERNUS
1722—1720
Arrivé {à cette époque, Bernus ne pouvait se promettre
une longue carrière, ni entreprendre des travaux trop impor-
tants. Il ne lui restait qu’une chose à faire : se préparer vail-
lamment à la mort. Il y songeait depuis quelque temps, car
dès 1723, il avait fait don de 300 livres aux pauvres de l’hô-
pital (3). Le 1° février 1728, se ‘trouvant alité depuis quel-
que temps (4) et fatigué plus que de coutume, il fit son
testament secret, scellé de ses armes, que nous avons eu
(1) Nous tenons ces détails de M. Ellen des Isnard, propriétaire actuel
de la Périale, et de M. de Rouvière, son beau-père.
(2) Archives municipales de Sarrians. B.B. 20 fol. 49.
(3) Protocoles de M° Jérôme Olivier, 1723, fol. 341 ; (étude Peyron).
(4) Nous en trouvons li preuve dans plusieurs actes de M° Jérôme Olivier.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 51
l'heureuse chance de trouver. Le voici dans toute sa simpli:
cité :
« Je, Jacques Bernus, sculpteur du présent lieu de Mazan,
et considérant la fragilité de la vie humaine et qu'il n'y a rien
de plus certain que la mort, ni rien de plus incertain que le
jour et heure d’icelle, et désirant de prévenir les contestations
qui pourraient naître entre mes parents au sujet de la succes-
sion de mes biens, ai fait et ordonné ce présent testament de
noncupation implicite comme s’en suit :
Premièrement et après m'être muni du vénérable signe de
la croix et avoir recommandé mon âme à Dieu son créateur et
rédempteur Jésus-Christ et aux prières'et intercessions de la
T. Ste et glorieuse Vierge Marie et de tous les Saints, je choi-
sis ma sépulture dans l’égiisc paroisse du dit lieu de Mazan
et au tombeau de mes prédécesseurs (1) et laisse pour mes
obsèques et funérailles et pour faire prier Dieu pour mon âme
la somme de quarante écus monnaye de Roi que veux être dis-
tribués par R° personne messire Jean Bernard, prêtre et se-
condaire de la paroisse dudit Mazan que je nomme mon exé-
teur testamentaire. Je veux être porté et accompagné à la
sépulture par Messieurs les confrères de la dévote confrérie
des pénitents blancs dudit Mazan (2)... »
Il lègue ensuite 5 sols à son neveu Philippe, fils de feu
Jean-Paul, son frère, outre ce qu'il lui a donné à son con-
trat de mariage; à ses neveux Noël et Joseph Bernus, égale-
(1) Cette sépulture de la famille des Bernus se trouvait dans {le passage
du milieu de l'église, au tiers de la distance qui sépare la porte du sanc-
tuaire. C’est grâce à l’obligeance de M. Grimaud, secrétaire de la mairie,
que nous avons pu trouver, dans le registre des obits de Mazan, un plan
général des sépultures de l'église qui lui assigne cette place.
(2) Avant la Révolution, chaque famille chrétienne tenait à honneur de
se faire inscrire dans quelqu’une des confréries de pénitents qui se parta-
geaient la cité. La famille des Bernus était tout entière affiliée à la confre-
rie des Pénitents blancs, comme il ressort des testaments de Noël, de
Jean-Paul et de Jacques. Nous aurions trouvé peut-être dans les registres
de cette confrérie des détails curieux sur le sujet qui nous occupe, mais
toutes nos recherches pour les avoir ont été infructueuses.
52 MÉMOIRES
ment fils de Jean Paul, et à chacun d'eux, six cents livres de
monnaie courante ; à ses neveux Jacques et Alexis Bernus,
fils de Joseph, et à chacun d’eux, une pension viagère de
trente livres ; au révérend frère Alcène Bernus, son neveu,
religieux dans l'ordre des Grands-Carmes, une pension an-
nuelle et viagère de 18 livres, à condition que ledit frère ne
pourra pas exiger la pension qu'il s'est réservée dans le con-
trat de donation qu'il fit en faveur de son oncle Jacques avant
d'entrer en religion.
Et finalement il lègue à tous ses parents dont la pres-
cription pourrait enfreindre et invalider le présent testament
la somme de 5 sols, les instituant en ce ses héritiers par-
culiers..….
Enfin il cède tous ses livres, meubles et immeubles droit
à Joseph Bernus, son frère, par lequel il veut que tout le con-
tenu de ce testament soit accompli, (1)...
Quelques semaines après, le 25 mars 1728, !Bernus mou-
rait et fut enseveli, comme il l’avait demandé, dans le tom-
beau de ses pères.
IX
CONCLUSION
Pendant la Révolution, nous a-t-on dit, toutes les tombes
de l’église furent violées afin d’y trouver du salpêtre pour la fa-
brication de la poudre, et les ossements furent dispersés. On
ne saurait donc où retrouver ceux du grand artiste que Ma-
zan vit naître et mourir. Du moins se devrait-on de lui éle-
ver un monument qui perpétue sa mémoire.
Ïl y a quelques années, cette pensée s'était présentée à l'es
prit de quelques-uns; mais le plan était mesquin, le monu-
(1) Protocoies de M° Olivier, 1728, fol. 115 et suivants... — (Etude
Peyron). |
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 53
ment de mauvais goût, peu digne de celui qu’il voulait célé-
brer (1), et on y renonça. Espérons qu'un jour Mazan essaiera
de mieux faire et] réparera généreusement les torts d’un trop
long oubli à l'égard de celui qui est sa plus belle et sa plus
pure gloire
Avignon a été plus équitable : il lui a accordé une place
d'honneur dans la galerie des hommesillustres du départe-
ment, qui décore une des salles de son Musée. Peut-être pour-
rait-on discuter l’authenticité de ce portrait; la coiffure et le
costume semblent indiquer une peinture et un personnage de
la fin du XVIII siècle. De plus, ce portrait a été fait d'après
un médaillon à deux faces qui appartenait à la famille Bernus.
Or, sur une des faces est le profil de Jacques Joseph de Durand
de Tavernery, maître de camp de cavalerie, chevalier de St-
Louis, etc... qui était le compatriote, le cousin et l'ami de
Thomas Bernus, petit-neveu de Jacques. Que le seigneur de
Tavernery se soit fait accoler sur un médaillon avec son ami
et parent, rien de plus naturel ; mais que ce soit avec notre
sculpteur, cela nous étonnerait fort et nous ne le croyons pas.
Le portrait du Musée d'Avignon peint d’après ce modèle,
aura, il est vrai, les traits caractéristiques de la famille —
traits qui se sont conservés jusqu'à nos jours — maisil ne
peut donner qu’une idée bien imparfaite de ce que devait être
celui qu’il a la prétention de représenter.
Ce seront bien, si l’on veut, ce grand front, siège d’un gé-
nie calme et puissant, ces sourcils profondément arqués, qui
nous voilent un peu l’éclat des yeux, ce nez largement des-
siné, ce menton aux contours bien arrêtés, indices d’une
volonté énergique ; à cela, pour rendre plus complète l’idée
que nous nous sommes faite de notre artiste, nous ajoute-
rions volontiers plus de bonté, plus de douceur sur les lèvres,
plus de grâce, plus d’aménité dans l'ensemble de la physio-
nomie.
(1) D'après ce plan, le buste de Bernus aurait été placé au sommet d’une
fort longue et disgracieuse colonne qui domine une fontaine, du pays,
près de la porte de Mormoiron.
54 MÉMOIRES
Le génie de Bernus, notre étude, — nous l’éspérons du
moins, — l'aura fait davantage apprécier; son cœur nous est
moins connu parce que sa vie intime ne nous a pas été livrée.
Cependant qui pourrait refuser à notre artiste ces grandes
qualités qui seules rendent un homme aimable et dont
l'absence enlève au génie lui-même quelque chose de son
attrait et de sa puissance. Il les possédait bien ce jeune
homme au cœur délicat qui demeura fidèle toute sa vie au
souvenir de celle dont il avait rêvé de faire sa compagne,
ce fils aimant qui pendant plus de vingt ans se dévoua corps
et âme au service de son vieux père infirme;'ce frère, cet oncle
qui, du fruit de son travail, dota si largement sa famille, ce
Comtadin qui, ne put jamais se décider à quitter son pays
natal, quelle que fût la gloire qu'il pouvait espérer ailleurs.
Il nous semble le voir, vivant modestement dans sa petite
maison de Mazan, travaillant toute la journée à ses chefs-
d'œuvre, puis le soir, retiré dans sa chambre, façonnant à la
faible clarté d'une lampe, ces maquettes d’un fini si délicat
qu'on serait tenté de les trouver trop parfaites, toujours bon,
d’un accès facile, d’un caractère affable, heureux de se trou-
ver dans son pays et au milieu des siens, acceptant volontiers
Ja critique, et supportant sans murmure comme sans dédain
la contradiction. |
Un jour cependant, nous dit la tradition, fatigué ou peut-
être dérangé dans son travail par l’affluence des curieux du
village qui venaient, à chaque œuvre nouvelle, la passer en
revue et donner à l'artiste des conseils qu’il ne leur deman-
dait pas, il voulut leur fermer la bouche. Il fit deux statues,
l’une d’après son idéal, l’autre selon les critiques qu'on ne
lui avait pas ménagées ; puis 1l les mit côte à côte et invita
ses compatriotes à venir comparer. Quelque hommes de peu
de goût qu'ils se fussent montrés dans leurs observations, ils
n'hésitèrent pas un seul instant à reconnaître que leur ouvrage
n'était rien moins qu’un chef-d'œuvre, et désormais ils gar-
dèrent pour eux leurs appréciations et se contentèrentd’admi-
rer les merveilleuses et incessantes productions de leur artiste.
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 55
Quand on étudie le talent de Bernus, on est [tout d’abord
étonné du grand nombre de ses œuvres; il avait peuplé de
madones et de saints nos églises et nos oratoires ; et, quelque
longue que soit sa carrière, il faut bien chercher ailleurs la
cause d’une telle fécondité. A l'élégance du dessin, à la délica-
tesse des formes, notre artiste joignait une merveilleuse facilité
d'invention et d'exécution. Ses créations sortaient de son cer-
veau comme d’un seul jet; rien qui sente l'effort, le travail opi-
niâtre ; tout y est spontané et naturel.C'est en se jouant qu’il
maniait la terre glaise de ses maquettes, et leur donnait en un
clin d'œil les formes les plus pures et.les plus gracieuses.
Ses bois sont finis avec le même soin, mais il devait être
tellement sûr de son ciseau, qu'il ne lui coûtait rien d’entre-
prendre coup sur coup et avec un temps bien limité des tra
vaux aussi considérables que ceux de St-Siffrein; malgré
cette rapidité d'exécution, on ne ‘peut rien trouver qui soit
trop hâtif ou demeure seulement ébauché. Toutes ses œuvres
sont d’un fini irréprochable.
Car il avait surtout le culte de la forme ; il se tenait tou-
jours dans les hauteurs, le réalisme grossier lui faisait hor-
reur, autant que cette recherche du nu dont ses contempo-
rains ne dédaignaient pas de faire étalage, même dans nos
temples sacrés. En un mot, c'était un classique chrétien.
A-t-il fondé une école? a-t-il eu des élèves, des successeurs?
Des élèves, nous ne lui en connaissons pas ; des successeurs,
encore moins. Son frère Joseph esseya de limiter : il y réus-,
sit même jusqu'à un certain point dans le Génie de la fon-
taine de l’Ange de Carpentras, mais ses autres œuvres accu-
sent une telle faiblesse d’invention, une telle timidité d'exécu-
tion, qu’elles ne méritent pas d’être mises.en parallèle avec
celles de son illustre frère. Thomas Bernus, petit-fils de Jo-
seph, jouit d’une assez grande réputation : malheureusement
il ne nous reste de lui aucune œuvre connue, ce qui nous em-
pêche de formuler une appréciation sur son talent. Plusieurs
autres membres de la famille de Bernus s’adonnèrent à la
sculpture — nous en connaissons une dizaine — mais aucun
56 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE
n'est sorti de la médiocrité. Jacques Bernus les domine tous,
comme un grand arbre les arbustes qui l’environnent. Aussi
sa famille l'a-t-il qualifié du titre de grand et la postérité le
nomme-t-elle simplement Bernus; c’est justice, car lui seul
mérite d'occuper une place dans l'histoire de l'art.
Cette place, où la lui assignerons-nous ? Dans sa préface
sur Virgile, Sainte-Beuve divise le monde des arts en deux
grandes branches : d’un côté les génies créateurs : Homère,
Dante, Shakspeare, Corneille, Bossuet, Molière ; de l’autre
les génies imitateurs : Virgile, le Tasse, Fénelon, Racine.
C'est parmi ces derniers que nous rangerions Bernus. Il n'a
rien inventé ; ses types sont tous de convention. Peut-être
avec un peu plus de hardiesse et — nous l'avons dit — des
protections plus puissantes, il aurait pu s'élever plus haut.
Sa seule ambition a été de les idéatiser autant que possible,
de leur donner ce fini, cette déiicatesse, cette expression, cette
pureté qui en font de véritables chefs-d'œuvre. Placé entre
deux courants contraires, le pittoresque et le romantisme
exagéré de l’école de Puget, le gracieux et le maniéré à ou-
trance des artistes du XVIII* siècle, il a su demeurer iné-
branlable dans la voie qu'il s'était tracée ; et, malgré certains
défauts (1) dus sans doute à l'influence de son époque, il nous
parait se rattacher directement à la pure tradition de l'art
antique ramené chez nous au commencement de la Renais-
sance par Jean Goujon et si heureusement propagé par
Germain Pilon, les Anguier et Michel Colomb, auxquels nous
ne croyornts point faire tort en leur donnant pour continuateur
et pour émule notre artiste Comtadin.
(1) Nous lui reprocherions en particulier, pour la plupart de ses anges,
trop d'affectation dans la pose, et pour quelques autres de ses œuvres, un
peu de recherche dans les plis des draperies et le modelé des mains,
CATALOGUE
Afin de mettre un peu d'ordre dans ce catalogue, nous le
diviserons en trois parties : dans la première, nous placerons
les œuvres qui sont certainement de Bernus ; dans la seconde
les œuvres sur l'authenticité desquelles nous conservons cer-
tains doutes, et dans la troisième enfin celles qui sont fausse-
ment attribuées à cet artiste
PREMIÈRE PARTIE
ŒUVRES CERTAINES
1 CATÉGORIE. — Œuvres dont l'authenticité cest basée sur
un document indiscutable, comme un prix-fait, une quittance,
etc., trouvées dans les archives contemporaines de Bernus.
1. Z?lan de la porte des lénitents blancs de Mazan.
Prot. de Jérôme Ollivier, le 30 juin 1692, f° 10or, étude Peyron.
Jacques Bernus fit cadeau de ce plan à la Confrérie, à laquelle il était
affilié. — La maçonnerie fut exécutée par Forestier, maître-maçon de
Mazan, et la menuiserie, par Jean-Paul Bernus, frère cadet de Jacques. —
Cette porte existe encore et n’a rien de bien remarquable.
58 MÉMOIRES
2. Maître-autel de St-Siffrein.
Archv. départ. Série G, 12, fonds de l’évêché de Carpentras, — 24 nov.
1692.
Ce travail coûta 30 pistoles de douze livres cinq sols de roy pièce et fut
payé par Paul-François de Florent, chanoine de St-Siffrein, et par Joseph-
Ignace de Massan, docteur ès-droits. Le chanoine Paul d’Andrée donna
” aussi 220 livres qu'il avait reçues de Mgr de Lascaris pour une œuvre pie.
Il se trouve aujourd’hui dans la chapelle du collège de Carpentras, ainsi
que l'ostensoire et une ravissante statuette du Sauveur des hommes.
Les deux anges adorateurs sont sur le maître-autel de St-Siffrein de
style néo-gothique, construit vers 1845.
3. Gloire de St-Siffrein.
Archiv. départ. G, 12, f. 270 et suiv. — Elle fut commandée et payée
par Mgr Buty 1450 livres. (Voir la biographie.)
Le St-Esprit sous la forme d'une colombe, qui était placé autrefois au
centre de la Gloire se trouve chez M. le curé de St-Siffrein. On l’a rem-
placé au commencement de ce siècle par un vitrail de couleur intense
et de fort mauvais goût.
4. Les six grands cadres, les ornements et les statues du chœur de
St-Siffrein.
Prat. Aymard et Deprato, 15 mai 1694, f. 564 — Prot. Renaud, 31
mars 1699, f. 259et9 février 1702, f. 166 — (Etude Gaudibert à Carpentras.)
Le prix-fait fut conclu à 2000 livres et fut payé en partie par le chapi-
tre, en partie par Mgr Buty comme nous l'avons dit dans la biographie.
Les statues de la Foi, de l'Espérance, de la Charité et de la Religion
sont à leurs places. À droite, près de la gloire, la Foi à genoux, la poitrine
ornée du soleil, un flamdeau à la main gauche, se penche légèrement vers
les chanoines et les chantres comme pour communiquer à leur esprit ses
lumineuses clartés. Plus loin, la Charité assise offre d'une main un vase de
parfum et de l'autre tient un flambeau allumé. A gauche, l'Espérance,
appuyée d’une main surs on ancre, plonge en Dieu un regard assuré. Plus
près de l'autel, la Religion, tournée du côté de la Gloire, présente un fruit
de la main gauche.
Les anges qui tiennent le St-Clou, ceux qui portent les attributs épisco-
paux et les écussons aux armes de Mgr Buty et de Mgr Abbati, sont
également dans le chœur de St-Siffrein.
Les grands cadres ont été enlevés de leur place. Quatre sont sur la porte
occidentale de St-Siffrein à une hauteur si grande qu'il est impossible de
pouvoir en apprécier le mérite. — Malgré toutes nos recherches, nous n’a-
vons pu trouver la trace des deux autres cadres.
5. Tombeau de Mgr Buty.
En pierre de St-Didier. Archiv. départ. G, 13, fonds de l’évêché de Carp.
f. 155, 13 mai 1705 — (Voir biographie).
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 59
Le prix-fait fut conclu à 550 livres. On y ajouta dans la suite 150
livres pour les statues de la Prudence et de la Justice, qui remplacèrent
deux anges du plan primitif (1).
6. Vierge de Bédarrides.
En pierre de St-Didier, Arch. munic. de Bédarrides. BB., f. 63, 2 avril
1722.
Cette magnifique statue coùûta probableinent 250 livres et fut payée par
M. le marquis de Montréal.
7. Tabernacle de Bédoin.
En bois d'aube, payé 300 livres.
Prot. Jean-Esprit Rey, f. 94, 18 avril 1682, — (étude Reynard).
8. Tombeau de Mgr de Lascaris de Vintimille, évêque de Carpentras,
vice-légat d'Avignon, de 1659 à 1563.
Bernus, architecte de la ville de Mazan, s’engagea à élever ce mausolée
pour la somme de 40 louis d'or, il avait pour collaborateur Benjamin
Valentin, sculpteur de Carpentras. Le monument devait être construit en |
pierre de Velleron, avoir vingt pans dehauteur et douze de largeur. L'acte |
fut passé dans la campagne de M. de Faby, appelée Frascati, aujourd’hui
proprièté de M. le docteur Augier.
Prot. de Georges — 11 nov. 1686 — Étude Gaudibert.
(Voir la biogr. p. 34.)
9. Christ de la Confrérie des Pénitents noirs de Mazan,.
Voir la biogr. p. 35.
10. Statue de la Vierge à Crillon.
Archiv. par. de Crillon (1693).
Bernus reçut pour ce travail, deux doubles-louis et deux écus de la
Confrérie du Rosaire.
11. Chaire de l’église paroissiale de Flassan.
Arch. mun. de Mormoiron. CC. 172, quittance n° 84— le 10 mars 1697.
12 Buste de St-Romain, à Crillon.
Il couta huit écus et fut doré, l'année suivante, par Louis Le Grand,
doreur de Mazan.
13. Statues de St-Pierre et de St-Paul, pour le retable du maître-autel
de l’église de Crillon.
#
(1) Voir le plan, dont il est question au n° 132 du présent catalogue.
60 | MÉMOIRES
Ces statues coutèrent 36 écus. — Arch. par. de Crillon — (1707).
Le retable est l'œuvre de Jean-Paul et de Joseph Bernus, frères de
Jacques.
14. Buste de Mgr Buty. (Voir les notes marginales au prix-fait du
tombeau de cet évêque. Arch. dép. G, 13, f. 155, et la biog. p. 42»
en n0te).
15. Tabernacle du maître-autel de l'église de Crillon.
Arch. par. de Crillon. (1710).
Bernus reçut cinquante-huit écus.
16. Statue de St-Joseph, ibid.
Même source. (1710) ; prix : 19 écus.
17. Retable de la chapelle de la Congrégation des Messieurs de Car-
pentras(1}. Prot. Fornery, ann. 1712, 2%° partie, f° 115 —Prix : 560 livres.
18. Statues de Ste-Anne et de l'Ange-Gardien.
Ces deux statues qui ornaient le retable du maître-autel de l'église parois-
siale de St-Didier, près Carpentras, coûtèrent 45 écus.
Arch. par. de St-Didier.
19. La Ste-Famille — à Mormoiron — en pierre de St-Didier.
La Ste-Vierge et St-Joseph, avaient trois pans et quart et le petit Jésus
à proportion, dit un acte de M° Mégy, ann. 1713,f. 530. Etude Peyron à
Mazan.
20. Autre Vierge de Bédarrides.
Arch. munic. de Bédarrides, BB, f. 63, 2 avril 1722.
Si la Vierge dont nous parlons ici est la même que celle de l'hôpital de
Monteux, il faudrait retrancher le n° 37 de ce catalogue et mettre ce n° 20
après le n° 6. Cf. la biographie p.
21. Vierge de Sarrians — en pierre de St-Didier — 135 livres.
Arch. munic. de Sarrians BB, 20, f. 49 et seq.
Nora. — Toutes les œuvres inscrites depuis le n° 7 jusqu’au
_ n°21 incl. sont perdues.
(1) La Congrégation des Messieurs était dirigée par les Pères Jésuites du
collège de Carpentras ; elle était ainsi appelée pour la distinguer de deux autres
congrégations érigées dans le mème collège : celle des élèves et celle du menu
peuple, comme dit le chroniqueur Barbier.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE Gt
2% CATÉGORIE. — Nous insérons dans cette catégorie, toutes
les œuvres attribués à Bernus par une tradition sérieuse, lors-
que d'ailleurs le travail est digne de cet artiste et conforme à son
genre.
22. Groupe de l'Observance.
En pierre de St-Didier. Fig. 2/3 de nature.
Nous l’appelons ainsi parce qu'il est aujourd'hui dans le transept de
droite de cette église de Carpentras. Il servait autrefois d'ornement à un
autel du prieuré de St-Maurice (1). Sauvé pendant la Révolution, il fut
vendu à la fabrique de l'Observance par la famille Caillet, propriétaire de
St-Maurice |
Ce groupe est composé de quatre statues. La Ste-Vierge assise, tient
sur ses genoux l'enfant Jésus debout portant une croix entreses mains. A
droite, St-Maurice, patron du prieuré, un genoux en terre, le casque déposé
à ses pieds, en costume de légionnaire romain, jette des regards suppliants
vers la Ste Vierge et l'Enfant Jésus. A gauche, St-Bruno, fondateur des
Chartreux, à genoux, la mitre abbatiale posée à terre, prie également.
Ce beau travail de sculpture à subi les injures du temps. La Vierge a
perdu une partie de ses doigts ; le casque de St-Maurice, une partie de
ses ornements; l'Enfant Jésus avait le tête coupée, elle a été restaurée
assez habilement par Villon, sculpteur de Carpentras (2).
Les demoiselles Bernus, arrière - petites -nièces de Jacques, avaient
vendu à M. Bouton la maquette de ce groupe qu’elles attribuaient à
leur grand-oncle. Après diverses pérégrinations, cette maquette a été
acquise par M. Biret, qui joint, à un rare talent pour la serrerurie artis-
tique, le goût d'un habile collectionneur. Elle a le même genre, le même
fini que les autres œuvres similaires de Bernus.
23. Sainte Barbe, dans l'église paroissiale de Monteux.
Buste en bois de 0,50 de hauteur.
La maquette vendue également à M. Bouton, par les demoiselles Bernus,
est aujourd'hui au Musée d'Avignon, n° 19 du Catal. imprimé. Don de
M. Aug. Boudin.
24. Saint Antoine, dans l'église de La Roque-sur-Pernes.
Buste en bois de grandeur naturelle.
Nous avons vainement cherché la maquette de cet ouvrage. M. Barjavel
qui en parle dans son Dichonnaire, affirme l'avoir vue dans la collection
de M. Bouton. Qu’est-elle devenue ?
(x) Ce prieuré, dépendant de la Chartreuse de Villeneuve, était situé au pied de
Vénasque dans la vallée de la Nesque, uh peu au-dessus de N.-D. de Vie.
(2) La tête originale se trouve au musée de cette ville.
62 MÉMOIRES
25. Tombeau de M. de George de Benedicti de Cabanis.
En pierre.
« Il était situé dans la chapelle aujourd’hui dite de la Croix, du côté de
l'Évangile. Le mausolée qui a été entièrement détruit en 183r, après avoir
été dégradé en 1793, offrait, au-dessus d’une élégante console soutenue
par deux lions accroupis, un guerrier qui paraissait dormir accoudé sur
son casque, revêtu d’une armure complète et de ses insignes, avec de fines
et délicates broderies aux manchettes et un jabot comme on le portait
au temps de Condé et de Turenne ; à ses pieds, reposait un chien, symbole
de la fidélité ; une écharpe descendait de l'épaule au-devant de la poitrine,
pour venir se nouer sur la hanche ; la chevelure du guerrier était bouclée
et ondoyante, et sa physionomie respirait la force et la dignité. Au-dessus
du puissant homme d'épée, l'artiste avait figuré en relief, deux anges
volant au sein des nuages et tenant une sorte de page flottante où se
lisait l’épitaphe. » Barjavel, Dictionn. bio.-bibliogr. Les restes de ce tom-
beau, recueillis par M. Barjavel, n’existent même plus aujourd’hui.
26. Tombeau du chanoine Paul d’ Andrée dans la chapelle de la Visitation,
à Carpentras.
a Au rapport de Pithon-Curt, on éleva à Paul d’Andrée un mausolée,
ouvrage du célèbre Bernus, qui le représentait en habit de chanoine, à
demi-couché, soutenu par des anges, les yeux fixés sur une croix qu’un
ange tenait devant lui. Sur le centre du monument étaient sculptées les
armoiries du défunt ; on y grava cette inscription : ÆZabili et R. D. D.
Paulo d'Andrée, cujus corpus ab ecclesia cathedrali Carpen., ubi erat canonicus,
in pristinam hujus monasterii quod fundérat œdem translatum, 8 juin (sic)
1701. » Barjavel, Dict. art. Paul d Andrée. Aujourd'hui il ne reste plus
rien de ce tombeau, il a été complètement détruit pendant la Révolution.
A cette époque, un cultivateur acheta la chapelle, vendit une partie des
pierres du tombeau, et se servit de celles qui restaient pour construire une
loge à cochons. (Manuscrit de M. le marquis de Seguins, extrait du chroni-
queur Denoves).
27. Tabernacle de l’église paroissiale de Vaison.
Voici ce que dit à ce sujet M. Joseph-Dominique Fabre de St-Véran:
« C'est lui aussi (M. de Gualteri, évêque de Vaison) qui a orné le maître-
autel de la cathédrale d’une niche de très bon goût pour l'exposition du
Très-Saint-Sacrement. Il en apporta le dessin de Rome. Le célèbre Bernus,
habile sculpteur de Mazan, fut choisi pour l'exécution à laquelle il réussit
très bien. »
Manuscrit Fabre de St-Véran, tome ler, f° 533. Bibl. d'Inguimbert.
28. Une statue de Saint-Pierre.
Elle était en bois et avait à peu près 80 cent. de haut,
« Saint Pierre était représenté à genoux auprès d’une espèce de tronc
d'arbre d'où pendaient les clefs symboliques. »
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 63
Notes manuscrites du docteur Barjavel au Musée de Carpentras.
Cette description ressemble exactement à celle de la maquette du Musée
d'Avignon inscrite sous le n° 11, et dont il est question au n° 109 du pré-
sent Catal.
Cette statue était la propriété de M. Guyon, juge de paix, à Carpentras.
Vers 1845, il la transporta à sa maison.de campagne, à Ste-Cécile, où
elle fut malheureusement exposée dans une cour à toutes les intempéries
des saisons, et, au bout de quelques années, complètement détruite.
29. Saint-Maurice de l'église paroissiale de Caromb.
A été détruit en 1793, et est attribué à Bernas, par M. Barjavel, dan:
son Dictionnaire, t. 1, p. 185.
Nora 1°. — C'est ici qu'il faudrait placer le tombeau de
Libelli, s’il a été réellement détruit pendant la Révolution et
qu’il n’en reste plus de trace. (V. la biog., p. 29).
Nora 2°. — Du n° 25 au n° 29 inclusiv., lil est question de
travaux sur lesquels nous ne pouvons porter aucune apprécia-
tion, puisqu'ils sont perdus. Nous les admettons parmi les œu-
vres authentiques à cause de la tradition contre laquelle il serait
difficile de s'inscrire en faux.
3me CATÉGORIE. — Si la tradition nous a mis sur la trace des
œuvres de Bernus, ce n'est pas elle qui nous a servi de guide
dans la classification des œuvres qui nous restent encore à exa-
miner : c’est la valeur intrinsèque de l’objet d'art. Après avoir
étudié de notre mieux le genre de Bernus, guidé par les conseils
d'hommes compétents, aussi habiles dans la théorie que dans la
pratique de l’art, nous avons passé en revue les ouvrages attri-
bués à notre artiste, et inscrit dans cette troisième catégorie
ceux qui nous paraissaient être sortis certainement de son
atelier.
30. Gloire de l'Obseryance, sur la porte de la sacristie de cette église.
En bois, de forme ronde, mesurant à peu près 2 mètres de diamètre.
Voir la biog. p. 27 et prot. de M° Albert Esbérard, ann. 1667, f. 1149
Étude Gaudibert.
64 MÉMOIRES
Le Père Éternel, de grandeur naturelle, apparaît au milieu des nuages,
ayant l’Esprit-Saint en forme de colombe au-dessous de lui. Son allure a
de grandes analogies avec le Tout-Puissant débrouillant le chaos que Ra-
phaël a peint dans les loges du Vatican. Autour de lui apparaissent des
anges et des têtes d’anges. ;
31. Musiciens et chanteurs, dans l'église de Saint-Agricol.
Statuettes en bois.
Les quatre anges jouant du violon, du violoncelle, de la trompette et
de la clarinette ont à peu près 0,60 de haut. Les deux petits chanteurs
ontà peine 0,25 en comptant le socle; ils sont assis, les jambes croisées,
et lisent un cahier de musique étalé sur leurs genoux.
Ces statuettes élégantes et gracieuses devaient orner autrefois quelque
salle de maîtrise ; aujourd’hui les musiciens ont été heureusement placés
dans la chapelle de la Sainte-Vierge, où ils font bonne mine à côté de la
Vierge de Coysevox et des statues de Péru ; les petits chanteurs sont
restés sur la remarquable boiserie de la sacristie.
32 Vierge de la maison Boudou, rue d'Olonne, à Carpentras. Cette
maison appartient aujourd'hui à M. C. Teissier.
Statue en bois de grandeur naturelle.
La Vierge tient l'Enfant-Jésus entre ses bras, et écrase de ses pieds le
dragon infernal ; sous le dragon apparaissent les extrémités du croissant.
Placée autrefois dans une niche murée, nous a-t-on dit, pendant la Ré-
volution, elle est maintenant au bas de la cage de l'escalier.
33. Chien de la maison Fougasse, rue du Coq, 16, à Carpentras.
Ce chien en bois de grandeur naturelle est placé sur le premier palier ;
il est assis sur ses pattes de derrière et tourne vivement la tête comme
pour regarder quelqu'un qui entre. Cet animal est si beau, le mouvement
si naturel, que l'on s'arrête étonné la première fois qu’on pénètre dans la
maison dont il est le gardien.
A-t-il toujours été dans la maison de la rue du Coq, 16 ? La tradition
le dit et attribue sans hésitation cette œuvre d’art à Bernus. Malgré toutes
nos recherches chez les notaires des Fougasses de la Rouyère, à qui la
maison appartenait, nous n'avons rien pu découvrir de positif à ce sujet.
Vainement aussi nous avons parcouru le volume manuscrit de la collection
Tissot (Bibl. d’Inguimbert) tout entier consacré à l’archidiaconat de St-
Siffrein ; il y est souvent question de cette maison qui fut donnée aux
archidiacres par M. Antoine-Barbe de Fougasse de la Rouyère, chanoine
et archidiacre de St-Siffrein ; mais il n’est jamais parlé du chien. Cf. Prot.
Renaud, 21 août 1730, étude Gaudibert.
34. Saint-Pierre et Saint-Paul, dans l’église paroissiale de F lassan.
Ces deux belles statuettes en bois de 0,32 cent. de haut. sont adossées
aux piliers de l’église de chaque côté de l'autel. Certainement elles ne
sont pas à leur place, mais d'où viennent-elles ? De quelle œuvre de Ber-
nus ont-elles fait partie ? Nous ne saurions le dire jusqu’à présent.
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 6
35. Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, dans l'église paroissiale de Mazan.
Buste en bois de 0,50 de haut, sans compter le socle.
Cette sculpture est vraiment admirable. La tête, légèrement inclinée
à gauche, d'une rare pureté et d'un galbe harmonieux, exprime
une douleur intense par son regard fixé vers le ciel et un simple fronce-
ment de sourcil ; le reste de la figure demeure calme. Une draperie hardi-
ment jetée enveloppe la tête et retombe en larges plis sur tout le corps
dont elle dessine parfaitement les contours.
36. Retable de la chapelle de Sainte-Anne à Mazan.
Je dis retable, mais c’est plutôt un cadre de tableau avec fronton trian-
gulaire et larges enroulements de feuilles d’acanthe sur les côtés.
Les enroulements, du mouvement le plus gracieux, sont surmontés d’un
vase enflammé ; au milieu du fronton, Bernus a sculpté une de ces jolies
têtes d’anges qu'il a prodiguées un peu partout.
Ce petit ouvrage, dont on peut bien voir le travail puisqu'il n’a jamais
été doré, est fort délicat, traité avec une rare sûreté de main ; malheureu-
sement il est dans une chapelle huinie, à moitié enfouie dans le sol, dé-
vorée par le salpètre, et depuis longtemps déjà ce beau cadre a souffert ;
certaines parties sont complètement vermoulues et tombent en pous-
sière. Il est vraiment déplorable que ce morceau de sculpture soit
presque perdu et on devrait du moins le photographier avec soin, si on
ne peut le sauver de la destruction.
37. Vierge de l'hôpital de Monteux, en pierre de St-Didier, plus grande
que nature.
{Voir pour les détails, la biographie, p. 49 et le n° 20 de ce catalogue).
38. St-Denis, de l'église paroissiale de Méthamis.
Buste en bois de grandeur naturelle. Les traits sont fortement accen-
tués, le nez busqué, les sourcils contractés ; la barbe soulevée par un
coup de vent est d'un effet magistral. On pourrait dire SEpEnCAn que cette
tête ressemble trop à une tête d'étude.
39. Une Vierge au presbytère de St-Didier, près Carpentras.
Statue en bois de 0,75 de haut. Elle était autrefois dans l’église pa-
roissiale sur l'autel de la Sainte-Vierge, d'où elle fut enlevée sous un pré-
texte ridicule, et elle se trouve aujourd'hui au presbytère.
40. Six statues dans l'église paroissiale de Malemort (Vaucluse).
En bois, 3/4 de nature.
Il est probable que ces statues faisaient partie d’un même groupe qui
devait figurer la Présentation de N.-S. au temple. Mais nous n'’osons rien
affirmer sur ce pointet nous allons simplement donner une description
succincte de ces statues.
Il y en a quatre dans le chœur. La 1°* à droite représente sainte Éli-
5
66 | MÉMOIRES
sabeth (?) tenant l’Enfant-Jésus entre ses bras. Physionomie de femme
âgée, au type juif très accentué, sans grande expression.
La 2° à droite, S. Zacharie, en costume de grand-prêtre, l’encensoir
d’une main et de l'autre gesticulant avec animation.
La 1° à gauche, le vieillard Siméon, le visage orné d’une barbe magnifique
jetée avec beaucoup de naturel, la physionomie rayonnante d’enthou-
siasme. Les yeux beaucoup trop animés lui donnent l'air d’un épilep-
tique, l’affreuse peinture dont on les a barbouillés doit être cause de cette
étrange expression.
La 2° à gauche, Anne la prophétesse (?) Belle tête de femme âgée très
Caractéristique ; l’ensemble de la statue est d’une très belle allure.
Hors du chœur, près de la porte de la sacristie. La Sainte Vierge, les
mains appuyées sur la poitrine; statue fort remarquable et vraiment digne
de Bernus.
Saint Joseph (?). Ses cheveux jetés au vent etaffreusement noircis par un
barbouilleur lui donnent une tournure ridicule.
Pour bien juger ce travail important. il faudrait le voir tel qu’il avait
été composé par l'artiste ou du moins pouvoir en reconstituer l’or-
donnance générale. Tel qu'il est néanmoins, nous n’hésitons pas à l’attri-
buer à Bernus.
T Quatre anges au presbytère de Saint-Siffrein.
‘1 Un ange chez M. Philippe Gaudibert, rue Dorée, à Carpentras.
En bois de 0,70 de haut.
Ces anges, qui ont dû faire partie du même travail, paraissent difformes
vus de près, tandis que, placés à distance, ils sont très gracieux. Ils ont
une très grande ressemblance avec les anges porte-attributs du chœur de
St-Siffrein, dont Bernus est certainement l’auteur et pour lesquels on
peut faire la même remarque.
42. Panneau en bois avec tête d'ange et draperie, chez M. Bernus, capi-
taine en retraite à Mazan (1).
43. Une tête ange, chez M. Requin, rue Oriflamme, 13, vendue par
M. Villon, sculpteur à Carpentras.
En bois d’aube, 0,27 de haut.
44. Bas-relief du baptistère de Mormoiron.
En pierre de Saint-Didier.
Il représente le Saint-Esprit en forme de colombe planant sur des
nuages, d'où s’échappent des rayons. Le tout est entouré de deux palmes
liées avec un ruban; au-dessus, le cartouche d’un blason sans armoiries.
Ce petit travail nous paraît digne de Bernus par le fini des détails, la
pureté des lignes et l'harmonie de l’ensemble, quoique la tradition se taise
. à ce sujet.
(1) C’est dans une remise qui faisait partie de la maison de Bernus et lui servait
très probablement d'atelier qui ont été trouvés ce panneau et plusieurs autres ob-
jets d'art.
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 67
\
DEUXIEME PARTIE
ŒUVRES SUR L'AUTHENTICITÉ DESQUELLES NOUS AVONS DES DOUTES
Toutes les œuvres d’art énumérées sous ce titre ont quelque
valeur ; un bon nombre nous paraissent dignes de Bernus et
souvent la tradition les lui attribue, maisles preuves données ne
nous ont pas paru assez convaincantes, ni le travail assez remar-
quable pour nous déterminer à une affirmation catégorique.
D'autres sont si ordinaires ou si peu en harmonie avec le genre
habituel de notre artiste que neus les aurions volontiers placées
dans la troisième partie, mais nous n'avons pas osé le faire
parce que nous conservions quelque doute.
Dans cette classification, nous avons suivi autant que possible
l'ordre de probabilité, maïs il est fort difficile de juger des
œuvres presque semblables quand on ne les a pas toutes sous
les yeux et qu'on est obligé de leur assigner une place en s’ai-
dant simplement du souvenir. |
45. Une cheminée en plâtre, chez M. Richard, rue Vernet, 64.
Elle représente l’enlèvement de Proserpine.
46. Une cheminée. Psyché et Amour, en plâtre.
Au musée de Carpentras. Elle était autrefois dans la maison où naquit
Monseigneur d’Inguimbert, au midi de la place des Pénitents noirs, et fut
donnée au Musée par M. Eydoux, juge de paix.
Au bas de cette œuvre, on lit ces mots : Bernus inv. sculpsit et
pinxit. |
47. Un aigle en plâtre, au même musée.
Elle faisait partie de la décoration d’une cheminée de l'hôtel Lagarde,
à Carpentras.
48. Un bas-relief — en plâtre — au même musée.
Ce bas-relief se trouvait sur la porte du médailler de Mgr d’Inguimbert,
dans l'ancienne bibliothèque de Carpentras.
68 MÉMOIRES
49. Une cheminée — en plâtre — dans l’ancien château des Vincens de
Causans à Mazan.
Persée délivrant Andromède.
M. Casimir Rousseau possède le dessin de cette cheminée.
90. Une cheminée — en plâtre — au château de St-Didier.
Jupiter monté sur un aigle et armé de sa foudre, regarde un géant
étendu sur un bûcher embrasé, tandis qu'une déesse intercède pour le
malheureux patient.
91. Un médaillon — en plâtre — au même château.
Ce médaillon représente Mutius Scévola, nous a-t-on dit.
Il a été donné à M. le docteur Masson, par M. Casimir Rousseau.
Toutes les œuvres inscrites du n° 45 au n° 51 paraissent sortir du même
atelier, toutes sont traitées avec la même délicatesse, la même élégance,
le même goût décoratif, toutes se rapportent à la même époque. Quel en
est l'auteur ? La tradition va de Jacques Bernus à son petit - neveu
Thomas.
D'abord il est certain qu'elles sont l'œuvre d'un Bernus. En effet, le
n° 46 est signé, et M. Casimir Rousseau possède une dizaine de dessins de
cheminée achetés à la famille Bernus, parmi lesquels on voit le dessin du
n°49. D'autre part, le style de ces cheminées nous paraît appartenir à la fin du
Louis XIV ou du commencement du Louis XV ; or, Thomas Bernus naquit
le 23 décembre 1741. Enfin, nous sommes portés à croire que le dessin
du n° 49 est de Jacques Bernus, pour les raisons que nous dirons à la fin
de ce Catalogue. Il nous semblerait donc que Jacques Bernus est l’auteur
de toutes ces œuvres.
52. Saint-Laurent et Saint-Étienne, dans l'église de Bédarrides.
En bois — 2/3 de nature.
03. Saint-Hugues et Saint-Bruno, à la Chartreuse de Bonpas.
Statues en bois, de 0,80 de haut.
Saint Hugues, évêque de Grenoble, est représenté avec son oiseau
symbolique. Saint Bruno nous paraît avoir beaucoup de ressemblance
avec la statue du même saint qui fait partie du groupe de l'Observance. De
cette similitude, faudrait-il conclure à une communauté d'origine ?
54. Saint-Jérôme et Sainte-Madeleine en bois doré — 2/3 de nature.
Ces statues étaient autrefois dans l’église paroissiale de Vaison, à côté
du maître-autel. Elles sont aujourd’hui dans l’ancienne cathédrale de cette
ville.
9. Une Vierge en bois — demi-nature, dans l'église paroissiale de Male-
mort.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 69
Cette statue est jolie, mais elle a un léger gonflement au-dessus de
la lèvre supérieure qui lui donne un air disgracieux.
56. Un Sauveur des hommes— en bois de 0,40 de haut., au sommet du
retable du maître-autel de Malemort.
Cette statuette paraît présenter de grandes analogies avec le Sauveur
des hommes qui décorait l'exposition du maître-autel de Saint-Siffrein et
qu'on voit aujourd'hui dans la chapelle du collège de Carpentras ; mais il
est si haut placé et dans un jour si défavorable que nous n’avons pu le
voir qu'imparfaitement.
57. Chaise du célébrant — en bois — dans l’église paroissiale de Goult.
Cette chaise à dossier très élevé est pourvue d’une sorte d’abat-voix ;
des oiseaux de proie finement sculptés forment les deux bras de la chaise.
Les bordures en feuilles de chêne et des branches de laurier inscrites
d&s un octogone qui ornent le dossier, sont fort jolies et tout à fait dans
la manière de Bernus ; mais les deux têtes d'anges qui soutiennent l'abat-
voix sont indignes de lui.
58. Meuble de la sacristie de Mazan, en bois.
Ce meuble est composé de trois parties : la base ou crédence de style
sévère ; les placards, ornés dans le goût de l'époque, et au-dessous, supporté
par deux colonnes composites, s’élève un fronton circulaire ; près des colon-
nes l’artiste a sculptés des enroulements de feuilles d’acanthe fort gracieux
et pareils à ceux du retable de la chapelle de Ste-Anne ( n° 36 du présent
catal.)
Sur les côtés du meuble sont placés deux prie-Dieu surmontés d’une
porte de placard très-ornée.
L'architecture de ce meuble est remarquable, les détails de sculpture
fouillés avec art, seule une tête d'ange, disgracieuse, gâte ce beau travail.
A-t-elle été détériorée par un accident et arrangée ensuite par quelque
ouvrier maladroit ?
09. Vierge de l'église des Carmes, à Avignon.
Statue en bois de 1,10 de hauteur.
60. St-Thomas et St.Dominique, en bois, 374 de nature.
Ces statues sont dans l’église paroissiale du Thor, et doivent provenir
de l’ancien couvent des Dominicains de cette Ville.
61. Un Reliquaire, chez le P. Bouffier à Avignon.
Ce reliquaire en bois a la forme d’un sarcophage Renaissance et renfer-
me le bras de St-François Régis, qui fut donné en 1716 à la ville d’Avi-
gnon, par M. François de Berton de Crillon, archevêque de Vienne en
Dauphiné.
70 MÉMOIRES
62. Femme debout, ayant un voile sur la tête.
Statuette en bois à laquelle il manque l’avant-bras gauche et la main
droite. | |
Haut. 0,255.
Au Musée d'Avignon, n° 24 du catal. impr.
63. Chapelle de Mgr Libelli et Tombeau du même.
(Voir la biographie et le catalogue au nota qui suit le n° 29.)
64. Amours, Vases, Fleurs et Fruits.
En pierre — Maison Clauseau, rue Calade et rue Collège d'Annecy.
(Voir la biographie, p. 30.)
65. Couronnement de la Ste- Vierge.
En bois doré, sur la porte occidentale de l'église paroissiale de l'Isle.
M. Aug. Boudin, le charmant auteur du souper de Saboly, dans un ar-
ticle du Mémorial de Vaucluse (2 avril 1854), dit que cet ouvrage moru-
mental en ronde-bosse est de Bernus ; M. Courtet dans son Diction-
naire des Communes de Vaucluse, l’attribue à un florentin nommé An-
giolo. La hauteur considérable où sont fixées ces statues, le jour défavo-
rable et surtout le reflet des ors nous ont empêché de voir cette œuvre et
de l'apprécier.
66. St-Symphorien.
Buste en bois de grandeur naturelle dans l’église paroissiale de Caumont.
67. St-Antoine.
Buste en bois de grandeur naturelle dans la sacristie de l’église parois-
siale de Gordes.
68. Deux Anges adorateurs — en bois — 0,60 de hauteur.
Autrefois sur l’autel, aujourd’hui dans les combles de l’église de Causans.
Ces anges, d’un assez joli dessin, sont couverts d’une triple couche de
blanc, de dorure, de couleur grise épaisse dont il faudrait les dépouiller
pour les apprécier en pleine connaissance de cause; cependant même tels
qu’ils sont, ils mériteraient une meilleure place que celle qu'ils occupent.
69. Tête de St-Joseph.
En bois == Hauteur 0,18 — Chez M. Requin, rue Oriflamme, 13.
Cette tête a été violemment arrachée du tronc — pendant la Revolu-
tion peut-être — et porte encore la traces de la préparation pour ladorure.
10. Deux petits Anges adorateurs.
En bois == Haut. 0,25 c. — Ils proviennent de l'autel ou du retable de
Reilhannette (Drôme) et sont aujourd’hui chez M. Philippe Gaudibert,
rue Dorée, Carpentras,
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 71
71. La niche et les deux têtes d'Anges, qui sont à l'angle de la maison
Richard, rue Vernet, 64.
72. Un Ange.
Statuette en bois de 0,30 c.—Chez M. l'abbé Gayet, vicaire à Montfavet.
73. Ste-Madeleine.
Statue en pierre de grandeur naturelle == à Mazan dans une grotte en
montant au cimetière.
Œuvre de la jeunesse de Bernus, si tant est qu’elle soit de lui.
14. Deux Statuettes — en bois doré — 0,38 de haut.
Chez Villon, doreur à Carpentras.
75. Un bas-relief.
En pierre de St-Didier. Dans un oratoire au nord-ouest de Modène, sur
& route de Caromb.
Ce bas-relief composé de trois personnages, l'Enfant-Jésus debout, la
St-Vierge assise et une autre femme également assise et tenant une cor-
beille de fruits à la main, est dans un état très fruste; les intempéries des
saisons et plus encore l'esprit de destruction inné chez les enfants en sont
la cause, et quoique l'ordonnance générale soit bonne, que les draperies
ne paraissent pas disgracieuses, il est difficile de pouvoir se prononcer sur
l'auteur de ce travail.
16. Vierge de St-Pierre d'Avignon. Sur le trumeau de la porte princi-
pale de cette église.
M. Reyne, ancien directeur de l’école de dessin d'Avignon, affirmait
que cette œuvre remarquable était de Berrus. Il avait réuni dans son
cabinet plusieurs œuvres de ce maître, l'avait étudié, et son appréciation
n'est pas sans valeur.
M. Joudou, dans son Essai sur l'histoire d'Avignon, l’attribue à Péru.
Mais lequel ? ce n’est certainement pas Jean-Baptiste II, la statue est d’une
date plus ancienne, et quant aux autres membres de cet illustre famille d’ar-
tistes avignonais, il serait difficile d'indiquer leur genre: en ce moment
personne ne connaît d'eux une œuvre certaine.
M. Chaix, également directeur de l’école de dessin d'Avignon, n’embras-
sait aucune des opinions généralement admises et attribuait la Vierge à un
auteur inconnu. Adhuc sub judice lis est.
72 MÉMOIRES
TROISIÈME PARTIE
FAUSSES ATTRIBUTIONS
71. Statue et chasse de St-Gens, dans l’église paroissiale du Baucet.
Prix fait donné par la confrérie de St-Gens à Pierre Bernus, sculpteur
du lieu de Mazan. — Prot. Floret. 1" déc. 1696, f. 325, étude Gaudibert.
Quel est ce Pierre Bernus dont il est parlé dans ce protocole ? nous
n'en savons rien et nous ne le voyons plus reparaître nulle part. Mais
nous ne comprenons pas pourquoi on avait tant admiré cette statue et
cette châsse ; ici comme ailleurs, on s'était laissé tromper par la similitude
de nom. &
18. Génie de la Fontaine de l'Ange, à Carpentras.
Arch. municipale de Carpentras BB, 476, f. 14 et suiv.
Cet ouvrage a été attribué quelquefois à Boucthay et presque toujours
à Jacques Bernus, notamment par M. Achard et M. Barjavel dans ses notes
manuscrites. Le prix-fait est cependant du 19 février 1731 et Jacques Ber-
nus meurt le 25 mars 1728. C'est Joseph Bernus qui est l’auteur du Génie;
mais il a assez bien imité le genre de son illustre frère pour que, la simi-
litude de nom aidant, on ait attribué son ouvrage à Jacques.
79. Retable de l’ancienne église des Ursulines de l'Isle et statues de
St-Augustin et de Ste-Ursule.
Prot. de M. Moricelly, le 4 février 1744 (1).
Le retable est dans la première chapelle à gauche de l’église paroissiale
de l'Isle et les statues sont adossées à l’arc triomphal.
C'est encore Joseph Bernus qui est l’auteur du retable et des statues.
Est-ce le frère de Jacques ? Est-ce un de ses neveux ? nous n’en savons
rien, mais il est certain que ce n'est pas Jacques Bernus ; la date oùil
fut entrepris le dit assez, et l’œuvre également.
80. Une Vierge avec baldaquin dans l'église par. de Méthamis.
Arch. par. de Méthamis, 4 avril 1721.
D'après les signatures qu’on voit à l'acquit, il est certain que l'ouvrage
fut fait par Joseph Bernus, frère de Jacques et par Philippe, son neveu.
. (1) Nous devons ce renseignement à l'obligeance de M. J. de Joannis.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 73
81. Porte flamande du château de St-Félix.
Arch. départ. G, 14, f. 759, 14 juillet 1740.
Cette porte, que Mgr d'Inguimbert fit édifier d’après les plans d’An-
toine d'Allemand, l'architecte de l’aqueduc de Carpentras, est aujourd'hui
au château de M. de Ripert de Barret, à Mazan.
82. Autel et retable de l’église paroissiale de Mormoiron.
Arch. munic. de Mormoiron, BB, 20.
Noël Bernus en est l’auteur,
Ci
83. Portes de l'hôtel de ville de Mormoiron.
Arch. mun. de Mormoiron CC, 81.
Ces portes sont l'ouvrage de Philippe Bernus.
84. Tabernacle de l'église paroissiale de Saint-Didier près Carpentras.
Arch. par. de Saint-Didier.
Ce tabernacle qui fut mis en place le 29 juin 1663, est le travail de Noël
Bernus, père de notre artiste.
85. Retable du maître-autel de la même église.
Prot. Joseph Michaelis, 1710, fe 498. Étude Coste, à Avignon.
Œuvre de Joseph Bernus.
86. Fontaine du Pélican, à Pernes.
Arch. mun. de Pernes, BB, 21, fo 405.
Cette fontaine est attribuée à Bernus par la tradition, ainsi que le dit
M. Jules Laurens, dans le Magasin pittoresque, (1883, n° 6, p. 89). Mais
elle a été construite en 1760 et porte la date de 1761.
87. Retable de la première chapelle à droite de l’église paroissiale de
Venasque.
Le plan de cet autel se trouve au Musée de Carpentras et est attribué à
Bernus, mais c’est à tort. On lit bien, il est vrai, au bas de ce dessin ces
mots : L'ouvrage donné à prix-fait à M. Ÿ. Bernus, de Mazan. Seulement,
plus bas encore, on voit les signatures de M. Puy, curé, et M. Morel,
prieur de la Confrérie du Saint-Sacrement, et la date de 1784. On pourrait
dire que cette date,est erronée, mais elle coïncide précisément avec l’épo-
que où M. Puy était curé de Venasque.
88. Devant d'autel de Baumes-de-Venise.
Le devant d’autel n'existe plus depuis la restauration de l’église. On
l'attribuait à Bernus, parce que le dessin est revêtu de la signature de
J. Bernus (1). Ons’est trompé, la signature est de Joseph Bernus.
(1) Ce dessin fait partie de la collection de M. de Gaudemaris.
74 MÉMOIRES
89. Boiseries de l'église de Saint-Maximin.
Jusqu’à ce jour, elles avaient été attribuées au Frère Vincent Funel,
habile sculpteur de l'ordre des Dominicains. M. Larousse, dans son
immense compilation, prétend que Bernus en est l’auteur ; il ferait bien
de ne pas se contenter d’une simple affirmation et de donner la preuve de
ce qu'il assure. Le savant M. Albanès, dans un récent ouvrage sur
l'église de Saint-Maximin, dit que les boiseries sont du Frère Funel,
nous nous en tiendrons là jusqu’à preuve du contraire.
90. Saint-Pierre et Saint-Paul de la façade de Saint-Siffrein.
Ces statues furent abattues et mises en pièces le 6 janvier 1794. Elles
ont été attribuées à Bernus, par le chanoine Durand, né en 1731, qui a
laissé sur les évènements de la Révolution à Carpentras, un journal très
curieux (Biblioth. d’Inguimbert) et son opinion est assez accréditée.
M. Cottier, le chroniqueur Denoves et M. Barjavel disent néanmoins
qu'elles étaient l'ouvrage de Puget.
Nous croyons que les deux opinions sont erronées. Mgr Capponi s’occupa
seul de la décoration de la façade de Saint-Sifirein, et il fut remplacé à
l'évêché de Carpentras par Mgr Cosme Bardi en 1614. A cette date,
Bernus et même Puget n'étaient pas encore au monde.
91. Saint-Roch, sur la porte de la chapelle rurale de ce nom, à Mazan.
La statue en pierre à gros grains assez grossièrement sculptée porte la
date de 1666. Bernus faisait encore son apprentissage à Toulon.
92. Notre-Dame-de-Pitié.
M. Barjavel dit dans son Dictionnaire, qu’il existe une statue de ce nom
dans l'église de Montbrun. Le Curé de fce village, qui est là depuis
cinquante ans, n’a jamais vu ni entendu parler d’une Vierge de ce genre.
93, Une Vierge sur la porte méridionale de la chapelle de Sainte-Garde.
Plus grande que nature.
La tradition désigne tantôt Bernus, tantôt Péru comme l’auteur de
cette statue. Un examen attentif ne nous permet pas de croire que le
premier en soit l’auteur. Elle était placée sur le fronton de l’ancienne
chapelle dans une niche de style Louis XV qu’on‘a eu le soin de conser-
ver. Or, l’ancienne église avait été construite en 1745 et consacrée par
Mgr d'Inguimbert en 1747, et il est peu problable que la statue de la
Vierge existât auparavant ; d’ailleurs sa facture sent le XVIII* siècle.
Volontiers, nous admettrions avec la tradition la plus généralement suivie
qu'elle est de Péru (Jean-Baptiste II). Elle est assez belle pour que ce
maître l'ait sculptée et porte le cachet de ses travaux.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 75
94. Les Anges de l’église de Saint-Symphorien (1) à Caumont.
. Deux jolies statuettes en pierre que nous attribuerions au même Péru,
quoiqu'avec plus d'hésitation.
95. Vierge de l'Observance à Carpentras,
Cette statue de 1 m. de haut. tient d’une main l’Enfant-Jésus et de
l'autre un livre fermé. Tout en ayant certain mérite, elle s’éloigne trop
du genre du maître et du fini de ses œuvres pour que nous puissions la lui
attribuer,
96. Autel et gloire de l'église de Bonnieux.
97. Autels et retables de l’église de Gordes.
98. Autel et statues de l'église de Gouit.
99, Autel et rétable de l’église de Malemort.
100. Autel et retable de la première chapelle à gauche de l’église de St-
Didier près Carpentras.
L'’autel et le retable étaient à Sainte-Garde avant la Révolution.
101. Chaire de l’église de Saint-Didier.
Cette chaire appartenait aussi à Sainte-Garde.
L'ordonnance générale, et ce qu’on pourrait appeler l'architecture des
autels, des retables, de la chaire inscrits du n° 96 au n° rot est bien
entendue ; l'exécution en est d’une faiblesse, les ornements d’une pauvreté
telle que, malgré la tradition, il nous est impossible d'attribuer ces œuvres
à Bernus: Ces travaux divers, sauf la chaire qui paraît d’une époque plus
récente, ont les qualités et les défauts que nobs avons remarqué dans les
œuvres authentiques de Jean-Paul, de Joseph et de Philippe Bernus. Ne
pourrait-on pas admettre que Bernus faisait le plan de certains travaux
dont il tonfiait ensuite l'exécution à ses frères ?
102. Une Vierge dans l'église paroissiale de Cavaillon.
2/3 de nature.
103. Une Vierge chez M° de Bezaure, à Cavaillon.
1/3 de nature.
(1) Cette église est un des plus beaux spécimens de l’art roman dans notro
région, malheureusement elle menace ruine, et on ne fait absolament rien pour la
consolider. Nous ne comprenons pas que la municipalité de Caumont et la Société
d'archéologie n'aient pas tenté un effort pour la sauver. |
76 MÉMOIRES
104. Une Vierge avec baldaquin dans l’église de Modène.
Cette Vierge et le baldaquin sont l’œuvre d’un Bernus, comme on peut
le constater par les arch. par. de Modène; mais nous ne les croyons pas
de Jacques. Ils pourraient être attribués à Joseph ou à Philippe, car ils
ont de grandes affinités avec une œuvre semblable faite pour l’église de
Méthamis, dont il est parlé au n° 80 du présent Catalogue.
105. Têtes de saint Pierre et de saint Paul sciées à la naissances des
épaules.
Au Musée de Carpentras — 1/3 de nature.
106. Anges adorateurs de l'église de Caderousse.
MAQUETTES
La maquette pour le sculpteur, comme l’esquisse pour le
peintre, est généralement un ouvrage fait à grand trait, souvent
à peine jeté, mais donnant l'idée principale, les lignes impor-
tantes du sujet à traiter. Tout autre est le procédé de Bernus, il
finit sa maquette autant que l'œuvre elle-même, la pousse jus-
qu’au dernier point et ne laisse rien d'inachevé. Est-ce une
qualité ? Est-ce un défaut ? Nous ne saurions le dire ; maisil
est certain qu’on voit rarement des travaux aussi délicats, aussi
complètement finis que les ébauches de notre sulpteur.
107. Femme voilée, debout, les mains croisées, la tête élevée et regar-
dant à droite, dans l'attitude de la supplication.
Musée d'Avignon {1}, n° 9 du Catal. impr.
Statuette en terre cuite, dont le cou a été raccommodé.
Haut. 0,263.
(1) Du n° 107 au ne 121 nous ne ferons que copier l'excellent Catalogue du
Musée d'Avignon, où se trouvent ces maquettes en y ajoutant quelques notes
très brèves. Nous suivrons l'ordre indiqué par ce Catalogue.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 77
La plupart des maquettes de Bernus du Musée, nous dit le Catalogue,
faisaient partie de la collection de M. Aug. Boudin, et ont été léguées
par ce dernier en 1872. Nous ajouterons que M. Boudin les avaient
acquises d’un certain M. Bouton, de Monteux, assez mauvais peintre,
mais excellent amateur, qui échangeait volontiers ses croûtes contre de
bons tableaux, et qui avait acheté aux demoiselles Bernus presque tout ce
qu’elles possédaient encore de l’héritage de leur illustre parent.
108. La Charité, sous la figure d’une femme assise, largement drapée,
ayant un voile sur la tête et regardant à droite.
Musée d'Avignon, n° 10 du Cat. impr.
Statuette en terre non cuite, à laquelle il manque le bras gauche et la
main droite.
Haut. 0,22.
Maquette d’une des Vertus théologales du chœur de Saint-Siffrein. Cf.
n° 4 du prés. Cat.
109. Saint Pierre pleurant sa faute.
À demi agenouillé, il a les mains jointes et appuyées sur un livre d'où
pend une clef.
Statuette en terre cuite.
Haut. 0,273.
Cette statuette a des traits frappants de ressemblance avec le St-Pierre
dont il est question au n° 28 du prés. Cat., et dont parle M. Barjavel dans
ses notes manuscrites.
LA
110. La Foi, sous la figure d’une femme agenouillée, dans l'attitude de
la prière.
Ibid. n° 12 du Cat. imprimé.
Statuette en terre cuite, dont il manque la tête et une partie des bras.
Haut. 0,202.
Nous croyons que le Catalogue du Musée fait erreur lorsqu'il désigne
cette statuette sous le nom de saint Thomas ; nous sommes à peu
peu près certain que c'est la maquette de la statue de la Foi dans le chœur
de Saint-Siffrein.
111. Samson ou David ouvrant la gueule d'un lion.
Le Catalogue du Musée d'Avignon croit que l'artiste a voulu repré-
senter Samson, adolescent, dans ce beau jeune homme au corps un peu
grêle, à la chevelure abondante, qui ouvre sans trop d'effort la gueule
d’un lion. On pourrait penser aussi que c’est David. Cf. I Liv. des Rois,
XVII, v. 35. :
Ibid. n° 13 du Cat. impr.
Groupe en terre cuite.
Haut. 0,265.
78 MÉMOIRES
112. Personnage assis, enveloppé d’une ample draperie.
Ibid. n° 14 du Cat. impr.
Statuette en terre non cuite, à laquelle il manque la tête, le bras gau-
che, une partie du bras droit et de la jambe droite.
Haut. 0,285, y compris le socle.
113. Saint debout, tenant un livre fermé de la main gauche, couvert
d'un manteau drapé à l'antique.
Statuette dont il manque une partie du bras droit avec la tête.
Haut. 0,205.
Cette maquette paraît être celle du St-Paul de Flassan.
114. Ste-Barbe.
Ibid. n° 16 du cat, impr.
Maquette de la Ste-Barbe de Monteux. (V. le n° 23 du prés. catal. —
Le cou a été raccommodé.
Haut. 0,200.— Fig. 174 de nat.
115. La Visitation.
Ibid. n° 17 du cat. imp.
Deux têtes d'anges se montrent dans la nue au-dessus du groupe de la
Vierge Marie et de Ste Elisabeth.
Belle ébauche en haut relief, sur une tablette cintrée en terre cuite.
Haut. 273, larg. moyenne, o1s.
116. Deux Amours en haut relief dans un fronton moitié triangulaire
et moilié cintré.
L'un d’eux, assis, est occupé à tresser une guirlande de fleurs; tandis
que l’autre, debout, tenant de la main droite une colombe et de la gauche
une couronne, s'apprête à la couronner de fleurs.
Joli modèle en terre cuite.
Haut. 0,130 ; larg. 0,250,
117. Trois têtes d'anges paraissant sortir des nuages qui couvrent
l'angle gauche d'un tabernacle.
Maquette d'un coin du tabernacle de l'autel de St-Siffrein.
Ronde-bosse en terre non cuite. '
Haut. 0,123 ; larg. 0,150.
118. Têtes d'anges aux ailes déployées.
Haut relief sur une tablette en terre cuite brisée.
Haut. 0,140 ; larg. 240.
149- Console offrant au milieu une coquille entourée d’ornements en
volute d'ou sortent plusieurs plumets.
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 79
Maquette de quatre consoles du chœur de D Repas aujourd'hui
sur la porte occidentale.
Terre cuite.
Haut. 0,105; larg. 133, prix 0,073.
120. Autre console, avec une feuille d'acanthe accompagnée de volutes.
Autre maquette d’une des consoles des mêmes cadres.
Terre non cuite.
Haut, 0,122 ; larg. 0,100 ; prof., 0,04.
121. Femme en oraison.
Ce serait, croyons-nous, la maquette de la statue de l’Espérance qu'on
voit dans le chœur de St-Siffrein.
Statuette en terre cuite, à laquelle manque une partie des bras.
Haut. 0,187, y compris le socle.
122. Maquette du groupe de l'Observance, dont il est question au n° 22
du prés. catal.
Collection de M. Biret à Avignon.
Haut. avec le socle 0,19 — statuettes des Sts, 0,09 — Long. 0,28.
La Vierge et l'Enfant Jésus ont les têtes et les mains coupés ; St-Mau-
rice à perdu le bras gauche.
123. L'eau représentée sous la figure d'une femme debout, tenant de la
main droite une urne penchée.
Musée de Carpentras.
Statuette en terre non cuite.
Hauts. 0,30.
Cette jolie statuette que M. Houssaye, l’'éminent critique d'art, trouvait
digne de Clodion, provient du cabinet de M. Delestre.
124. La Terre également sous la figure d'une femme debout qui tient
un globe à la main.
Musée de Carpent. (1) — Même haut., même provenance et même
observation.
Nous ajouterons que M. Delestre avait les deux autres éléments : le
Feu et l'Air, mais ils sont perdus.
125. Maquette de la Vierge de Bédarrides, à Paris, chez M. Louis
Cartier.
Voir la biog. et le catal. n° 6.
(1) On voit aussi au même Musée, un moulage fait par D. Bonnet de la ma-
quette d'un des anges adorateurs de St-Siffrein, Qu'est devenue cette maquette ?
80 MÉMOIRES
126. Élévation de l'Hostie.
Cette œuvre d'art était autrefois la propriété de M. Reyne, directeur
de l'école de dessin d'Avignon, qui l’envoya à Paris à la Société libre des
Beaux-Arts, elle y fut très admirée des connaisseurs et des artistes. Elle
fait aujourd’hui partie de la collection de M. Louis Cartier.
Cf. Écho de Vaucluse n° 1197, 1° janv. 1843.
MAQUETTES ATTRIBUÉES A BERNUS
197. Le Génie de l'Art, ailé, entourée d'une draperie flottante qu'il
retient de la main droite, et portant un équerre de la main gauche.
Figure d’un haut relief sur une tablette rectangulaire en terre cuite,
derrière laquelle on lit, en écriture du temps: 2 février 1667. Cette date
à laquelle Bernus n'avait pas encore accompli sa dix-septième année, rend
très-douteuse l'attribution de cet objet d'art au sculpteur de Mazan quoi
qu'on ait dit de la précocité de son talent.
Haut. 0,200: larg. 0, 196.
Musée d'Avignon, n° 25 du cat. imp.
128. St-Jean l'évangéliste.
Figure jeune, vêtue d’une simple tunique et dont les cheveux, divisés
sur le front, retombent sur les épaules. L'épaule gauche manque et la tête
a été recollée vers le bas du cou.
Buste en terre cuite.
Haut. 0,133. — Fig. 174 de nat.
129. Minerve (?) armée de son casque.
Au musée de Carpentras.
Statuette en terre non cuite.
. Haut. 0, 32.
130. Maquette de la Ste-Madeleine de Mazan.
(Voir n° 73 du prés. catal.)
Ste-Madeleine à demi couchée, appuyée sur le coude, tient de la main
gauche un vase de parfum.
Dans le cabinet de M. Rousseau,
131. Maquette d'un ange à genoux les ailes à demi déployées.
Chez M° Nury, rue Philonarde, 108.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 81
PLANS ET DESSINS
Dans tous les prix-faits que nous avons trouvés, on voit que
Bernus dessinait un croquis, dressait un plan qui, s’il était ac-
cepté, était signé par les parties contractantes et servait de base
à l’éxécution du contrat. Que sont devenus tous ces croquis et
tous ces plans? nous n’en savons rien; il semble que les contem-
porains de Bernus, justes appréciateurs de son talent et collec-
tionneurs passionnés, auraient dû les conserver. Cependant
malgré toutes nos recherches, nous n’avons pu en retrouver que
deux dont l'authenticité est indiscutable; quelques autres que
nous classerons après celles-ci nous paraissent également du
même artiste.
132. Plan primitif du tombeau de Mg. Buty.
Dans le cabinet de M. Casimir Rousseau.
Le plan est signé de la main de Mgr Buty et de celle de B:rnus.
Voir la description du tombeau dans la biographie, p. 42 et au n°5 de
ce catalogue.Nous ferons seulement remarquer que derrière l'évèque à ge-
noux, à gauche du plan, un enfant tient la mitre d’une main et la crosse
de l’autre, et qu'au bas sur les côtés du tombeau, à la place des statues de la
Prudence et de la Justice, on voyait, dans ce premier plan, deux anges
debout à la hauteur du sarcophage, l’un, tenant un miroir, et l'autre un livre.
133. Autre plan du même tombeau.
C'est un premier croquis au simple trait.Le bas du tombeau est esquissé
à l'encre, la figure du Temps et la draperie dessinées au crayon. L'enfant
qui tient le livre,qu'on voit encore aujourd'hui debout sur le tombeau, est
à genoux £ux pieds de l'évêque.
134. Autre plan de tombeau.
Chez M. C. Rousseau. |
Sur un sarcophage de forme Renaissance, un évêque ou un chanoine
est à genoux de profil sur un prie-Dieu.
135. Autre plan de tombeau.
Chez M. C. Rousseau.
Ce-plan, entièrement dessiné au simple trait de plume, est grandiose. A
6
82 MÉMOIRES
la base du tombeau, le Temps et la Mort debout, l’une à droiteet l’autre
à gauche. Plus haut, à côté du sarcophage, la Renommée, sonnant de la
trompette, soulève de la main gauche le couvercle du tombeau, d’où un
aigle s'envole, et enfin sur un piedestal, la statue d’un évêque à genoux
et les mains jointes, revêtu du rochet et du camail. Au bas du plan, on lit
ces lignes, qui nous paraissent de l'écriture de Bernus: Ze tems tien un
compas brise an ses main et les pointes à ses pié avec un faux casée et un sablié
ranverse. |
Ce plan a-t-il jamais été réalisé ? La tradition est muette sur ce point.
136. Autre plan de tombeau.
Dans la collection de M. Illy, curé de St-Siffrein.
Ce plan est à peu près du même que celui du n° 134.
137. Autre plan de tombeau.
Chez M° Anrès. |
Ce plan au lavis, suivant le goût de l'époque, nous représente la Mort
ailée assise sur la conque du tombeau, enveloppée dans une large drape-
rie, tenant d’une main le sablier, et de l’autre portant un cadre ovale dans
dans lequel on voit le portrait d’un évêque ou d’un chanoine. Au bas, un
cartouche sans armoiries, surmonté de la couronne de comte et du chapeau
à trois glands ; sur les côtés, deux anges éplorés portant un flambeau
Au dos dece dessin, on lit cette singulière inscription, mi-partie au
crayon, mi-partie à la sanguine : Cadet fermerat la grand porte en bas el en
aut à clef et mettra les deux clefs sur la table. Cadet Bernus — Ce dernier
mot paraît de l'écriture de Joseph.
Cette inscription n'est-elle pas une nouvelle preuve que les dessins ve-
naient de la famille Bernus et étaient plus anciens que Thomas, puisqu'on
y voit la signature de son grand-père?
On a voulu dire que c'était là le plan du tombeau de M. de Lascaris,
l’évêque de Carpentras ; mais cette opinion est erronée, puisque, d’après
Barjavel, le tombeau de cet évêque était décorée dustatue de la Vérité et
la Charité.
138-145. Huit dessins de cheminée.
Chez M. Rousseau.
146. Un dessin de cheminée représentant Jupiter et Egine.
Chez M. Jules de Terris.
Tous les dessins dont nous venons de parler furent vendus à M. Casi-
mir Rousseau par un brocanteur de Carpentras qui les tenait de M®° Ber-
nard, femme d’un ancien professeur de dessin au collège de cette ville.
147. Un dessin de la gloire de St-Siffrein — à la sanguine.
Au Musée de Carpentras.
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 83
148. Un autre plan de tombeau.
Chez M. l'abbé Requin.
Exactement semblable à celui de M. Anrès dont nous avons parlé au
n° 137; seulement, au lieu d’être lavé, il est tracé au simple trait.
149. Plan d'un rétable. .
Au musée de Carpentras, attribué à Bernus. |
Ces dessins sont-ils tous de Bernus ? Nous n'osons l’affirmer, mais nous
sommes très portés à le croire et voici pourquoi.
D'abord ils lui sont attribués par la tradition, contre laquelle on ne peut
opposer aucune raison ; en outre, ils furent vendus presque tous par la
succession Bernus à M. Bernard. Enfin ils nous ont paru être de la même
époque et de la même main ; cependant comme notre compétence en ces
matières est de trop mince valeur, nous avons consulté un artiste juste-
ment renommé, un dessinateur de premier ordre, une des illustrations de
notre département, qui a pleinement abondé dans notre sens. Or, il est
certain que le plan et même les deux plans du tombeau de Mgr Buty,
sont de la main de Bernus. — Cf. le plan et le prix-fait. Arch. dép. G,
13, f. 155.
Il reste encore quelques œuvres sorties, nous a-t-on dit, de
l'atelier du sculpteur de Mazan, œuvres que nous n'avons pas
vues et sur lesquelles ne nous saurions porter un jugement ; ce
sont : un retable, un autel, une Vierge et deux petits anges àdo-
rateurs à Montbrun (Drôme), un retable à Reilhannette(Drôme),
un enfant Jésus à Fréjus chez Mgr Terris, une Vierge à Toulon
ét un autel et ua retable à Viens.
Nous n'avons pas parlé d’une multitude de travaux insigni-
fiants qu'un simple coup d'œil permet de juger. Mais notre
catalogue est-il complet et sans erreur ? Nous n'avons pas la
témérité de le croire, et nous terminerons notre travail en priant
les véritables amis des arts de nous faire connaître les oublis
et les fautes qui auraient pu nous échapper.
ACADÉMIE DE VAUCLUSE
Extraits des procès - verbaux.
DÉCEMBRE 1884 — Janvier-FÉvrier 1885.
mm
Décembre, — Ïl est procédé aux élections bi-annuelles pour le renou-
vellement du bureau.
Sont élus :
Président : M. Ducos. :
Vice-Présidents : MM. DE SEYNE et VILLARS.
Secrétaire : M. P. MaANiIver.
Trésorier : M. CHANTRON.
Bibliothécatre-Archiviste : M. NicoLaAs.
Séance du 3 janvier 1885. — Présents : MM. Pamard, Sagnier, Chan-
tron, Villars, de Seyne, Duhamel, Bourges, d° Larché, Barbeyrassy,
Vayssière, Brunet, Limasset, d' Arnaud, Manivet, secrétaire.
Installation des membres du bureau.
Discours du Président.
Le commandant Ducos est heureux de constater que, sous la présidence
de son prédécesseur, le d' Pamard, l’Académie a prospéré. Sa vitalité s’af-
firme tous les jours, grâce aux travaux remarquables de ses membres.
L'Académie néanmoins a encore beaucoup à faire. Il lui manque entre au-
tres un local. M. Ducos propose à la Société un local dont elle ferait sa
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 85
bibliothèque. On pourrait peut-être demander à la Société d'Agriculture
de vouloir bien détacher deux pièces du logement qu'elle occupe. M. Ro-
chetin fait observer que l’Académie pourrait tenir ses séances dans ce local.
M. le Président ajoute qu’on aurait peut-être ces deux pièces pour la mo-
deste somme de 200 fr. Des dépenses néanmoins seraient nécessaires pour
établir leur indépendance. M. Nicolas est d'avis de réclamer, dans le plus
bref délai, au Musée les ouvrages qui appartenaient à l’ancienne Académie.
M. de Seyne présente un vœu relatif à l'entretien et à la conservation de
l’ancienne chapelle de la rue des Ortolans. Ce vœu est adopté à l’unanimité
M. Rochetin signale à ses collègues une inscription gallo-grecque, en-
tièrement inédite, qu'il a eu le plaisir de trouver près de l'Isle, au mois
de juin dernier. C’est une épitaphe, probablement celle d'une femme, du
nom d'Adgennoris «fille» de Veretomarevus.
Ce texte épigraphique est remarquable par les désinences insolites
des deux noms propres qui s’y lisent, le premier finissant par un l:
AAFENNOPIT ; le second par un I : OYEPET[O]JMAPELOTYE. Si l’on
s’en rapporte à une inscription latine de la Bâtie-Mont-Saléon (Hautes-
Alpes), où une femme, Pompeia Lucilla, est désignée sous l'ethnique
Alobrog, au lieu d'Alobrox, Adgennorig serait, en gaulois, la forme fémi-
nine du masculin À dgennorix et servirait à désigner une défunte de ce nom.
Quant à la désinence en x de Veretomarevi, au lieu d’être grecque, comme
devaient l’exiger les caractères employés, elle est gauloise, l’? étant consi-
déré par les celtistes comme la marque du génitif dans les mots gaulois
dont le nominatif est en os. Il ya lieu de conclure de ces observations
que, si le lapicide a employé l'alphabet grec pour graver cette inscription
tumulaire, il a conservé aux mots gaulois les flexions qui leur sont propres.
Il faut en outre faire remarquer la concision de l’épitaphe de l'Isle ; on
y lit littéralement : Adgennorig de Veretomarevus. En restituant les mots
sous-entendus, on traduit : Adpennoris Q fille» de Verctomarevus, « repose
ici ». La filiation marquée simplement par le nom du père au génitif, un
tel d’un tel, se reproduit quelquefois dans les épitaphes latines; on dit
alors que la filiation est indiquée à la manière gauloise. La concision des
épitaphes gauloises où sont sous-entendus et le mot exprimant la filiation et
le verbe, se retrouve dans les épitaphes grecques. Les caractères grecs des
inscriptions et la formule concise des textes funéraires étaient donc cho-
ses communes aux Gaulois du midi et aux Grecs. Peut-être faut-il consi-
dérer cette concision, ainsi que les caractères grecs adaptés à la langue
celtique, comme un emprunt fait à ces derniers.
Les Romains ont imité les monuments funéraires de la Grèce : ainsi le
fronton triangulaire reposant sur deux pilastres, le bas-relief représentant
le repas funéraire, la stèle propremènt dite, c'est-à-dire en forme de co-
lonne. Celle de l'Isle élevée sur une base et couronnée par un tailloir, doit
être aussi une imitation des stèles massaliotes par nos ancêtres du littoral
méditerranéen. La colonne funéraire grecque est parfois tronquée, parfois
86 MÉMOIRES
aussi surmontée d’un ornement, un comme chapiteau. Or le simple tailloir,
partie intégrante du chapiteau, mais dépourvue de toute sculpture, peut-
être considéré comme une simplification de ce genre d'ornementation.
Dans le midi de la France, à Montpellier, à Beaucaire, à Apt, on a trouvé
déjà plusieurs colonnes de ce genre avec inscription gallo-grecque,
Séance du 7 fevrier 885. — Présents : MM. Ducos, Villars, de Seyne,
Nicolas, Chantron, Sagnier, Cerquand, Torcapel, Tiquet, Barbeirassy,
Rochetin, Cade, Pichard, Brunet, Ferton, Bourges, Mouzin.
MM. Nicolas, Duhamel et Cerquand présentent, pour faire partie de la
Société, en qualité de membres titulaires :
MM. de Passy, inspecteur général de 1r° classe des Ponts et Chaussées
en retraite; Coutagne, ingénieur des poudres et salpêtres à St-Chamas ;
Jac, sous-ingénieur des Ponts-et-Chaussées à Orange; Caucanas, ingénieur
du canal de Pierrelatte à Orange ; Dusser, chef de section principal au
chemin de fer à l'Isle; Mercicr, chef de section au chemin de fer, à Avi-
gnon ; Metivet, garde mines à Avignon ; Flandrin, sous-chef de section du
chemin de fer, à Pont St-Esprit; Arnaud Alfred, contrôleur aux conditions
des soies, à Avignon ; Perrin Jules, instituteur à Mondragon ; Bout, Hip-
polyte, percepteur à Barbentane ; Fontaine, propriétaire et maire à Bar-
bentane ; Escoffier, géologue, à Visan ; comme correspondant ; Gaudry
membre de l'Institut, professeur de paléontologie, à Paris.
MM. Bayle, Duhamel et Nicolas présentent, pour faire partie de la
Société, comme membre titulaires.
MM. Requin, vicaire à St-Symphorien ; Chapot Gustave, à Avignon.
MM. Pamard, Chantron et Villars, présentent, en qualité de membre
titulaire, M. le docteur Monnier, à Avignon.
M. Chantron, trésorier, donne eruite lecture du projet du budget pour
1885, qui est adopté. Des remerciments sont votés au trésorier.
Le Président entretient ensuite la Société, de la question d’un local
pour les réunions des commissions. Il rappelle l'utilité de ce local et il
demande que quelques membres de la Société, soient adjoints au bureau
pour étudier cette question. Il propose MM. Rochetin, Ollagnier et Rey-
nard-Lespinasse. Cette proposition est adoptée. M. Rochetin demande si
la commission a pour mission d'examiner un local déterminé ow de
rechercher quelles seraient les combinaisons possibles, pour arriver
au résultat cherché. M. Cerquand pense que la question de principe doit
être réservée tout entière et que la commission a surtout pour but de
s'occuper de la recherche d’un local, sans désignation spéciale. M. le Pré-
sident répond que la commission a toute liberté d'action et qu'elle n'est
pas plus liée par les propositions antérieures qui ont pu être faites que
par celles qui le seront à l'avenir. Il insiste, cependant, sur la nécessité de
trouver, dans le plus bref délai possible, un local convenable. Il est décidé
que la commission restera en fonctions jusqu’à ce que cette question soit
résolue. |
MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 87
Le Président entretient ensuite la Société de la publication des Mémoi -
res. Il signale les inconvénients d’une publication semestrielle qui a l'in-
convénient graye de paraître trop rarement, et il propose que désormais,
les Mémoires de l’Académie paraissent par fascicules tous les trois mois,
ce qui est adopté. Il rappelle que les statuts prescrivent que tout travail
lu dans les séances soit remis au secrétaire perpétuel, pour assurer la ré-
gularité de la publication. Il appelle l'attention des membres présents sur
la possibilité de rendre compte dans ces mémoires de publications litté-
raires, historiques, archéologiques, scientifiques, qui seraient adressées
par les éditeurs. On constituerait ainsi une bibliographie sérieuse, et en
même temps, un noyau de bibliothèque.
Le Secrétaire perpétuel fait remarquer que, dans le budget de 1885, ila
été inscrit une somme de 150 fr. pour fouilles, moulages et photographies
et qu’antérieurement la Société avait décidé de demander au Musée d'Avi-
gnon de contribuer pour une part égale, aux fouilles, moulages ou photo-
graphies des monuments qui pourraient être entrepris avec cette clause,
que les objets trouvés deviendraient la propriétés de cet établissement. Il
demande que le vote de l’Académie soit transmis à l'administration du
Musée, ce qui est adopté.
Le Président entretient ensuite la Société du Congrès des Sociétés
Savantes, qui doit se réunir à la Sorbonne, et demande la nomination de
délégués.
Sont délégués : MM. Cerquand, Morel, Duhamel, Benoît, Delpont, Bout,
Manivet, auxquels pourront être adjoints d’autres membres dans la pro-
chaine séance.
M. Sagnier donne ensuite lecture d’un travail sur une inscription
romaine inédite, découverte à Cavaillon, travail que la Société entend avec
le plus vif intérêt et dont elle décide l'impression dans ses Mémoires.
M. Cerquandlit ensuite un savant et très intéressant travail sur Les lé-
genders Gauloise de l'inondation qu'il a l'intention de présenter au Congrès
de l4 Sorbonne.
La séance est levée.
| TGS" |
BIBLIOGRAPHIE
ODES d'ANACRÈÉON et poésies de SAPHO, traduites en vers par Prosper Yvaren.
Paris, Lahure, 1884, 1 vol. in-8°.
Dans la préface de son livre, M. Yvaren passe en revue les poètes français qui
ont ou traduit ou imité Anacréon ; le plus grand nombre appartient au X VIe siè-
cle et au XVIIIe, à l'origine et à la décadence de notre poésie classique : Ron-
sard, Remy-Belleau, Passerat, d'une ee ; de Bernis, Gentil-Bernard et Millevoye,
d'autre part. Les auteurs du grand siècle, sauf Lafontaine qui prend de toutes
mains, se sont moins accommodés des gentillesses du chansonnier de Téos. Ces
préférences et cette indifférence se justifient très bien. Si vous demandez unique-
ment à une peinture la perfection propre au genre, les tableaux appelés Ana-
creontea ont cette perfection. Ils sont petits avec toutes les qualités qu'on exige
des œuvres mignonnes, signification précise, exécution délicate. Une seule Luhe
les déshonorerait et ils n'ont point de tache. Les raffinés des lettres les étudient
avec une loupe, comme on fait d’une miniature, et restent ravis. Mais les sévères,
les fâcheux ont beau jeu aussi contre les enthousiastes d'Anacréon : « Votre admi-
ration s’égare, disent-ils ; les chansons que vous attribuez à Anacréon, contem-
porain de Polycrate, sont des œuvres alexandrines, où l'afféterie, la mièvrerie rem-
place le naturel, où les procédés d’un art recherché se substituent à l'inspiration.
« Une littérature qui aboutit au madrigal est finie. »
Le traducteur d'Anacréon n’a cure des fächeux. Il aime Virgile; il aime
Anacréon; il a vécu avec eux dans une longue familiarité qui lui a per-
mis de pénétrer au plus profond de leur génie. De quel droit l'empècher
d'y conduire quelque lecteur, homme de goût ? Mème pour se justifier de son
affection pour le poète grec, il a toute prète une raison qu'il expose avec une
bonne grâce capable de toucher les plus farouches Il étudiait, écrit-il, Guillaume
de Baillou (un médecin illustre du XVIS siècle), dont les œuvres sont pleines de
citations d’Ilippocrate et de Galien, obscures pour un homme qui s'est abstenu
de grec depuis trente ans. 11 s'est servi du texte d'Anacréon pour rapprendre le
ec et n'être plus embarrassé par les citations de Guillaume de Baillou, La mé-
ee est nouvelle assurément ; mais elle est bonne et elle a réussi au docteur.
Sur les difficultés qu'offre la traduction en vers français d'un poète étranger,
M. Yvaren a écrit quatre pages excellentes qui se résument en ceci : serrer de si
près le texte qu'on le reproduise presque litéralement ; et là, où ce n'est pas pos-
sible, trouver un tour, une image équivalente; ne se point laisser entraîner par la
rime; ne point se contenter d'une première version : /a patience est le génie du tra-
ducteur. » || n'est personne qui n'accepte de telles règles, et qui ne les suive avec
profit. Mais la licence que réclame M. Yvaren, d'ajouter quelquefois un trait au
tableau qu'il reproduit, ne lui serait pas accordée par tout le monde. L'exemple
qu'il en donne, dans Ronsard, est ingénieusement choisi; mais Ronsard ne
s'annonce pas comme un traducteur. Un traducteur nous doit ce qu'a dit son au-
teur, rien de moins, rien de plus. Rarement d'ailleurs M. Yvaren s'est permis cette
licence. 11 est fidèle, il est exact, son style élégant et châtié se plie avec une telle
aisance à tous les détours de la phrase grecque, qu'on dirait qu'il chante lui-mème
et ne traduit pas. Au licu d'entrer dans les détails, j'aime mieux citer deux petites
pièces qui inspireront le désir de lire les autres. Je les fais précéder d’une traduc-
tion littérale, p. 110 et 138.
MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 89
« Les Muses ayant enchaîné — de guirlandes l'Amour, =- l'ont livré à la
beauté. — Et maintenant Cythérée — je cherche, portant une rançon — pour ra-
cheter l'Amour. — Mais en vain on voudrait le délivrer ; — il ne s’en ira plus, il
veut rester : — il est apprivoisé à l'esclavage. »
Jadis l'Amour surpris par les neuf sœurs
Et garotté dans des chaînes de fleurs,
A la beauté fut livré comme esclave.
Depuis ce temps, c'est en vain que Cypris
De sa rançon offre partout le prix.
De tels liens si l’on brisait l’entrave
Et que l’Amour se vit en liberté,
Pour fuir croit-on qu'il déployât son aile ?
Il resterait auprès de la beauté,
Tant il chérit les fers qu'il reçut d’elle.
« Amour, dans une rose, un jour — ne vit pas une abeille — endormie qui le
piqua — au doigt. La main — endolorie, il pousse les hauts cris. — 11 fuit, il vole
auprès de la belle Cytherée. — « C'est fait de moi, mère, dit-il ; c'est fait de moi.
Je suis mort. — Un petit serpent m'a frappé, — un serpent ailé, que nomment —
ateille les laboureurs. » — Elle répond: « Si l'aiguillon — d'une abeille te fait
souffrir, — songe combien souffrent, — Amour ! ceux que tu frappes. »
A l'étourdie, un jour, sur une rose
Pour la cueillir Cupidon met la main,
Et ne voit pas qu'une abeille y repose.
Elle s’éveille irritée, et soudain
Le pique au doigt. La légère blessure
Au pauvre enfant fait pousser les hauts cris
11 court, il vole à sa mère : « O Cypris!
Je meurs, ditw1l, je meurs ! ma perteest sûre :
Je suis mordu par un petit serpent
Qu'on nomme abeille et qui porte des ailes ! »
— Si l'aiguillon d’une mouche, en piquant,
Laisse après lui ces souffrances cruelles,
Répond Vénus, jugez quelle douleur
Causent vos traits quand ils percent le cœur. »
M. Yvaren n'est pas moins heureux quand il interprète les fragments, seuls res-
tes authentiques des poèmes d'Anacréon, que les traducteurs négligent d'ordinaire.
Le livre, par son format et l'élégance de l'impression, aussi bien que par les mé-
rites de la traduction, a sa place marquéé dans la bibliothèque d un homme de
goût, Letexte grec, placé en regard du texte français, permet de mesurer les efforts
suivis de succès pour rendre l'un digne de l’autre. Pour cela il faut simplement
suivre la méthode de M. Yvaren, et à l’aide d'Anacréon et de ses imitateurs
réapprendre le grec oublié. 11 n’en coûterait pas beaucoup d'essayer ; on profiterait
à réussir.
J.-F. CERQUAND.
DE
STÈLE ÉPIGRAPHIQUE
TROUVÉE A SAINT-ESTÈVE (Terroir pu Txor)
Dans les bâtiments du domaine appelé Saint-Estève, si-
tué sur le territoire du :Thor et à très peu de distance
du territoire de Cavaillon, il existe une stèle épigraphique
d’une grande importance pour l’histoire locale et que j'ai tout
lieu de croire entièrement inédite. J’en ai fait la découverte
dans le courant de l’année dernière, d’après des indications
qui m’avaient été fournies par des personnes du voisinage. Si
tout de suite je n’en ai pas fait part à l'Académie, et si je
n’y ai donné aucune publicité, c'est que j'espérais que l’acqui-
sition en serait faite par le musée Calvet. Malheureusement
le propriétaire, malgré des démarches réitérées, a manifesté
son intention absolue de la conserver dans son domaine, et
cette détermination peut être considérée comme irrévocable.
Il n’y a donc plus de motifs pour différer d'appeler l’atten-
tion sur ce monument.
92 ._ MÉMOIRES
Il s'agit d'une inscription dédicatoire gravée sur une stèle
de pierre calcaire compact, probablement des carrières du
Léberon, d’une hauteur de 0,73 cent. et d’une largeur de
0,62 cent., dans son état actuel. Mais la partie supérieure
porte des traces de cassure. Dans son état primitif, cette pierre
devait avoir quinze ou vingt centimètres de plus en hauteur,
et elle devait contenir une ou deux lignes de plus que les li-
gnes actuellement existantes. Malgré cette mutilation et bien
que, dans certaines parties, les caractères soient un peu frus-
tes, on peut reconstituer facilement le sens de l'inscription.
En voici la copie figurative, aussi exacte que puisse le per-
mettre le défaut d’estampage.
RINCIPI IVVEN V
M OPELLI SEVERI MA
CRINI PII FELIC FIL
CABELL
Hauteur 0,73,
Largeur 0, 62.
Cette inscription a quatre lignes. Dans la première, les
mots principi juventutis peuvent se reconstituer parfaite-
ment. Le mot principt, moins la lettre initiale p, se trouve
très nettement conservé. Mais les cinq dernières lettres du
mot juventutis sont un peu frustes et mal définies. Il pourrait
donc se faire qu’au lieu de la finale uf1rs, il y eût la syllabe
initiale Cæs du mot Cæsar.C'est peu probable, parce que, dans
les monuments ou sur les monnaies, le mot Cæsar précède les
mots Princeps Juventutis ; il ne les suit point; c’est d’ailleurs
peu important ici.
La seconde et la troisième lignes, malgré des éraillures
aux lettres finales, restent bien lisibles.
Enfin le mot Cabell, qui seul constitue la quatrième lettre,
est d’une belle conservation.
Tous ces caractères sont d'un bon style, qui, par sa régu-
larité, témoigne des temps du haut empire ou du moins des
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 93
temps où la décadence de l'épigraphie n'avait pas encore
commencé. Ils ont chacun une hauteur de 0,50 millimètres ;
toutefois ceux du mot Cabell sont un peu plus grands, plus
pleins, plus espacés.
Voici la traduction qui me paraît devoir en être faite. Prin-
cipt juventutis Marci Opilli Severi Macrini, pii, felicis
filio, Cabellienses.
Au prince de la jeunesse, fils de Marcus Opillius Severus
Macrin pieux, heureux, les Cavaïllonats.
Si, comme cela me paraît évident, la mutilation de la pierre
a fait disparaître le commencement de l’inscription, il devait
y avoir en tête nécessairement les mots Antonio Diadume-
niano Cæsari, peut-être aussi le’mot de famille Opillius et
le mot nobilissimus. En effet l’empereur Macrin avait un fils
unique appelé Diadumène, qu'il associa à la dignité impériale,
avec le titre de César, et à qui il donna les noms d'Anfonin
Diaduménien. Le peu d'épaisseur de la pierre pourrait faire
supposer qu’elle était encastrée dans un socle qui supportait
une statue du jeune prince.
L'histoire de Marcus Opilius Macrin nous a été laissée par
Dion, par Hérodien, par les divers auteurs de l’histoire Au-
guste, et par Eutrope. Il était préfet du prétoire sous Anto-
nin Caracalla, et lorsque cet empereur, qui s'était mis à
la tête de l’armée de Syrie, eut été assassiné par un centu-
rion près de la ville d'Emèse, lui-même, qui probablement
n'était pas resté étranger à la conspiration, fut proclamé em-
pereur par les légions. C’était en l’an de Rome 970, eten
l'an 217 de l’ère chrétienne. Son règne fut très court; il ne
dura que quatorze mois. Un meurtre et une conspiration
l'avaient élevé à l’empire ; une sédition militaire et les intri-
gues de Julia Mæsa, tante de Caracalla, lui ravirent l’empire
et la vie. Il eut pour successeur l’infâme Héliogabale, petit-
fils de Julia Mæsa.
Lampride, un des auteurs de l’histoire Auguste, a consa-
cré un chapitre entier à l’histoire de Diadumène, et il raconte
94 MÉMOIRES
dans quelles circonstances ce jeune prince reçut le titre de
César et le nom d'Antonin. Macrin peu de temps après son
avènement à l'empire, fut informé que les légions regrettaient
vivement Antonin Caracalla,et déploraient,comme un mauvais
présage, que l'empire ne se trouvât plus protégé par le patro-
‘ nage du nom d’Antonin. Et, en effet, le règne glorieux et bien-
faisant d’Antonin le pieux avait laissé de tels souvenirs dans
les affections du peuple et de l’armée, que les divers empe-
reurs qui avaient suivi, crurent devoir eux-mêmes prendre ce
nom, ou le faire prendre à leurs fils, en leur conférant le titre
de César. C'est ainsi notamment que Caracalla, fils de Sep-
time Sévère, recut le nom d’Antonin.
Le nouvel empereur assembla donc les légions, et, en leur
présence, conféra solennellement à Diadumène le titre de
César et de prince de la jeunesse, ainsi que lenom d’Antonin,
tout comme lui-même, en étant acclamé Auguste, avait pris le
nom de Sévère, le grand empereur. De plus, il changea l’an-
cien nom de Diadumène en celui de Diaduménien. Il fit aux
soldats une harangue, dont le texte nous est rapporté par
Lampride, et, ce qui valait encore mieux, il promit aux sol-
dats un congiarium, c’est-à-dire, une large distribution d’ar-
gent. Immédiatement après, il manda au Sénat qu’il venait de
conférer à son fils le titre de César et de lui faire prendre le
nom d’Antonin. À Rome et dans tout l’empire, cette nouvelle
fut reçue avec enthousiasme. Caracalla s’était fait détester des
populations par ses cruautés, par ses vices, par ses prodiga-
lités insensées, par les nouveaux impôts qu'il avait établis
sur les successions et sur les affranchissements. Le règne deson
successeur fut accueilli avec un extrême faveur. Nécessaire-
ment les provinces durent s'empresser de témoigner leur
affection au fils unique, au futur héritier du nouvel empereur.
Le jeune Diadumène n'avait alors guère plus de dix ans.
: Lampride a fait de lui le portrait le plus charmant. Il était,
dit-il, remarquablement beau, spectosissimus ; sa taille était
élancée ; il avait les cheveux blonds et les yeux noirs, les traits
fiers et réguliers, et aussi l'esprit déjà réfléchi et le corps
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 95
déjà robuste par l'exercice. J'ajoute que toutes ces qualités
n'empêchèrent pas le pauvre enfant d’être mis à mort lors de
la chute de son père. Malgré tout l'intérêt qu'il inspirait et
sous le ridicule prétexte qu’il avait engagé son père à sévir
contre les séditieux, il fut égorgé par les soldats. Il existe au
musée Calvet une tête de jeune garçon, que M. Charles Le- .
normant, à son passage à Avignon, affirma avoir appartenu
à une statue de Diaduménien.
Macrin, pendant la courte durée de son règne, ne fit point
le voyage de Rome, ni le voyage des provinces occi-
dentales ; il ne cessa de résider avec son fils à Antioche
et dans les pays environnants. Le Sénat n'en mit pas moins
d'empressement à le faire acclamer dans toute l'étendue de
l'empire, età faire acclamer Diaduménien,comme César, prince
de la jeunesse. C'est, sans doute, à cette époque que dut
être élevée par le peuple de Cavaillon la stèle dédicatoire
dont j'ai l'honneur de vous entretenir ici. Alors, bien plus
encore que dans les temps modernes, les témoignages de dé-
vouement et d'affection envers les princes se manifestaient
par l'érection de statues ou par des inscriptions dédicatoires.
Permettez-moi de vous donner quelques explications sur
le titre de prince de la jeunesse, princeps juventutis, qui se
trouve en tête de la partie restante de l'inscription.
Il existait déjà dans les temps de la République et il était
purement honorifique, tout comme celui de prince du Sénat.
D’après le Dictionnaire des antiquités romaines de Pitiscus
et les auteurs qui y sont cités, il était porté par les jeunes
gens des meilleures familles de l’ordre des chevaliers, qui
n'avaient pas encore atteint vingt-huit ans, âge requis pour
les rendre aptes aux hautes fonctions publiques. Mais sous
l’empire il ne fut porté que par des jeunes gens du sang im-
périal, et qui pouvaient être considérés comme des héritiers
présomptifs de l’empereur. C'est Auguste, dont la tactique
était, comme on sait, de concentrer sur sa tête et sur celle
des membres de sa famille, toutes les charges militaires, ci-
viles, religieuses, afin d’en faire un faisceau qui en son pou-
96 MÉMOIRES
voir constituait l’empire ; c'est Auguste, dis-je, qui le pre-
mier, après la mort de Marcellus, conféra ce titre essentiel-
lement honorable à Caius et Lucius, ses petits-fils, enfants de
sa fille Julia et d'Agrippa. Tacite, dans ses Annales, reproche
à Auguste comme une énormité de ne pas avoir attendu pour
cela qu’ils eussent quitté la robe prétexte. Ovide, au contraire,
en bon courtisan,avait félicité le jeune Caius sur sa nouvelle
dignité, en faisant entendre qu'elle était un gage pour qu'un
jour elle fût remplacée par le titre de prince du Sénat, qui
alors déjà n'appartenait plus qu’à l’empereur. Je possède
dans ma collection une monnaie d’argent qui sur la face pré-
sente la tête d'Auguste et sur le revers les figures de Caius
et Lucius César, avec le titre de principes juventutis dans la
légende.
Après la mort de Caïus et de Lucius, Tibère qui était devenu
l'héritier présomptif, ne fut pas revêtu de ce titre de prince
de la jeunesse, parce qu'il était déjà d’un âge mûr et avait
rempli les plus hautes charges de l’État.
Néron, fils adoptif de Claude, fut prince de la jeunesse.
La preuve en est notamment dans une monnaie d’Agrippine,
où, sur le revers, figure le buste de Néron avec ces mots :
Nero Claudius, Cæsar, princeps juventutis. — (Cette
monnaie est décrite par Cohen.
Vespasien, après son acclamation comme empereur,nomma
et fit nommer par le Sénat ses deux fils, Titus et Domitien,
à la même dignité, conjointement avec le titre de César.
Marc-Aurèle et Commode en ont été pourvus successive-
ment, ainsi que Caracalla et Géta, fils de Septime-Sévère.
Ces faits sont constatés sur diverses monnaies décrites par
Cohen, et dont plusieurs spécimens sont en ma possession.
C'est en s’autorisant de tous ces précédents que Macrin,
arrivé à l’empire, s'empressa de conférer à son fils les deux
titres de César et de prince de la jeunesse, et de les faire
consacrer par l’acclamation des légions. — On peut dire qu’à
cette époque, ce dernier titre était devenu comme le corol-
laire, l'annexe nécessaire de celui de César, et indiquait
comme lui, que le jeune prince était désormais sur les
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 07
marches du trône et destiné à succéder à l’empereur. C'était
comme le titre de Dauphin dans l'ancienne France, et le
titre de prince de Galles en Angleterre, avec cette différence
toutefois que ceux-ci, d'après la loi des États, n'étaient con-
férés qu'à l’aîné de la famille royale, tandis que les autres
pouvaient être conférés à plusieurs.
Les monnaies à l'effigie de Diaduménien ne sont pas com-
munes, tant s’en faut. La brièveté du règne de Macrin et la
manière brusque et violente dont il prit fin, l’expliquent
suffisamment. Elles ont sur la face, avec le buste du prince,
la légende : Marcus Opillius Diadumenianus Cæsar, ou
Marcus Opillius Antoninus Diadumenianus Cæsar, et sur le
revers, la légende : Princeps Juventutis, let] le jeune prince
debout au milieu de plusieurs enseignes romaines. J'en pos-
sède un exemplaire assez bien frappé et où les traits du jeune
prince sont fort bien représentés (r).
Les monuments épigraphiques de Diaduménien ne sont
pas moins rares. Le grand recueil de Gruter ne contient de lui
qu’une seule inscription au milieu de plus de dix mille. Elle
est ainsi conçue : |
M OPEL ANTONINVS
DIADVMENIANVS
PRINCEPS IVVENTVTIS
C. PERPENNIANVS V. C.
PRÆF. VRB. D. D.
Le recueil d'Orelli en donne quatre, toutes avec le titre de
prince de la jeunesse. L’une d’ellest, rouvée dans une ville de
Portugal, est en honneur du père et du fils :
IMP CÆS. M. OPELLIO SEVE
MACRINO PIO FEL. INVICTO
ET MAGNO AVGVSTO ET M. OPELLIO
ANTONINO DIADVMENIANO
NOBILISSIMO CÆSARI PRINCIPI IVVENTVTIS
(1) Voir la figure ci-dessus en tête de ce travail.
08 MÉMOIRES
L'autre, trouvée à Vienne en Autriche, est en honneur du
fils seul :
M. OPELLIVS ANTONINVS
DIADVMENIANVS
NOBILISSIMVS CÆSAR
PRINCEPS IVVENTVTIS
Au sujet de ces deux dernières inscriptions, Borghesi
affirme que c'est à partir du principat de Commode qu'on
voit associer l'épithète de nobilissimus au titre de César, et
il cite divers exemples d’autres fils d’empereurs. Quoi qu'il
en soit, ce mot de nobilissimus n'était pas un complément
indispensable, puisque l'inscription rapportée par Gruter ne
le contient pas. La stèle dédicatoire de St-Estève, dans son
état actuel, reste muette sur cette question. La partie haute
qui a été détruite pouvait contenir, comme ne pas contenir,
ce mot de nobilissimus, qui, du reste, tient déjà à la phra-
séologie cérémonieuse du bas-empire.
Le nom de Diadumène est d’origine grecque ; il est sans
doute le participe du verbe äxñoux qui signifie s'échapper, se
glisser à travers, éviter ou bien temporiser. Dans les temps
de l'empire, il était porté par un certain nombre de simples
particuliers. Le grand recueil de Gruter contient une vingtaine
d'inscriptions, tumulaires pour la plupart, où figure ce nom
de Diadumène.
N'avais-je pas raison de dire que la stèle de Saint-Estève
est de grande valeur scientifique? La science épigraphique
classe au premier rang les inscriptions dédicatoires, parce
qu’elles ont trait à des personnages ou à des faits historiques,
et surtout quand il s’y trouve un nom de peuple ou de ville,
ou tout autre document géographique. Les inscriptions
votives etles inscriptions tumulaires sont de moindre mérite;
elles ne concernent que de simples particuliers.
Ainsi donc, au point de vue général et en dehors de notre
pays, la stèle de St-Estève se recommande comme document
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 99
historique d’un réelle importance. Elle confirme épigraphi-
quement un fait historique, qui avait été constaté par les
monnaies et par des inscriptions trouvées dans des pays
lointains. Elle établit que l’autorité de l’empereur Macrin et
le dévouement à la personne de son fils régnaient non seule-
ment à Rome et dans l'Orient, ainsi que sur les bords du
Danube et sur les bords du Tage, maïs encore dans la Gaule,
puisque sur les bords de la Durance, ce témoignage officiel
se produisait. On peut donc affirmer que le nouveau règne
avait été accepté avec une universelle faveur. Cette obsere
vation a son prix. Car lorsque, dans ces temps troublés, la
puissance souveraine était conférée par l’acclamation sédi-
tieuse des légions, il arrivait fréquemment que certaines
provinces se refusaient à reconnaître le nouvel élu, ou bien
que deux ou plusieurs factions se partageaient l'empire.
Au point de vue de l'intérêt local, du département de
Vaucluse, de l'arrondissement d'Avignon, et par-dessus tout,
de la ville de Cavaillon, son importance est plus grande
encore. Elle est pour les Cavaillonais comme un parchemin
de noblesse, comme un titre généalogique ; elle est une page
de l’histoire lointaine de leurs ancêtres. L’antique cité de
Cabellio, la cité cavare par excellence, si considérable par
son commerce de transit, par le rang qu’elle tenait dans la
Narbonnaise, par le grand cas qu’en faisait Strabon, l’émi-
nent géographe, qui a fait mention d'elle plusieurs fois, en
estencore aujourd’hui à attendre un historien. Personne, que
je sache, ne s’est hasardé à écrire et à publier son histoire,
ni même une simple monographie. Et, en effet, à l'exception
des monnaies autonomes de Cavaillon, qui éclairent une
période d'environ un siècle avant le commencement de l’ère
chrétienne, les documents étaient si rares qu’on les a crus
impuissants à servir de fondement à un corps d’histoire.
Voici cependant un nouveau jalon qui peut jeter une vive
lumière ; voici un document qui fait foi deux siècles plus tard,
et avec une date certaine et bien précise. Il constate que l’an
de Rome 970 et l'an 217 de l'ère chrétienne, la cité des Ca-
100 MÉMOIRES
bellenses avait une existence légale, à la différence, par
exemple, de Vindalium, qui avait cessé d'exister comme
ville ; que la population cavaillonaise était alors assez consi-
dérable pour ériger officiellement un monument dédicatoire
en l’honneur du fils de l’empereur, monument de bon style
aPidaire, qui n'a rien de rustique, rien de villageois. Enfin,
il est le seul jusqu'à présent qui nous révèle épigraphique-
ment le nom ethnique de l’ancienne population de Cavaillon.
La petite ville de Cadenet a bien eu, dans le siècle dernier,
sa découverte d’un monument qui constatait son existence
comme peuple et transmettait son nom ethnique ; mais ce
monument de Cadenet n’avait pas de date précise ; on ne
pouvait le dater qu'approximativement, et au moyen de cir-
constances extrinsèques que j’ai relevées dans mon mémoire
sur l'antique oppidum de Cadenet.
Cavaillon peut invoquer encore un autre document à l’appui
de son histoire. C’est cette célèbre tessère décrite et interpré-
tée par Calvet, et qui constate que, dans les temps de l'empire
romain, il y existait une corporation d’utriculaires ; preuve
évidente de son grand commerce de transit.
J'ai tout lieu de croire que si sur les hauteurs de la colline
de St-Jacques on faisait des fouilles d’une manière sérieuse,
on exhumerait quelques autres monuments qui permettraient
alors d'entreprendre l'histoire du Cavaillon antique. On y
ramasse fréquemment des monnaies et des fragments de
poterie romaine, et même de poteries grecques.
Comment notre stèle se trouve-t-elle au domaine de Saint:
Estève ? Et pourquoi n'est-elle pas à Cavaillon ? Pour le
moment je ne suis pas à même de résoudre ces questions ca-
tégoriquement. Voici tout ce que j'en sais.
J'avais appris qu'il existait quelques débris antiques au
domaine de St-Estève. En y arrivant, j'aperçus tout près de
la ferme un fragment de colonne romane gisant sur le sol. Je
demandai au fermier s’il n’y avait pas autre chose que cela.
Alors celui-ci me conduisit dans le bâtiment de maître qui
était à cÔté, et me fit voir la pierre dont il s'agit. Il me ra-
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE IOI
conta qu’elle faisait partie d'un des bros murs, et que récem-
ment le nouveau propriétaire l'avait fait extraire et trans-
porter dans la cage de l'escalier pour l'empêcher de se dété-
riorer.
Le domaine de Saint-Estève est situé au milieu d'anciens
marais, à cinq kilomètres environ de la ville de Cavaillon et
à trois kilomètres environ de la ville du Thor. Il n’a acquis
de l'importance que depuis le dessèchement des marais, l'in-
troduction d’une filiole du canal de L'Isle et la plantation des
vignes avec submersion. Il présente aujourd’hui une exploi-
tation vinicole considérable. Auparavant, c'était un lieu pres-
que sauvage. Il n’y avait qu’une ferme, improprement appelée
château, où l’on se rendait dans le temps de la chasse, pour
chasser les pluviers et autres oiseaux aquatiques. On n'y
conserve ni traces, ni souvenirs d’aucune ancienne cha-
pelle. Mais la construction de la ferme paraît ancienne. Une
partie des bâtiments par l'appareil des murs et par leur épais-
seur paraît remonter au moyen-âge. Cet immeuble est resté
longtemps la propriété de la famille de Grolée, qui le possé-
dait, il y a environ cinquante ans. Avant la Révolution, il
appartenait à la famille de Gramont de Pracontal, qui avait
la seigneurie du Thor. On m'a rapporté, mais sans aucune
preuve, qu’autrefois il dépendait de l’évêché de Cavaillon ou
de la riche abbaye de St-Guilhem. Le quartier où il est situé
est connu sous le nom de quartier des Magues. Ce mot de
Magues rappellerait le nom de saint Mayeul, abbé de Cluny,
qui vivait dansle X° siècle, et a laissé de nombreux souvenirs
dans notre région.
Il ne paraît guère probable que, dans l'origine, la stèle ait
été érigée à l’endroit où elle est actuellement. Ce lieu, dépen-
dant du pagus de l'antique cité, ne me semble pas susceptible
d'avoir réuni jadis une nombreuse agglomération d'habi-
tants, ni d'avoir été l'emplacement de quelque somptueuse
villa, appartenant à un gallo-romain cavaillonais. Il est plus
naturel de penser qu'un évêque de Cavaillon ou tout autre
propriétaire aura fait transporter ce monument avec des
102 MÉMOIRES
matériaux à bâtir. Mais qui sait ? peut-être d'autres fragments
existent-ils encore dans les murs. Peut-être la partie supé-
rieure de l'inscription y reste-t-elle cachée quelque part. Du
reste, ce nom de St-Estève, saint Étienne, premier martyr,
semble indiquer quelque ancien prieuré, quelque lieu jadis
consacré au culte. Le fragment de colonne romane a été
trouvé à trente pas de la ferme et à une profondeur d’un
mètre. Des ossements ont même été exhumés tout près, mais
sans aucunes briques ni pierres tumulaires et sans aucune
apparence de tombelle. La margelle du puits paraît ancienne
et date probablement du moyen-âge. Enfin, à environ quatre
cents mètres, le long de la route de Caumont au Thor, on
aperçoit un grand tertre de forme elliptique, supposé être un
tumulus, mais qui pourrait bien se trouver formé par les
ruines, les décombres de quelque villa romaine. A divers
points de vue, il serait désirable qu’on fit des fouilles à Saint-
Estève. Le propriétaire actuel, homme éclairé et amateur des
souvenirs antiques, s’est promis de ne pas y manquer. Je dois
ajouter ici, qu'avec une exquise urbanité et une parfaite
bienveillance, il m'a laissé prendre des estampages de l’ins-
cription.
Quoi qu’il en soit, cette inscription est un véritable monu-
ment historique, digne d'être protégé par la Commission des
monuments. Si elle ne se trouvait pas actuellement entre des
mains soigneuses et dévouées à sa conservation, il faudrait,
dans l'intérêt de la science, faire des vœux ardents pour
qu’elle vînt prendre place dans la galerie épigraphique du
musée Calvet, ou bien dans le grand vestibule de l'Hôtel-
de-Ville de Cavaillon, où elle serait un ancien titre de no-
blesse de la cité cavaillonaise.
A. SAGNIER.
Depuis la lecture de ce mémoire à l'Académie de Vaucluse,
j'ai envoyé à M. Allmer un estampage de l'inscription et
quelques notes. Cet éminent épigraphiste a inséré l’inscrip-
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 103
tion dans son recueil trimestriel, et m'a fait l'honneur de
m'écrire qu'il adoptait mon interprétation, mais qu'il avait
toute raison de croire que lorsque l'inscription était entière,
elle devait être dédiée non point seulement au prince Diadu-
ménien, mais aussi à l’empereur Macrin lui-même, et que,
dès lors, il pensait qu’elle devait être conçue comme il suit:
Imp. Cæs. M. Opellio
Severo Macrino P. F. Aug.
Pont. Max. trib. pot. P. P.
Cos. Procos
et
M. Opellio Antonino
Diadumeniano
Nobilissimo Cæsari
Principi Ivventvtis
M. Opelli Severi Ma
Crini Pii Felic Avg Fil
Cabell
Imperatori Cæsari Marco Opellio Severo Macrino Pio
felici Augusto, pontifici maximo, tribunicia potestate,
patri patriæ, consuli, proconsuli.
Et Marco Opellio Antonino Diadumeniano, nobilissimo
Caæsari, principi juventutis, M.Opellis Severi Macrini, pit,
felicis, Augusti filio, Cabellienses.
A l'empereur César Marcus Opillius Severus Macrinus,
pieux, heureux, Auguste, souverain pontife, revêtu de la
puissance tribunicienne, père de la patrie, consul, proconsul,
et à Marcus Opillus Diadumenianus, nobilissime César,
prince de la jeunesse, fils de Marcus Opillius Severus
Macrinus, pieux, heureux, Auguste, les Cabellienses.
M. Allmer se fonde sur ce que le monument des Cavaillo=
nais n'était pas de nature à n'être élevé qu'à un prince encore
enfant et dont le rôle politique se bornait à avoir été nommé
104 MÉMOIRES
César et prince de la jeunesse ; que le nom et les titres de
l'empereur son père devaient précéder, et que le monument
devait supporter un groupe de deux statues.
Je me permets de faire observer qu’il existe deux autres
inscriptions : l’une rapportée par Gruter, l'autre par
Orelli, où les noms de Diaduménien se trouvent seuls et sans
être précédés d’une dédicace à son père; que les noms de Pii,
Felicis, formeraient une répétition; qu’enfin la stèle avec
l'addition des mots ci-dessus se serait trouvée bien longue
et bien étroite eu égard à son peu de largeur normale, et
que dès lors, elle aurait été d’un aspect disgracieux.
AS.
DUO) OU
ARCHÉOLOGIE VAUCLUSIENNE
Épitaphe gallo-grecque entièrement inédite provenant de l’Isle (Vaucluse).
— Nouveau nom propre gaulois ; singulières désinences ; concision de
ce texte épigraphique ; filiation indiquée à la manière gauloise. — Imi-
tation par les Romains des monuments funéraires grecs. — Les stèles
comme celle de l'Isle, en forme de colonne terminée par un tailloir,
empruntées sans doute aux Grecs de Marseille par les Gaulois du midi.
En raison de la rareté des découvertes de ce genre et de
l'intérêt qui s’y attache, nous avons cru devoir signaler d’une
façon particulière l'inscription celtique, en caractères grecs,
que nous avons eu le plaisir de trouver dernièrement sur le
territoire de l’Isle, et sur laquelle nous avons appelé, pour la
première fois, l'attention du monde savant (1). Nous vou-
lons reproduire ici les différentes lectures qui en ont été pro-
posées et indiquer à quelle opinion nous nous sommes rangé
nous-même.
Profitant de quelques indications qui nous avaient été obli-
geamment fournies, nous nous rendiîmes, au mois de juin
dernier, à la ferme de M. Lucien Laval, située à r kilom.
environ au levant de l'Isle, au bord de l’ancien chemin de
Velleron, et nous trouvâmes, renversée devant cette ferme,
où elle sert de banc, la pierre dont on nous avait parlé. Elle
a la forme d’une colonne s'élargissant sensiblement du haut
106 MÉMOIRES
en bas, et mesurant : m. 32 de hauteur sur o,m. 44 de dia-
mètre, au sommet, et o,m. 49 de diamètre, à la base. Au
milieu de la surface supérieure, on remarque une mortaise
ayant très probablement servi à recevoir un tenon de chapi-
teau en forme de tailloir, et sur la surface inférieure, deux rai-
nures profondes, dans lesquelles avaient dû s'engager des cram-
pons destinés à l’assujetir sur une base ou piédestal. Le côté
du fût opposé à l'inscription a été corrodé assez profondément
sur toute sa longueur, de manière à présenter presque une
surface plane. En examinant les caractères gravés sur la
pierre, nous comprîmes qu’il s'agissait d’une inscription cel-
tique en caractères grecs et probablement inédite. Nous ne
nous étions pas trompé. Gette inscription, mal gravée, en
caractères d'inégale grandeur, mais pourtant assez distincts,
occupe le haut du fût et y est disposée sur son pourtour,
en deux lignes, dont la première a o,m. 480 de long et la
seconde o,m. 650. Nous avons lu:
AATENNOPIT///
OYEPET//MAPE//YI
C’est uneinscription funéraire, ne se composant que de
deux noms propres, le nom du défunt ou de la défunte et
celui de son père. Malgré ce laconisme, elle est intéressante
pour les celtologues, auxquels elle fournit au moins un nom
gaulois entièrement inédit, celui d'Adgennorix, se terminant
ici d’une façon particulière, par un T, et la désinence non moins
curieuse du second nom, Veretomarevi, qui, au lieu de finir
comme un génitif grec, en « ou en «, se termine en (2).
Un dessin du monument et une copie de l'inscription,
avec estampage à l'appui, furent par nous envoyés à M. Ro-
bert Mowat, membre de la Soctété des antiquaires de
France et directeur du Bulletin épigraphique. Communica-
tion en fut faite à cette société, dans sa séance du 9 juillet, et
M. Mowat, publiant notre lettre dans son Bulletin, l'accom-
pagnait des lignes suivantes :
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 107
« Il nous parait superflu d’insister sur l'intérêt de la dé-
couverte de M. Rochetin. Elle porte à 19 le nombre des
inscriptions gauloises en caractères grecs actuellement con-
nues. Le département de Vaucluse, à lui seul, en a donné 8,
provenant d'Apt, du Castelar, de Gargas, de Saint-Satur-
nin, de Malaucène, de Saignon, de Vaison et de l’Isle, Nous
croyons que la dernière peut s'interpréter ainsi : ’ASyewépey(0<)
Ouepez(o)uape(ou ; (tombeau) d'Adgennorix, fils de Veretoma-
rus (3). »
M. Allmer, à qui nous avions envoyé pareillement un es-
tampage de l'inscription, la publiait dans sa Revue épigra-
phique, avec le commentaire qui suit :
« Beaucoup d'incertitudes naissent de la difficulté de savoir
s’il ne manque aucune lettre, par exemple un & ouun : à la
fin dela première ligne, et un o avant «, à la fin de la seconde;
ce qui permettrait de proposer des lectures différentes
"Aôyewopty, Adgennorig, au nominatif et peut-être au féminin;
’Aôyewopy(s), Adgennorix, au nominatif aussi, mais alors au
masculin ; Ou ’Aôyswopyt), Adgennorigi, au datif (4). Eten-
suite, à la seconde ligne: Omspssuapen, Veretmareui où Viper
papelojr, Weretmarerti, au génitif, avec la terminaison latine
en 1, au lieu de la terminaison grecque. Il s’agirait, dans tous
les cas, soit d’une défunte « fille» ou « femme de tel », soit
d'un défunt « fils de tel. » |
« Nous nous autorisons, pour proposer une forme fémi-
nine dans ’Aôyiwopty, d’une inscription latine de la Bâtie-Mont-
Saléon, dans les Hautes-Alpes ( Znsc. de Vienne, 4, p. 466),
sur laquelle une femme appelée Pompeia Lucilla indique
sa patrie par le mot ALLOBROG et non ALLOBROX. Le
G final d'ALLOBROG semble apparaître là comme marque
du féminin, en opposition avec l’X ordinaire d’Allobrox,
comme marque du masculin (5) »,
L'interprétation donnée par MM. Mowat et Allmer doit
être admise dans son acception générale; la colonne de l'Isle
estun monument funéraire, et l’épitaphe qui y est gravée se
compose, ainsi que nous l'avons fait remarquer plus haut,
108 MÉMOIRES
de deux noms gaulois, dont le premier est le nom du défunt,
ou mieux peut-être de la défunte, et le second, celui de.son
père. La difficulté de lecture ne porte, en définitive, que sur
les désinences de ces deux noms, ce qui en fait une question
de philologie et d'onomastique gauloises. C’est à ce point de
vue particulier que nous avons dû nous placer pour étudier
de nouveau ce texte lapidaire et voir à quelle lecture nous
devions nous attacher de préférence. Après un nouvel exa-
men de l'inscription sur un moulage en plâtre que nous en
avons pris en dernier lieu, nous nous croyons obligé de re- :
connaître, quoique cette forme soit tout à fait singulière et
inusitée, que le premier nom se termine par un l': AATEN
NOPIT. Il est vrai qu'un éclat assez considérable de la pierre
y a laissé un vide qui s’étend depuis la seconde ligne, où ila
fait disparaître un o, jusqu'à la hauteur de la première, où il
aurait pu entraîner également la perte d’une lettre ; mais à cet
endroit, la partie éclatée qui va en s'amincissant, à mesure
quelle s'élève, en forme de virgule retournée, est trop étroite
et trop distante du l' final, pour qu'il ne soit pas resté la
moindre trace d’une autre lettre, si elle avait existé réelle-
ment. C'est donc, en dernière analyse, la lecture d'AATEN.
NOPIT que nous adoptons de préférence; c'est peut-être,
comme l’a fait observer NI. Allmer, une forme féminine, si
l'on se réfère à l'inscription latine de la Bätie-Mont-Saléon,
sur laquelle Pompeia Lucilla est manifestement désignée
sous l’ethnique d'ALLOBROG, par un G final.
Quant au second nom, il est évidemment incomplet. Un
o presque entièrement fruste, mais dont on distingue cepen-
dant la trace eutre le T et le M, a été justement suppléé par
M. Mowat. La mème lettre, qui devait figurer unpeu plus loin
entre l'E et l'Y, et qui a disparu, depuis, avec l'éclat de la
pierre, a été suppléée par MM. Mowat et Allmer. C’est en resti-
tuant ainsi ce deuxième nom, que nous sommes amené à le lire:
OYEPET(o)MAPE()YI, ce qui paraît correspondre, en latin, à
Veretomarevi, légère variante du nom gaulois déjà connu
Veretomarus ou Viridomarus. Nous traduisons donc notre
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 109
inscription par : Adgennorip, « fille » de Veretomarevus,
« repose ici ».
La désinence en ? du second nom est encore dans une ins-
cription de ce genre aussi étrange que celle du premier ; au
lieu d’une terminaison grecque, on est tout surpris d'en trou-
ver une gauloise. L’: est en effet, la marque du génitif dans
les noms celtiques se terminant en os, au nominatif. Cette
singularité nous fait croire encore plus à une désinence gau-
loise dans le nom précédant ; le graveur aura simplement
emprunté les caractères grecs, tout en conservant aux mots
gaulois la forme et la terminaison qui leur sont propres.
« Malgré l'identité de flexion.‘nous dit M. Pictet, on ne sau-
rait penser à un emprunt fait au latin, car le génitif enr se
retrouve également dans l’irlandais des inscriptions en ogham,
comme "agi, filit, de magas, et les noms propres Nocatt,
Curci, Retti, Uddami (Stokes. Beirt. 11, 102). Ebel déjà
avait inféré cet ancien génitif en ? de la flexion interne des
substantifs irlandais, tels que baïll, membri, pour balli, du
nominatif ball, anciennement ballas — +50 (Betrt.1, 164.)
Stokes en a signalé une trace analogue dans le cornique, où,
par exemple, merh, equi, est pour marki, de marh (Bert.
11,102), comme en irlandais matrc de marc pour marct.» (6).
Nous avons fait déjà remarquer le laconisme de notre ins-
cription: Adgennorig, «fille» de Verefomarevus, «repose ici».
Pas plus que les mots « repose ici » le mot « fille » n'est ex-
primé, et la filiation est simplement marquée par le nom du
père, au génitif : « une telle d’un tel », sous-entendu « fille ».
Cette forme concise est gauloise. (7). Elle se reproduit
quelquefois dans l'épigraphie latine; on dit alors que la filia-
tion est indiquée à la manière gauloise ; mais ce n'est que
par exception qu’on l'y rencontre, et habituellement le mot
filius s'y trouve exprimé. La concision de la formule gau-
loise appartenait également au grec; si l’on examine les tom-
beaux de la Grèce etles épitaphes qui les surmontent, on
voit que la filiation y est mentionnée de la même manière ;
exemple : AHOAAONIOZ NIKH#OPOY, mot-à-mot : Apollo-
{
(10 MÉMOIRES
nios de Nicéphoros, pour : AHOAAONIOE « vtéç » NIKHHOPOY
« évodèe xetut», Apollonios, « fils » de Nicéphoros, « repose
ici ». (8). Les caractères grecs des inscriptions et la formule
concise des épitaphes étaient donc choses communes aux Gau-
lois du midi et aux Grecs. Peut-être faut-il considérer cette
concision, de la même manière que l'alphabet grec adapté à
la langue celtique, c’est-à-dire comme un emprunt fait à ces
derniers.
La stèle funéraire grecque a été imitée par les Romains
dans sa forme générale et quelquefois dans certaines de ses
parties les plus caractéristiques. C’est conformément à la
stèle grecque, que le tombeau romain se termine souvent, à
sa partie supérieure, par un fronton triangulaire reposant
quelquefois sur deux pilastres,” ce qui donne à ces petits mo«
numents l’aspect du temple grec. Le bas-relief qui décore
habituellement les tombeaux grecs et qui représente le repas
funéraire, est reproduit parfois sur les tombeaux romains.
On a trouvé sur les bords du Rhin, à Cologne, c’est-à-dire
dans un pays où il semble que l'influence grecque n'aurait
pas dû se faire sentir, des stèles où est fidèlement retracé le
repas funéraire (9). La stèle grecque proprement dite, la co-
lonne (sn) a été imitée dans plusieurs régions de la France
et de l'étranger. À Bordeaux et à Poitiers, les monuments fu-
néraires affectent quelquefois la forme d’une petite colonne
pourvue d'une base et se terminant par un sommet coni-
que (r0). Même remarque pour certains cimetières de l’étran-
ger, notamment pour celui de Saïda, l’ancienne Sidon,et pour
d'autres de l’Algérie (rr).
Dans le monument de l'Isle, la colonne a reçu une forme
particulière. Des traces de mortaises à la base et au sommet
font supposer qu'elle était fixée sur un piédestal, et que l’ex-
trémité supérieure était couronnée par un tailloir. Ce n'est
pas la première fois que l’on trouve, dans le midi de la
France, des monuments funéraires de c: genre, avec inscrip-
tion gallo-grecque ; on en a découvert à Montpellier et à
Beaucaire. En 1882,en effectuant, près d’Apt, des travaux de
DE L'’ACADÉMIE DE VAUCLUSE II
terrassements pour l'établissement du chemin de fer de For-
calquier, on trouva, à trois mètres de profondeur, le sommet
d’une de ces colonnes avec un reste d'inscription gallo-grec-
que ; au milieu de la face supérieure on remarquait la mor-
taise destinée, comme celle de l'Isle, à recevoir le tenon d’un
abaque (12). Ce genre de colonne doit être encore une imi-
tation des stèles massaliotes par nos’ ancêtres du littoral mé-
diterranéen. La colonne funéraire grecque est parfois tron-
quée, parfois aussi surmontée d’un ornement, comme un
chapiteau, or le simple ftailloir, partie intégrante du chapi-
teau, mais dépourvue de toute sculpture, peut-être considéré
comme une simplification de ce genre d’ornementation.
En résumé, la découverte de ces sortes de monuments
présente pour l'érudition un intérêt multiple. Elle nous fait
faire un pas de plus dans la connaissance de cette langue gau-
loise qui a si complètement sombré sous le flot de l'invasion
romaine, et que les savants cherchent à reconstituer, non
sans de pénibles efforts, par l’étude des idiomes de même ori-
gine. Elle nous révèle encore une fois chez les Gaulois du
midi une imitation complaisante de l’épigraphie des Grecs,
dont ils adoptaient l’alphabet, et sans doute aussi, avec la
formule concise de leurs épitaphes, les stèles en forme de
colonne reposant sur une base et couronnée par un tailloir.
En un mot, elle nous initie de mieux en mieux à l'ethnogra-
phie de nos ancêtres du littoral méditerranéen qui eurent, sur
les autres peuples de la Gaule, l'immense avantage de se
trouver de bonne heure en contact avec une civilisation bril-
lante et de dépouiller plus tôt leur rudesse et leur ignorance
primitives (13). L
L. RocxeTn.
112 MÉMOIRES
NOTES
(1) La colonne sur laquelle figure cette inscription vient d’être acquise
par le musée d'Avignon. Nous avons envoyé un moulage du texte à
M. Alexandre Bertrand pour le musée de Saint-Germain.
(2) Quoique grossièrement gravée, l'inscription de l’Isle est assez lisible.
Les E sont lunaires et le T du second nom est surélevé.
M. Mowat considère les deux noms gaulois de cette inscription com-
* me entièrement inédits jusqu'à ce jour.
Le premier, Adgennorix, a formé le gentilice latin Adgennius où Adpgin-
nius, qui s'est rencontré sur des inscriptions de Nîmes et de Lyon. A
Nîmes, on a trouvé l’épitaphe de Sextus Adgennius Macrinus et celle de
Sextus Adgennius Solutus. Un Quintus Adginnius Martinus, de la cité des
Séquanes, a, sous Vespasien, été prêtre du confluent de la Saône et du
Rhône. (V. Revue épigraph. du midi de la France, n° 434, et commentaire;
Gruter, 13, 15.)
Le second nom qui, d’après M. Mowat, doit se traduire en latin par
Veretomarius, a formé, dit-il, le nom latin de Veretus, qui s'esttrouvé dans
une inscription du mont Beuvray publiée par M. de Villefosse (V.
Bulletin des antiquaires de France, 1883, p. 107.) .
M.Allmer considère aussi le nom gaulois d’Adgennorix comme nouveau,
mais il serait disposé, ainsi que notre excellent collègue de l'Académie
de Vaucluse, M. Cerquand, à faire un rapprochement entre le second nom
qu'il traduit par Verelomarevus et celui de Viridomarus, mentionné par
César dans ses Commentaires (Cæsar, Bell. Gall. VII, 39 ; Revue épigraphi=
que du midi de la France, n° de nov. et déc. 1884,aux additions et corrections.
(3) Bulletin ébigraphique, juillet—août 1884, p. 189.
M. Mowat met ici au nombre des inscriptions celtiques, en caractères
grecs, découvertes dans le département de Vaucluse, celle qui fut trouvée
au Castelar, près de Cadenet, et que notre excellent confrère, M. Sagnier,
a publiée dernièrement dans une intéressante étude sur cet oppidum
gallo-romain ( V. Bull, de l'Académie de Vaucluse, 1884, p. 26). M. Allmer
serait plutôt disposé à la considérer comme une inscription latine en ca=
ractères grecs. Il nous a écrit à ce sujet : « L'inscription grecque rappor—
tée par M. Sagnier dans le Casfelar de Cadenet me paraît inexactement
copiée. La première lettre de la seconde ligne doit être non pas un À mais
un À ; l'inscription se lirait alors METEA/AIOC AA/AOC, au lieu de =
METEA/AIOC AA/AOC : ce qui ferait en latin Mctellius Ladus. Le défunt,
probablement un,affranchi, se serait appelé Afetellius, gentilice dont il #
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 113
a d'autres exemples, et Zadus de son surnom. » (Lettre inédite du 17 nov.
1884.) |
(4) Nous trouvons un exemple de cette dernière forme dans l'épitaphe
gallo-grecque trouvée à Gargas près d’Apt, vers 1880. Elle porte sur une
seule ligne ces deux noms gaulois : ECKETTAI BAANAOOYIKOYNIAI
se traduisant : Æscingæ, Blandovicunie ; à Escinga, «fille » de : Blandovi-
cus. (Revue épis. du midi de la France, n° 209. et fascicule d'octobre 1881
à mars 1882, aux corrections.)
(s) Revue épigraphique du midi de la France, n° 483.
(6) Pictet, Mouve/ essai sur les inscriptions gauloises, p. 82.
(7) Dans les textes gaulois que nous possédons, la filiation est quel-
quefois indiquée par le nom du père au génitif, sous-entendu le mot gau”
lois «cuos», que les celtistes considèrent comme correspondant au f/ius
latin. On en peut voir des exemples dans les inscriptions d'Alise et de
Dijon. Dans la première le personnage est ainsi désigné : Martialis Dan-
nolali, c'est-à-dire : Martialis fils de Dannota/os. Dans la seconde on lit :
Doiros Segomari: Doiros fils de Segomaros. Quelquefois,comme dans l'inscrip- .
de Volnay, et dans une de celles de Nîmes, le cnos gaulois est exprimé,
juxtaposé au nom du père. Dans la première, on lit : Zccavos Oppinianicnos,
signifiant :/ccavos fils d'Oppianos. Dans l’autre : KACCITAAOC OYEP-
CIKNOC, qu'on a traduit : Cassitalos fils de Versos.
(8) Le Bas et Waddington, Voyage archéologique en Grèce, partie III,
monuments figurés.
(9) De Caumont, Abécédaire d'archéologie, p. 511.
(10) Idem, Zbidem, p. 522.
(11) Renseignements fournis par M. Héron de Villefosse.
(12) Revue épig. du midi de la France, n° 370.
(13) Après l'établissement des Phocéens sur notre rivage méditerranéen,
au Vl*siècle av. J.-C., le grec était devenu, pour nos ancêtres du midi de la
Gaule, la langue des affaires et celle des lettrés. Strabon (Géog., IV, 1,5)
nous apprend, en effet, que « Marseille avait été l’école des Gaulois et
qu'elle leur avait communiqué le goût des lettres grecques au point qu’ils
rédigeaient leurs contrats en cette langue.» L'adoption par les Gaulois du
midi de l'alphabet grec pour les inscriptions de leurs monuments et de
leurs monnaies, prouve à elle seule l'importance que la langue grecque
avait acquise, et l'étendue de la zone dans laquelle, en allant du midi au
nord, nous trouvons des inscriptions gallo-grecques, peut servir à donner
la mesure de l'influence exercée par les Massaliotes autour d’eux. Après
l’organisation de la Province romaine, la langue grecque dut céder le pas
au latin et se résigner à ne plus occuper que le second rang, alors que le
celtique, complètement refoulé dans les basses classes, était définitivement
réduit au rôle de langue vulgaire ou patois.
MO) OUSS
LE VENTOUX
Mi è grato il sonno e più l’esser di sasso.
(MICHEL-ANGE).
Là-bas, à l'horizon, vers les portes de France,
S’élève le Ventoux, colosse de Provence,
Drapé dans son manteau vermeil,
Il se mire, éternel, dans les eaux du grand Rhône,
Et quand l'aube paraît, il semble, de son trône,
Garder le palais du soleil.
Il voit naître et grandir et fuir, comme des gnômes,
Les dieux, les conquérants, les siècles et les hommes
Confondus dans le noir chaos ;
Leurs gloires sont,, pour lui, de légères fumées
Que lèvent, en passant, des troupes de pygmées,
Courant vers l'éternel repos.
Impassible, il a vu défiler vos escortes
Et combattre ou mourir vos superbes cohortes,
Annibal, Marius, César !
Et de tant de grandeurs ou d'aussi fortes races
A peine ses forêts gardent-elles des traces
Que nous révèle le hasard !
(1) Bien que l'auteur de cette pièce de vers, qui a obtenu le premier prix au
Concours de 1884, n'ait pas cru devoir se faire connaître, l'Académie la publie
pour se conformer aux conditions de ce Concours.
MÉMOIRES DE L’ACADÉMIE DÉ VAUCLUSE
Il a vu s'écrouler, vieilles cités cavares,
Vos remparts ébranlés par les coups des barbares
Venus des régions du Nord;
. Il a vu, devant eux, fuir, à travers les plaines,
Les vétérans vaincus, et les aigles romaines
Un jour arrêter leur essor !
[I] vous a vus passer, vieux comtes de Provence,
Et jadis ses échos redirent la vaillance
De vos fiers et preux chevaliers.
Vous avez disparu, vaincus par la nature,
Mais lui, toujours debout, sur vos tombeaux murmure
Vos grands noms à vos héritiers !
Il vous a contemplés, pontifes d'Italie,
Elevant à ses pieds, 6 sublime folie,
Les palais, les donjons, les tours
Dont les sombres créneaux et les voûtes de pierre
Abritèrent, un jour, les successeurs de Pierre
Et le dernier des troubadours.
Et quand ces souvenirs ne sont plus que poussière,
Quand nous redemandons tous ces noms à la terre,
Le vieux géant seul nous répond ;
Car seul il vit passer, sombre témoin des âges,
Les hommes et le temps, sans subir leurs outrages,
Sans se courber sous leur affront !
C'est que, si les hivers, l'ouragan, la tempête,
Hurlent dans ses ravins ou blanchissent sa tête
Et de ses flancs font leur séjour,
Sur ses âpres sommets, ils arrêtent leur course
Et, calmant leur fureur, redeviennent la source
De la jeunesse et de l’amour.
115
116 | MÉMOIRES
Ils déversent, à flots, jusques dans ses abîmes,
Les neiges, les glaciers, amassés sur ses cimes ;
Ils en nourrissent ses avents ;
Et de ses profondeurs, aux voix mystérieuses,
Les ondes bondissant en nappes furieuses
Naissent rivières ou torrents.
Il emplit et conserve, amant toujours fidèle,
La coupe d'émeraude où la Sorgue étincelle
En roulant ses flots argentés ;
I] lui verse, à pleins bords, la force et la puissance,
Et son ombre la suit emportant l'abondance
Vers les moissons et les cités.
Il contemple, pensif et rêveur, dans la brume,
La grande mer blanchir ses rivages d’écume
Ou bondir en rongeant leurs bords ;
Et, dant les nuits d'été, dont l'ombre les rassemble,
On entend ces géants, se concerter ensemble
En de mystérieux accords.
Sur la terre de France, il veille en sentinelle,
Souriant à ses fils, quand sa voix les appelle
Pour la défendre ou pour mourir.
Et si parfois, vaincus, ils pleurent la défaite,
[1 montre fièrement à leur troupe inquiète
Son front penché sur l'avenir.
Et l'avenir, un jour, triste et sombre mystère,
Se lève radieux, versant sur notre terre
La science et la vérité.
Et ces deux nobles sœurs vont tresser la couronne
Qu'elles déposeront sur les sommets où trône
Son immortelle majesté.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE
Car déjà sur la foudre, en leurs ain balancée,
Les descendants de Chappe ont jeté la pensée
Aux quatre coins de l'univers.
Et leurs fils, arrachant leurs secrets aux orages,
Des mers et des moissons détournent les ravages
Qu'’avaient présagé leurs éclairs. :
Et tandis qu'autour d’eux, notre humaine cohue,
Sans boussole et sans frein, avec rage se rue
Sur d’insaisissables trésors ;
Tandis que nous livrons de stériles batailles
Et souvent de l'honneur menons les funérailles
En de fougueux et vains transports;
Ils s’en vont, méditant leurs utiles conquêtes,
Compagnons du travail, élever sur les crêtes,
Le temple saint et respecté,
Où, dominant les monts, les vallons et les plaines,
Ils viendront s'abriter et, dans les nuits sereines,
Interroger l’immensité !
Poursuivez, ô savants, sans fatigue et sans trêve,
Le paisible labeur qui par vos mains s'achève
Au sommet du vieux mont gaulois!
Légion que n'atteint ni l'oubli, ni l’injure,
Allez, d’un pas tranquille, à la grande nature
Ravir ses secrets et ses lois !
Vigilants laboureurs, dans l'immense domaine
Que défriche et parcourt l'intelligence humaine,
Vous creusez le plus pur sillon;
Car vous appartenez à l'esprit qui féconde
Et qui demain, ira jusqu'aux confins du monde
Planter son brillant pavillon !
117.
118 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE
Il semble que déjà, sepousnt sa tristesse,
Tout fier du monument qui sur son front se dresse
Le vieux Ventoux va rajeunir,
Et qu'en vous contemplant de son regard moins sombre,
1 sourit à votre œuvre ou qu’il veut de son ombre
Vous protéger et vous bénir!
Déjà, dans ses ravins, et sur l'aile des brises,
On l'entend murmurer à nos foules éprises,
Vos noms mélés à ses échos;
En attendant qu'un jour, de sa cime éternelle,
A nos fils oublieux sans cesse il les rappelle
Et les dispute à vos tombeaux!
SÉANCES DE L'ACADÉMIE
Extraits des procès-verbaux.
Mars-Mar 1885.
Séance du 7 mars. — Présents : MM. Ducos, de Seyne, Villars, Sagnier,
Duhamel, Chantron, Nicolas, Bout, Valayer, Barbeirassy, Proton, Brunet,
Tiquet, Armand, Rochetin, Michel, Biret, Niel, Morel, Manivet.
M. le Président entretient la Société d’un projet d'organisation de syn-
dicat des Arts décoratifs à Avignon. La Société, s'intéressant aux choses
artistiques, doit être la promotrice de ce syndicat parmi les ouvriers avi-
gnonais. Îls retireront de cette association des avantages immenses ; elle
excitera entre eux une émulation salutaire. Ils formeront des élèves, ils
organiseront des expositions ; ils pourront, en un mot, réaliser un idéal
de corporation ; ils ne s'agit point évidemment pour la Société de former
ce syndicat, de s’immiscer en quoi. que ce soit dans des questions d'orga-
nisation qui sont étrangères à ses travaux, mais elle peut, par ses conseils,
par son initiative, provoquer la formation de ce syndicat. Sur la proposition
de son Président, la Société admet, en principe, la nomination d’une
commission pour favoriser l’organisation d'un syndicat des Arts décoratifs
et elle décide qu’à la prochaine séance, elle nommera, dans son sein, une
commission chargée de s'occuper de cette intéressante question.
M. Duhamel donne lecture d’un mémoire intitulé : Mazarin, vice-légat
d'Avignon. Ce mémoire est fait d’après un certain nombre de documents
tirés soit des archives d'Avignon, soit même des archives du Vatican. M.
Duhamel raconte, avec beaucoup de détails, le départ de Rome de Maza-
120 MÉMOIRES
rin, son entrée à Avignon, les hommages dont il fut l’objet dans cette
ville d'abord, puis à Carpentras et à Caderousse, les discours et les éloges
qui lui furent adressés et les cadeaux qu'il reçut. Il l'accompagne à Paris
où il remplit les fonctions de nonce. Rentré dans le Comtat, Mazarin
s'occupe activement de l’administration intérieure du pays.
M. Duhamel a retrouvé et analysé seize ordonnances d'une grande im
portance. Enfin il nous montre Mazarin continuant à couvrir de sa pro-
tion les habitants du Comtat, même à l’époque où il était devenu premier
ministre.
M. Duhamel se propose de lire à la Sorbonne ce remarquable et très
intéressant travail. |
M. Morel dépose sur le bureau une louve en bronze trouvée à Tulette
(Drôme) en 1884. Cette petite figurine paraît être, d’après M. Morel, une
enseigne militaire romaine; elle était probablement, selon lui, fixée sur
une tablette ou sur un petit socle comme le prouvent les tenons placés en
dessous des pattes. M. Morel se propose de lire à la Sorbonne une note
sur cette intéressante découverte.
Séance du 18 avril. —Présents : MM. Ducos, de Seyne, Villars, Chantron,
Duhamel, Sagnier, Mas, Mouzin, Bourges, Brunet, Rochetin, de Brique-
ville, Schaedelin, Verdet, Bonnet, Cade, Proton, Michel, de Félix, Niel,
Barbeyrassy, Bout, Tiquet, Maurin, Manivet.
Le Président, en ouvrant la séance, se fait l'organe de la Société tout
entière en félicitant l'ancien président de l’Académie, M. le docteur Pa-
mard, de sa promotion au grade d'officier de la Légion d'honneur pour
son dévouement pendant l'épidémie cholérique.
Les présentations suivantes de membres titulaires sont faites : M. Ri-
card, ingénieur à Avignon; M. de Vérot, contrôleur des postes en retraite
à Avignon ; M. Bouzigue, curé de Tresque ; M. Féraud, ancien percep-
teur à Orange. Le vote aura lieu à la prochaine séance.
On procède, ensuite à la nomination de la commission chargée d'étudier
la formation d’un syndicat des Arts décoratifs. Sont nommés : MM. de
Seynes, L. Bonnet, Bourges, Grivolas, Maumet, Michel, Niel, Olagnier,
Valayer, Th. Verdet, Chassing, Chantron.
M. Mas donne lecture d'une analyse d'un drame de M. Mouzin, intitulé:
L'Empereur d'rles. M. le Président félicite, au nom de la Société, le
poète et le critique. Ce remarquable travail de M. Mas devra paraître dans
l'un des prochains fascicules des Mémoires.
Le Secrétaire perpétuel donne lecture de la délibération suivante prise,
sur la demande de l'Académie, par l'administration du Musée Calvet, le 28
février dernier.
« Après avoir pris connaissance d’une lettre de M.le Président de
a l'Académie de Vaucluse, demandant le concours du Musée Calvet pour
« exécuter des fouilles, la Commission délibère d'accueillir favorablement
« cette demande, à la seule condition qu’elle sera consultée, elle ou ses
« délégués, MM. Sagnier et Bourges, avant l'ouverture des fouilles, sur
« l'opportunité de les entreprendre.
« Conformément aux propositions de l’Académie de Vaucluse contenues
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE I21
a dans la lettre de son précédent en date du 9 février dernier, l'Adminis-
« tration du Musée Calvet vote une somme de 150fr. égale à l'allocation
« de l’Académie destinée à des fouilles, moulages ou photographies. Les
« objets trouvés dans les fouilles, les moulages ou les photographies de
« viendront, ainsi que le propose l’Académie, la propriété du Musée ».
Le Secrétaire perpétuel exprime l'avis que des remerciements soient
adressés à l'Administration du Musée Calvet et que l’Académie désigne
deux membres chargés d'étudier, de concert avec les délégués, quels sont
les travaux à entreprendre. L'Académie désigne MM. Pamard et Nicolas,
auxquels sera adjoint le secrétaire perpétuel.
M. Bout, délégué de l'Académie au Congrès des Sociétés savantes à la
Sorbonne, rend compte des séances de la section de Géographie et des
Sciences naturelles devant laquelle il a lu un mémoire sur les Aquariums.
Le Secrétaire perpétuel rend ensuite compte, tant en son nom qu'en
celui des autres délégués de l’Académie, du dernier congrès des délégués
des Sociétés savantes à la Sorbonne pour les sections d'Histoire et de
Philologie, d'Archéologie, et des Beaux-Arts. Trois mémoires émanant
des délégués de l’Académie ont été lus aux séances du Congrès. Dans la
section d'Archéologie, M. Cerquand a donné connaissance de son étude
sur les Légendes gauloises de l’inondation et M. Morel, d’une étude sur une
Louve en bronze, trouvée à Tulette. — Dans la section d'Histoire et de
Philologie, M. Duhamel a communiqué un mémoire sur Mazarin, vice-
légat d'Avignon. La Société a donc été largement représentée à la Sorbonne.
D'après les renseignements recueillis, les travaux les plus nombreux ont
été lus dans la section archéologique. La section d'Histoire et de Philolo-
gie a paru un peu moins animée, et un certain nombre de délégués se sont
étonnés du manque de travaux importants sur notre histoire nationale. Il
y a là pourtant un champ assez vaste ouvert aux recherches et à l'activité
des membres des Sociétés savantes. Pour notre département surtout, dont
l'histoire est si intéressante et pour laquelle les documents abondent, il y
a une lacune à combler. Nos bibliothèques, nos archives sont des sour-
ces où on peut puiser à pleines mains. Ce ne sont pas les sujets qui man-
quent, mais bien les travailleurs pour les traiter.
Il est également regrettable que, dans la section des Beaux-Arts, au-
cun mémoire émanant de la Société n'ait été communiqué. Nous sommes
pourtant très riches en œuvres d'Arts et depuis le XIVe siècle,où Avignon
et le Comtat furent un centre de renaissance artistique, jusqu’au XVIII
siècle où des sculpteurs comme Bernus et les Péru, des graveurs comme
Baléchoux et David produisirent tant d'œuvres remarquables, il y a là un
beau champ d'exploration. Cette pénurie de travaux sur l’histoire de l’Art,
ne se produirait pas longtemps si, comme dans certains départements, on
possédait des renseignements précis sur les œuvres d'art encore existantes
et si on avait commencé, chez nous comme ailleurs, l'inventaire des riches-
ses d'art de la France qui, sous l'impulsion du Ministère des Beaux-Arts, se
poursuit ailleurs, avec succès. En effet, depuis 1876, une commission est
chargée de poursuivre cet inventaire par toute la France et d'en centra-
liser les éléments. Dans Vaucluse comme ailleurs, on s’en est quelquefois
122 MÉMOIRES
préoccupé, et on a songé, à diverses reprises, à la création d’une commission
spéciale, chargée de rédiger cet inventaire.Mais, d'une part, la multiplicité
des documents à réunir, de l’autre, l’absence de toute société organisée
pouvant prêter son concours, ont fait retarder l'exécution de cet utile
travail. Aujourd'hui, grâce à la réorganisation de l’Académie, il n’en sau-
rait plus être de même,et la Société paraît être tout naturellement dési-
gnée pour prendre, sous son patronage. cette utile entreprise et pour se
livrer avec succès à l'inventaire des richesses d'art du département. Il lui
suffirait de nommer, dans son sain, une commission spéciale qui se met-
trait en rapport ,avec le bureau de l’Inventaire des richesses d'art, au
ministère, qui en recevrait les instructions nécessaires et qui s’éclairerait
de ses conseils. La tâche paraît tout d’abord assez vaste, car il est souvent
difficile de préciser où commence et où finit ce qu’on peut appeler une
richesse d'art. Mais elle serait singulièrement simplifiée par la com-
paraison de ce qui s’est fait ailleurs. Quant à la difficulté d’inventorier les
objets qui se trouvent ailleurs que dans les villes ou les dépôts publics,
elle ne saurait être un obstacle à l’entreprise. Les membres de la Société
répandus dans le département pourraient fournir les premiers éléments,
et ceux de ses membres que leurs voyages, leurs convenances, leurs attri-
butions appellent à parcourir les communes pourraient compléter les indi-
cations. D'ailleurs l'inventaire des trésors artistiques que les villes d’Avi-
gnon, de Carpentras, d'autres encore possèdent est assez vaste pour
fournir à cette commission des éléments de travail aussi nombreux qu'im-
portants et pour absorber tout le temps qu'elle pourrait y consacrer pen-
dant plus d’une année.
Le travail serait encore facilité par les inventaires déjà rédigés qui exis-
tent dans nos Bibliothèques et dans nos Musées et par les diverses publi
cations qui ont pu paraître à diverses époques sur cette branche si inté-
ressante de l’histoire du département.
En terminant cet exposé, le Secrétaire perpétuel propose donc à l’Aca-
démie de prendre l'initiative de ce travail et de décider la formation d’une
commission chargée de le mener à bonne fin.Elle prouverait ainsi sa vita=
lité, son amour pour les arts, et elle répondrait, en même temps, à l’un des
vœux émis par les délégués des sociétés savantes à la Sorbonne. La pro.
position de M. Duhamel est acceptée en principe, et il est décidé qu’à la
prochaine séance, la Société nommera une commission chargée de rédiger
cet inventaire.
Le Secrétaire perpétuel appelle ensuite l'attention de la Société sur
l'importance d’une inscription romaine découverte, en ces derniers temps,
à Vaison et que M. Allmer a publiée dans la Revue épigraphique du
Midi de la France, avec un très intéressant et très savant commentaire. Il
s’agit, dans cette inscription, d’un personnage célèbre, de Burrhus, qui
serait originaire de Vaison et quiaurait été le patron des Voconces. M.
Allmer n'hésite pas à affirmer que le sol de Vaison n’a pas fourni encore
une inscription aussi importante.
Cette découverte est ainsi appréciée dans le compte-rendu de la séance
de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres du 27 mars dernier,
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 123
«a M. le Président E. Desjardins signale l'importance des découvertes
« épigraphiques faites à Vaison dans ces derniers temps et que M. Allmer
« a savamment utilisées dans sa Æevue épigraphique du Midi de la France.
€ Il faut noter surtout une inscription relative à Burrhus, auquel les beaux
« vers de Racine ont donné, parmi nous, une éclatante célébrité. »
Le Secrétaire perpétuel, tout en exprimant le regret que la Société n'ait
point eu la primeur de cette découverte, demande que le texte de cette
inscription, accompagnée des savants commentaires de M. Allmer, soit in-
sérée au procès-verbal de la séance pour être publiée dans le prochain fas-
cicule des Mémoires.
Il exprime, en outre, l'avis qu’un moulage de cette ‘inscription soit dé-
posé, à défaut de l'original, dans les collections du Musée d'Avignon.
Voici l’article de M. Almer :
Revue épigraphique du Midi de la France, n°31, novembre-décembre, 1848,
n° 513, Pag. 75-77:
Statue de Burrus à Vaison
Copie et moulage envoyés par M. de GUYON, de Vaison, et estampage
de MM. HÉRON pe VILLEFOSSE et l'abbé THÉDENAT.,
VaAIsoN, dans le département de Vaucluse. — Fragment trouvé dans les
premiers jours d'octobre 1884, à Vaison. L'inscription était renfermée dans
un encadrement de moulures. — Hauteur, o" 45, largeur, o® 70 ; largeur
de la partie encadrée, o® 59.
I! AFRANIO SEX F
VOLT BVRRO
TRIB MIÎL PROC:‘AVGVS
TAE PROC TI:CAESAR
PROC DIVI CLAVDI
PRAeF'PRaeTORI ORna
Mentis CONSVIa
ribus honorato a b
. imp° nerone * caes * aug
Lettres de bonne forme :les deux premières du mot AFRANIO rédui=
tes à leurs extrémités inférieures; les deux suivantes incomplètes en
haut. Il ne reste de la première N d'ORNaMerTIS que l'angle supérieur
gauche, de l'M du même mot que l'angle supérieur droit, de l’N de
CONSV /aribus que la moitié gauche, et de l’V du même mot que l'extré-
mité supérieure du jambage gauche. Peut-être un accent sur 1’O de
BVRRO et sur l’A de PRA-F. Tous les points, excepté celui après TI et
celui après PRAeF, figurés par de petites #ederæ cordiformes.
124 MÉMOIRES
.……….. Afranio, Sexti filio, Voltinia, Burro, tribuno militum, procuratari
Auguste, procuratori Tiberii Cæsaris, procuratori divi Claudii, prœfecto pre-
lorit ornamentis consu[laribus honorato ab Imperatore Nerone Cæsare
Augusto ; Vasienses Vocontii patrono (?/]
« B.... Afranius Burrus, fils de Sextus (Afranius) ; de la tribu Vo/finia,
€ tribum militaire, procurateur d’Augusta, procurateur de Tibère César,
« procurateur du Dieu Claude, préfet du prétoire, honoré des ornements
€ consulaires (par l'empereur Néron César Auguste ; les Vasienses Vocon-
« ces ont élevé cette statue à leur patron) »
Le personnage rappelé par cette inscription, gravée sur le piédestal qui
portait sa statue, était un chevalier romain dont la carrière, commencée
sous Auguste, s’est poursuivie jusque sous Néron et a ainsi embrassé une
période d’une cinquantaine d'années au moins. Il a débuté par le grade de
tribun dans une légion qui n'est pas nommée, puis a rempli successive-
ment plusieurs procuratelles qui l'ont conduit à la préfecture du prétoire,
le plus haut poste que pôt atteindre un chevalier romain. Comme cela se
remarque sur beaucoup d'inscriptions du premier siècle, ces procuratelles
ne sont pas spécifiées ; mais il n'y a guère à douter que ce ne fussent des
procuratelles de provinces, et il se pourrait très bien que la dernière ait été
celle de la Lyonnaise et de l’Aquitaine, qui, en raison de son importance,
était le chemin ordinaire par lequel on arrivait aux grandes préfectures de
l'annone et du pretorium. Notons aussi que le titre de « procurateur de
tel prince, » peut réunir plusieurs procuratelles remplies sous un même
règne.
La première exercée après le tribunat légionnaire est désignée par le
titre de procuralor Augustæ, c'est-à-dire procurateur de Livie, devenue Ju-
lia Augusta en conséquence de son adoption testamentaire par Auguste.
Une fonction publique ne pouvant pas être, croyons-nous, conférée par
une impératrice, il doit s'agir ici de la procuratelle de quelque domaine
appartenant à la veuve d'Auguste, et il est remarquable que Livie n’est pas
qualifiée de diva. Un des premiers actes de Claude, parvenu à l'empire,
avait été de lui faire décerner les honneurs de l'apothéose ; elle était va
depuis longtemps au moment de la rédaction de l'inscription. Peut-être
ignorait-on à Vaison qu'elle eût été divinisée. Ce début d’une carrière pro-
curatorienne par une fonction privée nous est signalé par M. Mommsen
comme particulièrement intéressant : € Il fait voir clairement que la car-
« rière des procurateurs a tiré son origine du domaine privé. » .
On a également à s'étonner que le cursus des procuratelles qui ont suivi
celle désignée par le nom de la veuve Auguste, saute de Tibère à Claude,
et on se demande si la carrière de Burrus avait êté interrompue pendant
tout le règne de Caligula, ou bien si le silence du texte ne s’expliquerait
pas plutôt par ce fait que, la mémoire de Caligula ayant été officiellement
frappée de flétrissure, il n'était pas possible de le nommer sur un monu-
ment public.
Mais maintenant nous marchons en pleine lumière, car déjà sans doute
on a reconau dans notre personnage le célèbre Burrus, le préfet du pré-
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 125
toire qui sous Claude et Néron, a rempli avec honneur un rôle des plus
difficiles et des plus considérables. (Tacite, Ann,, xtI, 42 ; XIII, 2, XIV, 20 ;
XIV, 7, 51, 52, 64 ; Josèphe, An£., 20 ; Sénèque, Céem. 2, 1. ; voy. Hirs-
chfeld, Admin.rom., p. 220).
Élevé par le crédit d'Agrippine au commandement non partagé des gar-
des prétoriennes en remplacement de Rufrius Crispinus et de Lusius Géta,
en l'an 51, ce fut lui qui, à la mort de Claude, en 54, fit proclamer Néron
empereur par ses troupes. Il n’en faillit pas moins, dès l’année suivante,
tomber en disgrâce et ne dut qu'au crédit de Sénèque, qui était le précep-
teur du jeune prince, la conservation de son haut poste. Burrus et Sénèque
étaient alors à eux seuls « les appuis de l’État » et purent, pendant quelque
temps, grâce à l'influence qu’ils exerçaient sur la famille impériale, l’un
par sa réputation militaire, l’autre par son éloquence, retenir le nouveau
règne sur l’abîme de forfaits où il tendait à se préciter. Une première fois,
en 55, Burrus réussit à empêcher Néron de tuer sa mère ; puis en 59,
lorsque le meurtre fut irrévocablement résolu, il refusa courageusement
de prêter le ministère des prétoriens pour le mettre à exécution. Il mou-
rut, trois ans après, en 62, peut-être empoisonné par l’odieux tyran
qu'importunaient la sévérité de ses mœurs et sans doute aussi le souve-
air de l'opposition faite à ses projets parricides.
Ce que l’on ignorait jusqu’à présent et ce que nous apprend notre inscrip-
tion, outre la partie de la carrière antérieure à la préfecture, c’est que
Burrus avait reçu de Néron les ornements consulaires, révélation d'autant
plus importante qu'il est, sinon le premier, au moins le second exemple
de cette distinction devenue ensuite fréquente. Jusqu'à son prédécesseur
Crispinus, quelques-uns des préfets du prétoire qui s'étaient succédé
depuis Séjan sous Tibère, avaient obtenu seulement les ornamenta prœtoria
(Voy. Mommsen, Droit publ., 1, p. 447, note 3 ; Bloch. De magist. orna-
mentis, p. 63), c'est-à-dire les insignes et les privilèges honorifiques des
anciens préteurs.
Burrus, lorsqu'il mourut, devait n'être pas très avancé en âge. Il a pu,
dès l’âge de dix huit ans, remplir le grade de tribun légionnaire, et, si à
la mort d'Auguste, en l'an 14, il avait plus de vingt ans, il n’était pas
même encore septuagénaire en 62, la dernière année de sa vie. Ajoutons,
pour ne rien omettre de ce qui le concerne, qu'il était manchot : érunca
scilicet manu.
On ne sait pas son prénom. L'inscription l'aurait fait connaître ; préci-
sément la partie où il était gravé est une de celles qui n’ont pas été retrou-
vées. L’étendue de la lacune répond assez exactement à l’espace nécessaire
pour contenir la sigle SEX, abréviation de Sextus.
La mutilation du texte nous prive d’un renseignement non moins inté-
ressant. Par quelle circonstance Burrus se trouvait-il d’avoir une statue à
Vaison ? Son agrégation à latribu Vo/finia, qui était celle des Voconces
et en même temps celle de la plupart des autres cités de la Narbonnaise,
autorise à penser qu'il était peut-être voconce, et alors très vraisemblable-
ment patron de sa cité d’origine. C’est en conséquence de cette hypothèse,
qui nous paraît fort admissible, que nous avons reconstitué la fin du texte
126 MÉMOIRES
par les mots Vasienses Vocontii patrono. Le nom, il est vrai, ne s’est pas
encore, que nous sachions, rencontré dans le pays ; mais il se rencontre à
Nîmes peut-être et sûrement à Narbonne.
Quoiqu'il en soit, le sol de Vaison n'avait pas fourni encore une inscrip-
tion aussi importante.
Nous avons un remerciement tout particulier à adresser à M. de Guyon
qui a bien voulu nous envoyer une copie et un moulage, et à MM. de Vil-
lefosse et l'abbé Thédenat, dont l’estampage nous a permis de lire avec
toute certitude ce qui subsiste des mots ORNaMentis CONSV/aribus, que
ne donnaient d’une manière reconnaissable ni la copie ni même le mou-
lage mis à notre disposition. »
Dans le même ordre d'idées, le Secrétaire perpétuel signale encore deux
autres inscriptions qui ont été publiées, dans la même Revue : l’une sous
le n° 520, par M. Sagnier ; l’autre sous le n° 521, par M. Rochetin, deux
membres titulaires de la Société. Il exprime le vœu que ces inscriptions
soient également reproduites, avec les commentaires de M. Allmer, dans
le procès-verbal et qu’à l’avenir, nos confrères veuillent bien donner à la
Société la primeur de leurs découvertes.
Statues de Macrin et de Diaduménien.
Estampage de M. SAGNIER, de l’Académie de Vaucluse, administra-
teur du musée Calvet, à Avignon.
CAVAILLON. — Fragment extrait depuis peu du mur d’une ferme, « au
« territoire du Thor, à environ cinq hilomètres de la ville de Cavaillon.
— Hauteur o m. 73, largeur o m. 62.
imp' caes® m' oppellio
severo macrino p' f aug
pont” max: trsib* pot p:p
cos procos
et
m ° oppellio antonino
diadumeniano
nobilissimo caesari
PRINCIPI" IVVENT Vitis
M OPELLI SEVERI MA
CRINI» Pllr FELIC, AVG+ FIL
C AB E LL |
« La première ligne de PRINCIPI, les cinq dernières de IVVENT Vtis,
« les deux premières de MACRINI, à peine lisibles ; celles de CABELL
« plus grandes, plus pleines et plus espacées » que celles des lignes pré-
« cédentes.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 127
Imperatori Caesari M. Opellio Severo Macrino pio felici Augusto,
pontifici maximo, tribunicia potestate, patri patriae, consuli, proconsuli.
Et M. Oppellio Antonino Diadumeniano, nobilissimo Caesari, prin-
cipi juventutis, M. Oppellü Severi Macrini pii felicis Augusti filio,
Cabellienses.
« A l'empereur César Marcus Opellius Severus Macrinus pieux heureux
« Auguste, souverain pontife, revêtu de la puissance tribunicienne, père
« de la patrie, consul, proconsul.
€ Et à Marcus Opellius Antoninus Diadumenianus, nobilissime Cesar,
« prince de la jeunesse, fils de Marcus Opellius Severus Macrinus pieux
« heureux Auguste, les Cabellienses. »
Ce qui reste de cette inscription confirme le témoignage unanime des
inscriptions relativement à la forme Opellius du nom gentilice de Macrin,
Les orthographes Oxrékios de quelques médailles grecques, et Opilius
des auteurs de l'Histoire Auguste sont à rejeter. Il faut rejeter non moins
sûrement l’assertion de Capitolin (Macr. 11), que, le sénat ayant donné
à Macrin les noms de Pius et de Felix, ce prince aurait accepté seulement
celui d'Heureux et refusé celui de Pieux. Disons aussi, malgré le silence
de notre fragment, que, d’après l'autorité des inscriptions (Wilmans, 995,
997), d'accord avec Dion Cassius et Hérodien, le surnom de son fils était
Diadumenianus et non pas Diadumenus, comme l’appellent la plupart
des écrivains latins.
Macrin a régné un an et près de deux mois, du 11 avril de 217 au 7
juin de 218. Proclamé empereur après la mort de son prédécesseur
assassiné à son instigation, 1l s'empressa, dans le but de s'attacher l'ar-
mée, très affectionnée à Septime Sévère et à Caracalla, d'ajouter à ses
noms celui de Sévère, et de faire donner par les troupes à son fils, âgé
seulement de neuf ans, qu’il venait de créer César, celui d’Antonin ; plus
tard, peu de jours avant la fin de son règne, il partagea avec lui le titre
d'Auguste.
En haine de Caracalla, l’élévation de Macrin fut acceptée avec une
satisfaction générale aussi bien par le sénat que dans tout l'empire. M. Sa-
gnier considère avec toute apparence de raison, comme une marque de cette
satisfaction ressentie dans la Narbonnaise, € tout comme dans l'Orient et
à Rome « et sur les bords du Danube et du Tage (Corp., 3, p. 1116;
€ 2, 4789) », le monument dont provient notre fragment, sur lequel
Diaduménien n'a pas le titre d'Auguste. Mais alors on ne comprendrait
pas que ce monument ait été élevé à Diaduménien seul, à un prince en-
core enfant dont le rôle politique se bornaïit à avoir été nommé César par
son père ; il faut au contraire, qu'il ait été commun au père et au fils, au
nouvel empereur et au jeune César, et c'était très probablement un
groupe composé de leurs deux statues. C’est d’après cette considération
que nous avons restitué ce qui doit manquer de l'inscription par les noms
de Macrin suivis des divers titres que lui donnent d’autres inscriptions et
que son biographe (Macr. 7), dit expressément lui avoir été décernés par
le Sénat à son avènement. Le nom des Cabellienses, comme offrants du
monument, ne permet pas de supposer une borne milliaire.
128 MÉMOIRES
La mémoire des deux princes a sans doute été officiellement condamnée
dès l'arrivée d'Héliogabale au pouvoir ; on trouve leurs noms martelés, à
l'exception de ceux de Severus et d'Antoninus. Si réellement ce sont
des statues que leur a érigées la cité de Cavaillon, elles doivent avoir été
alors abattues et brisées.
Lampride (Diad., 3) nous a laissé un portrait singulièrement flatteur
du jeune Diaduménien. « C'était le plus bel enfant que l’on pôût voir :
« taille élancée, chevelure blonde, yeux noirs, nez allongé, menton du
« contour le plus gracieux, bouche qui semblait provoquer les baisers.
« Ilétait naturellement fort, et l'exercice avait encore ajouté, en les déve-
« loppant, à la perfection de ses formes. Dès qu'il eut reçu les habits d’é-
« carlate et de pourpre et les autres insignes militaires des empereurs, il
« parut comme un astre brillant et comme un être tout céleste dont la
« beauté devait attirer à lui tous les cœurs. »
Le musée Calvet possède une tête de jeune garçon trouvée à Vienne,
€ dans laquelle M. Charles Lenormant, il y a quelques années, avait èru
€ reconnaître une tête de Diaduménien. »
Autel à Mars Buxenus
Estampage de M. ROCHETIN, de l’Académie de Vaucluse.
VELLERON, dans le canton de Pernes, dép. de Vaucluse. — Petit autel
avec base et couronnement, recueilli par M. Blanc, géomètre à Velleron.
La première ligne de l'inscription est gravée sur l’attique qui termine la
pierre à sa partie supérieure; la seconde, bien que gravée sur le dé, est
séparée des suivantes par un trait de réglure, — Hauteur environ, o m. 25;
du dé, o m. 12 ; largeur © m. 16.
IJTANVS ® TEM//
D EO
M A RT I B V
X EE N oO
IV L I A N VS
YOTVM P
Facture barbare ; les L à branches tombantes, les N fortement pen-
chées à droite ; le T de TEM privé de la moitié gauche de sa traverse,
l’'M du même groupe, de son quatrième jambage, et peut-être une N ; l’'X
de BVXENO très effacée et à peine apparente ; le point final de la der-
anière ligne figuré par une hedera cordiforme.
[Zu] ianus tem[pl{aris ?,, — Deo Marti Buxeno Iulianus votum po-
suit
« Julianus gardien du temple, — Au dieu Mars Buxenus, Julianus a
« élevé cet autel en accomplissement de son vœu».
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 129
Nous ne savons que faire du groupe TEM qui termine ce quireste de
la première ligne, à moins de remplir la lacune qui suit par les lettres #7
et de voir dans TEM// l'abréviation du mot femplaris, employé comme
équivalent de templis custos, bien que nous ne connaissions pas d'autre
exemple de cet emploi.
Quand au surnon de Buxenus du dieu Mars, voici le lumineux rensei-
gnement qu'a bien voulu nous fournir M. Rochetin : « J'ai cherché à sa-
« voir s’il s’agit d’un ethnique et j'ai apris qu'il y avaitsur le territoire de
« Velleron, dans le quartier montagneux situé au levant de ce village, un
« endroit désigné dans les vieilles chartes sous le nom de Campus Bu-
« xonus, que l’on a traduit maladroitement en français par Camp-Buisson,
« et qui signifie probablement quartier du buis (buxum), parce que le buis
« n'est pas rare sur ces rochers. Bu.xonus doit être une corruption du Bu-
«a xenus de notre inscription. » Le problème se résout de la manière la plus
claire ; Mars Buxenus était le Dieu protecteur d'un quartier qui déjà à l’é-
poque romaine s'appelait Buxenus, «le quartier du buis, >» eta conservé
son nom jusqu’au moyen âge sous la forme évidemment altérée de Zuxonus:
qui n’a point de signification ou a la même signification que le mot latin
qu'elle a remplacé.
Votum posuit au lieu de vofum solvit peut s'expliquer par la confusion
qui se sera faite dans l'esprit de Julianus entre son vœu et l’objet par lui
donné en accomplissement de son vœu. Correctement on aurait dû dire ‘
Ex yoto posuit.
M. Duhamel, lit ensuite une note sur une borne tumulaire trouvée suf
le territoire d'Avignon, dans la propriété Vayson. Il appelle l'attention de
ses collègues sur ce petit monument, le premier qu'on ait rencontré à
Avignon, et sur l'inscription qui s’y trouve gravée. L'Académie décide
l'impression de cette note dans l’un des prochains fascicules de ses Mé-
moires.
FE
D Me ee rue =
BIBLIOGRAPHIE
L'ENFANT JÉSUS. — Noëls, légendes, scènes bibliques par l’abbé Bonnel, cha.
noine honoraire, — 28 pages — Aubanel, éditeur, à Avignon.
Ainsi que le lui écrivait en 1883, M. de Pontmartin, l'abbé Bonnel est un
véritable poète. Son recueil le prouve surabondamment. L'impression qui se dé-
gage de la lecture de ses strophes toujours harmonieuses, souvent profondes, est
que l'on se trouve en présence d'un tempérament d'artiste bien vibrant et sonore
auquel la ferveur et l'enthousiasme du croyant donnent un accent particulier.
La monotonie, qui était le grand danger d’un livre dont le sujet était si rigou-
reusement défini et limité par le titre mème, a su être évité par l'auteur. Toutes
ces pièces qui tendent au même but se lisent cependant sans fatigue, et l'on se
prend à retourner les pages sans s’en apercevoir.
M. l'abbé Bonnel a mis dans son œuvre une touche toute personnelle dont il a
su recouvrir même les pastiches et les imitations qu'il y a réunies. 1] lui à donné,
à côté d’un attrait archéologique qui n'est pas sans mérite, une saveur spéciale qui
PA pe manquer de plaire par les parfums délicats et purs qui y sont prodigués.
ajouterai que le vers est bon, souvent original; que la rime est toujours riche
et le mètre très varié.
Je citerai parmi les pièces qui m'ont le plus charmé : « La nuit de Noël », € Où
va mon âme»? « Tout me parle de lui ». « Première rencontre ». « Le gâteau de
mais ». « Le raisin d'or ».
Les scènes no ques qui termine l'ouvrage sont intéressantes et écrites dans un
bon style. Elles indiquent l'entente du dialogue et des mouvements scèniques.
Je ne terminerai pas sans citer les deux premières strophes du gâteau de mais,
une des pièces les plus poétiques du recueil. Elles donneront, je l'espère, le désir
de Lire les autres :
Le temps est froid, le ciel est gris ;
A gros flocons tombe la neige
Sur l’étable aux pauvres lambris,
Le temps est froid, le ciel est gris.
Mille oiseaux, par le froid surpris,
Cherchent un toit qui les protège...
Le temps est froid, le ciel est gris
À gros flocons tombe la neige.
Les bons petits oiseaux ont faim,
C'est pour eux un temps de famine ;
Pas un insecte, pas un grain :
Les bons petits oiseaux ont faim.
On ne peut pas faire du pain
Avec cette blanche farine...
Les bons petits oiseaux ont faim,
C'est pour eux un temps de famine.
C'est là de La vraie poésie.
H. Bout DE CHARLEMONT.
MAZARIN
VICE-LÉGAT D'AVIGNON.
1034-1636.
1 l'origine de la famille de Mazarin n'est*pas encore
& parfaitement connue, la jeunesse de ce grand homme
9 a été l'objet de travaux importants qui nous ont
révélé tout ce qu'il est possible de savoir sur ses débuts dans
la carrière des armes, sur ses premiers pas comme diplo-
mate, sur ses premières relations avec des hommes devenus
plus tard ses protecteurs, tels qu’Antoine Barberini et Riche-
lieu.
Il est toutefois une époque de la longue carrière de Maza-
rin que presque tous ses biographes ont peu étudiée et que
les historiens ont laissée dans l’ombre, soit qu'ils n°y aient
attaché qu’une mince importance, la considérant comme un
évènement très secondaire dans cette vie si agitée, soit plutôt
qu'ils aient manqué de documents suffisants pour la mettre
en lumière : c’est le passage du futur cardinal à la vice-
légation d'Avignon. Il exerça cependant ces fonctions pen-
dant plus de deux ans, dans des circonstances particu-
lièrement délicates. Nous possédons sur les réceptions
132 MÉMOIRES
enthousiastes dont il fut l’objet de la part des sujets du Pape,
comme sur sa correspondance avec Richelieu lors de son
séjour à Avignon, et sur son administration du Comtat-
Venaissin, des documents nombreux. Il n’est pas sans intérêt
de les étudier, s’il est vrai que rien ne doive être négligé de
tout ce qui touche à la vie et aux œuvres des hommes dont
l’histoire est intimement liée à celle des peuples eux-mêmes.
La vice-légation d'A vignon était, au XVII* siècle, un poste
très important par suite de la situation topographique et de
l'importance relative des États Pontificaux de France. Si le
titre et la charge de légat d'Avignon étaient presque toujours
réservés aux personnages de l'entourage des Papes'et surtout
à leurs neveux, on choisissait, pour gérer la vice-légation, des
hommes de confiance de ces légats. C’est ainsi que, pendant
tout le pontificat d'Urbain VIII, de 1623 à 1644, nous trou-
vons comme légats d'Avignon, les deux frères Barberini,
François et Antoine, faits cardinaux par le pape, leur oncle,
investis l’un et l’autre de la confiance du pontife et des plus
hautes charges de la cour pontificale. Dans la grande lutte
de la France et de la maison d’Autriche, qui remplissent
‘ toute cette époque, François Barberini soutint surtout, à
Rome et ailleurs, le parti espagnol, tandis que son frère An-
toine Barberini fut, au contraire, l’un des soutiens de la po-
litique de Richelieu. Il était entré, de très bonne heure, en
relations suivies avec le grand ministre, qui l’avait en haute
estime.
Lorsqu'en 1634, par suite de la nomination de Marius
Philonardi, vice-légat d'Avignon, au poste de nonce ordi-
naire du Pape auprès de Uladislas VIT, roi de Pologne, An-
toine Barberini dut se préoccuper de lui donner un succes-
seur, il chercha parmi ses protégés celui qui lui parut le plus
digne de ce.poste, en alliant à ses sentiments de fidélité au
Saint-Siège, l'habileté nécessaire pour se concilier l'estime de
Louis XIII et de Richelieu alors tout puissant. Son choix,
peut-être indirectement dicté par Richelieu, s'arrêta sur Jules
Mazarini, l’un de ses favoris et aussi l’un de ceux que le
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 133
grand cardinal, devinant ses brillantes qualités de diplomate,
avait, depuis longtemps, attiré au parti de la France. La
fortune du jeune officier devenu diplomate avait été aussi ra-
pide que brillante. On l'avait vu, à Casal, se jeter entre les
armées française et espagnole, près d’en venir aux mains, et
obtenir de ces armées l’évacuation du Montferrat, Il figura
ensuite, comme représentant du Saint-Siège, au traité de
Cherasco qui termina heureusement la guerre de la succes-
sion de Mantoue. C’est à propos des négociations qui précé-
dèrent ce traité que Richelieu écrit de lui au commencement
de mars 1631 à M. de Brassac :
« Je vous fais cette lettre pour vous dire la satisfaction que
« M. Mazarin a donné au voyage qu’il a fait en cette cour
« où il s’est comporté en sorte que le Roy en est très con-
« tent. Je ne vous diray rien de son adresse et de sa dexté-
« rité à négotier, mais bien qu’il a tesmoigné tant de passion
« à la paix qu’il ne se peut rien davantaige » (1).
C'est encore de lui que les envoyés de Richelieu, pour
conclure la paix, Servient et Toiras écrivent : « Le pape ne se
« peut servir d’un plus digne et d’un plus adroit ministre ».
« M. Mazarin a tesmoigné tant d'adresse et d’affection à
la négociation de la paix, écrit encore Richelieu au comte
de Brassac, le 4 juillet 1631, que je vous fais ces trois mots
par commandement du Roy, pour vous dire que vous ne
scauriez rien faire qui soit plus agréable à Sa Majesté que
de tesmoigner au Pape le contentement qu'elle en a et le
favoriser addroitement en ce que vous pourrez pour le
porter à la nunciature auprès d’elle lorsque M. le nonce
d’à présent sera rappelé à Rome par une meilleure condi-
tion. Je vous prie, en mon particulier, de negotier dextre-
ment cette affaire avec M. le Cardinal Barberini, ce que je
fais non seulement pour l’affection que je porte audit sieur
Mazarin, mais, en outre parce que Je ne cognois pas un
RAARRRRARRR RAR OR RP
(1) Correspond. de Richelieu, tom. IV, pag. 102.
134 MÉMOIRES
« sujet dont le S. Siège puisse tirer plus de service que
« de luy. Vous verrez, ajoute-t-il, en remettant cette lettre
« à Mazarin lui-même, vous verrez la satisfaction et le con-
« tentement que le roy a de votre conduite comme aussy que
« je n'oublie pas ceux qui vous ressemblent... vous asseure-
« ray-je qu’en toutes occasions ou j’auray lieu de vous tes-
« moigner mon affection, vous en: recevrez des effets (1) %».
Enfin, on l'avait vu, quelques années plus tard, négocier
entre le Piémont et la France le traité de Turin, par lequel
Pignerol restait définitivement à la France.
Dans ces diverses négociations où il avait donné tant de
preùves de cette intelligence, de cette finesse, de cette habi-
leté diplomatique qui devaient l’amener à une si haute for-
tune, Mazarin ne s'était pas seulement concilié, on le voit,
l'estime et l’affection d'Antoine Barberini et de la cour pon-
tificale. Il s'était rencontré à Lyon, à Paris, avec Richelieu,
dont il avait su gagner la confiance et l'affection, par son at-
tachement et son dévouement à la France. Sa nomination à
la vice-légation d'Avignon était donc un acte plus politique
qu'administratif de la part de la cour de Rome, et en l'en-
voyant en même temps, comme nonce extraordinaire à la
cour de France, le pape et ses neveux n’obéissaient guère
qu'aux inspirations de Richelieu.
Bien qu’en 1634, Mazarin, né en 1602, n'eut que 52 ans,
il était donc un personnage considérable, grâce à ses relations
avec les deux hommes qui tenaient entre leurs mains une
grande partie de la politique européenne. Mais ses relations
avec Richelieu, la protection dont il l’honorait devaient lui
susciter, outre les inimitiés de la meute éternelle des jaloux
et des impuissants, celles des ennemis du grand cardinal et
de la France, et surtout celles de la faction espagnole toujours
puissante à la cour pontificale. On tenta d’adord de le dé-
tourner de sa mission : on n'y parvint pas. On essaya alors,
par un moyen détourné, de la rendre inutile et même suspecte
(x) Correspond. de Richelieu, tom. IV, pag. 174-175:
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 135
à la France. Le parti espagnol persuada au grand-duc de
Toscane de demander au pape de charger Mazarin de traiter,
en France, les affaires du duc de Lorraine, Charles IV, son
proche parent, et de plaider sa cause près de Richelieu. Ur-
bain VIII l’accorda. Or on sait quelles étaient, en 1654,
l’année même de la lutte de Richelieu contre Charles IV et
de la signature du traité de Charmes, les relations de la cour
de France avec la maison de Lorraine. Charger Mazarin d'in-
tervenir en sa faveur, c'était le mettre .en opposition ouverte
avec la politique de son puissant protecteur et rendre, par
conséquent, sa situation très difficile, très mauvaise, annihiler
d’un coup son influence à la cour. C'était ce qu'avait rêvé le
parti espagnol, comptant sans la souplesse et l'habileté de
Mazarin, qui lui permirent de concilier, en ces délicates con=
jonctures, le respect des volontés du pape avec les égards
dus à Richelieu et au roi de France.
Il partit de Rome, en vertu d’ordres pressants, le 25 août
1634, pour gagner sa vice-légation d'Avignon, dans un ma-
gnifique carosse ; c'était un présent du cardinal Antoine Bar-
berini, dont il portait les remerciements au roi et à Riche-
lieu, pour l’envoi d’une croix et d’une boîte de diamants qu'il
avait reçus avec cette lettre de Richelieu :
« Sa Majesté a voulu aussy que vous receussiez son pour-
« trait de sa main croyant que V. E. fortifiée de sa seule
« ombre, le sera assez pour résister à tous les ennemis de
« votre maison (1) ».
Mais il emportait aussi des instructions datées du 22 août
1634, instructions complètement inédites dont l'original
_se trouve aux archives secrètes du Vatican et que nous avons
été assez heureux pour nous procurer :
« Tout le monde connaît, y est-il dit, l’état déplorable de
« la Sérenissime Maison de Lorraine qui, à cette heure, est
« dépouillée des États qu’elle possédait naguère. Le Saint-
(r) Aubéry, Hisi. de Mazarin, tom. 1, pag. 88.
136 MÉMOIRES
« Siège apostolique qui doit compatir particulièrement aux
« affligés, a choisi Votre Sérénité pour nonce nouveau à la
« eour de France comme étant versée en toutes ces affaires,
« étant dévouée à Sa Sainteté et lui ayant donné en tant
« d'occasions, des preuves de sa prudence, afin qu’elle puisse
« trouver, le plus promptement possible, les moyens les plus
« propres à provoquer la restauration de cette maison ».
Le nouveau nonce devait faire valoir, pour arriver à ce
but, diverses raisons tenant à l’origine de cette maison, à sa
situation précaire, à sa réputation, enfin à la raison d’État.
Le cardinal Barberini lui rappelle que, si la lutte a existé entre
la maison de Lorraine et celle de Bourbon, elle compte,
dans ses ancêtres, Godefroy de Bouillon et d’autres membres
qui ont soutenu la cause française dans les pays lointains et
surtout en Orient. La défense de Metz contre Charles-Quint
a été l'œuvre de l’un de ses membres, le duc de Guise. Le
duc actuel s’est montré le ferme soutien de Henri IV, et ses
efforts et ceux de sa maison ont hâté l'avènement de ce roi
à la couronne. Le fait d’avoir reçu Gaston d'Orléans dans
ses États et de l’avoir marié à sa sœur Marguerite de Lor-
raine n'est pas entièrement son œuvre. Îl a, d’ailleurs, été
assez puni pour pouvoir être pardonné. Car n'est-ce pas le
propre de la clémence de pardonner à ceux qui ne peuvent
plus nuire? Le cardinal de Lorraine s’est retiré près d’un
prince inoffensif ; il en est de même de la duchesse, du duc
de Bavière, de ses parents et de la grande-duchesse de Flo-
rence, aux mérites de laquelle la France doit d'oublier les
injures que lui a causées la maison de Lorraine. Enfin le
pardon du roi est de nature à cimenter le traité passé avec
le -duc Charles, traité qui met pour toujours cette maison sous
la dépendance de la France. Les forteresses de Lorraine ne
sont-elles pas, du reste, entre les mains de la France ?
Ces mêmes instructions tracent à Mazarin son itinéraire.
Il devra se rendre le plus tôt possible à Avignon, prendre
possession de sa vice-légation, en passant par la Toscane, où
il visitera le duc et la duchesse de Lorraine et la grande du-
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 137
chesse de Florence, et où il recevra ses dernières instruc-
tions (1).
Le nouveau vice-légat suivit de point en point les instruc-
tions du cardinal et, après avoir traversé la Toscane et le
Piémont, il arrivait, en octobre 1634, dans les États Pontifi-
caux de France, où la nouvelle de sa nomination, notifiée
aux États de la province dans les premiers jours d'août par
le cardinal Barberini, avait été accueillie avec enthousiasme à
Avignon comme à Carpentras, ainsi que le prouve une déli-
bération de cette assemblée du 30 septembre, par laquelle les
États témoignent leur reconnaissance au cardinal-légat.
IT
, Le 18 octobre 1634, il entre à Mormoiron, où les consuls
et la population lui font un accueil enthousiaste (2). Le lende-
main, il arrive à Carpentras. Le Mémorial de cette ville nous
a laissé un récit détaillé de la réception qui lui fut faite dans
la capitale du Comtat-Venaissin. Les consuls en chaperons,
accompagnés du conseil, précédés de leurs courriers, le Rec-
teur du Comtat, une foule de gentilshommes accourus d’Avi-
gnon escortèrent le carosse du vice-légat au bruit des salves
d'artillerie et de mousqueterie jusqu’au palais rectorial, où il
coucha. La jeunesse de la ville, commandée par le prince
d'amour, défila devant lui. On lui fit le cadeau ordinaire
offert aux vice-légats à leur entrée dans cette ville : dix-huit
boîtes de dragées ou de confitures sèches, deux salmées de
vin blanc et autant de vin clairet, enfin un veau, présent
beaucoup plus encombrant. Mazarin passa la matinée du len-
demain à Carpentras. Il en partit dans l'après-midi, accom-
pagné jusqu'à cinq ou six kilomètres de la ville, par la majeure
fi) Original : Archiv, secret., Watic. Po/itica varta, vol. CIX, p. 259-260.
(2) Archives communales de Mormoiron, BB. 16 — CC. ro7.
138 MÉMOIRES
partie de la population. Les élus des États, les consuls de la
ville, accompagnèrent même son carosse jusqu’à Avignon, où
il entra le jour même, ainsi que nous l’apprend la note
suivante :
« Du vendredy vingtiesme octobre 1634 :.
« Monseigneur lilustrissime et Révérendissime Jullie Ma-
« zarin, refferendaire de Sa Saincteté en cour de Rome,
« vice-légat et gouverneur général ez citté et légation d’A vi-
« gnon, nonce extraordinaire au Roy, en France, est entré
« dans la présente ville d'Avignon par la porte Sainct-Lazare,
« accompagné de Messeigneurs les Recteurs de Carpentras
« et évesque de Cavaillon » (r).
L'entrée d’un nouveau vice-légat à Avignon était toujours
un grand évènement auquel on se préparait plusieurs jours à
l'avance. Il y avait, pour ces réceptions, tout un cérémonial fort
compliqué et dans lequel toutes les autorités de la ville, de-
puis les consuls en chaperons jusqu'aux humbles sbires,
jouaient leur rôle. Mais on jugea que ce cérémonial n’était pas
encore suffisant pour recevoir dignement Jules Mazarin. Les
États du pays se firent représenter à cette entrée par les élus
du clergé, de la noblesse, par les consuls de l'Isle, de Valréas,
de Cavaillon, de Bollène, représentants du Tiers-Etat. On y
vit paraître l’évêque de Cavaillon, Fabrice de La Bourdai-
sière, qui devait devenir le pro-vice-légat de Mazarin, le pro-
cureur général des États et une foule de grands personnages
qui vinrent saluer le nouveau représentant du Saint-Siège.
Les fêtes en l'honneur de Mazarin durèrent deux jours. Entré
le 21, ce ne fut que le 23 qu’il reçut les représentants du
pays, non point dans le palais apostolique, mais dans l'hôtel
du gouverneur général au fait des armes. C'est là que ces
représentants allèrent, en corps, lui souhaiter la bienvenue :
« Tous les dictz sieurs des trois Etatz et Procureur général
« dudict pays, au nom d’icellui, ont faict le compliment et ont
« tesmoigné à mon dict seigneur Illustrissime Vice-Légat,
= (1) Archives de Vaucluse, B. Cours de justice.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 139
« l’aise et le contentement que toute la province reçoit de
« son heureuse arrivée et depputation en la dicte vice-léga-
« tion, avec l’obéissance et fidélité que tout ce pays et gens
« d'icellui conservent à N.S. P. le Pape, à Monseigneur
« Eminentissime et Révérendissime cardinal Antoine, Légat,
« et à Sa Seigneurie Illustrissime, luy recommandant la dicte
« province, les gentz et observations des privilèges et libertez
« d’icelle par une harangue que ledict sieur procureur général
« luy a faicte au nom du public. »
Ce ne sont là toutefois que des démonstrations officielles. Il
en est d’un autre genre qui prouvent encore mieux quelle
réputation et quelle influence Mazarin avait déjà su conquérir
en France. Les Avignonais remplacèrent les dragées, les
confitures sèches et le veau de Carpentras par des choses
moins substantielles, mais d’un goût un peu plus relevé. Nous
possédons les pièces littéraires écrites en latin, en français,
en prose et en vers, consacrées à cette entrée et qui, selon le
goût du temps, sont dans la forme du panégyrique. Ces com-
positions sont conçues dans un style ampoulé. On y compare
Antoine Barberini à un héros dont Mazarin est l’émule. On y
joue agréablement sur les armes de Barberini, et on dit des
trois abeilles qui ornent l’écu de cette famille :
Melliferæ volucres compressæ robore amoris
Opportuna suis munera : mella dabunt.
On y dit de Mazarin qu’il sait être parfois soldat et diplo-
mate :
Si bella vocabunt
Miles erit, si pax, positis toga gestiet armis.
A propos de Casal et de Mantoue, on s’écrie :
Vicit Saul mille, servavit Mazarinus decem millia. ,
140 MÉMOIRES
On l'appelle l’'émule des Alcides, le fils de Mars, le père des
Muses, le soutien de la Justice, l’élève chéri de la Vertu : on
lui déclare que c’est une heureuse conjonction des astres qui
a inspiré au cardinal Barberini son envoi à Avignon ; on y
chante enfin la grandeur du Pape et la sienne :
Urbano major nemo est,
Et Mazarino nemo fortior.
Sous cette rhétorique ampoulée, sous ces grossières flat-
teries qui devaient bien faire sourire le fin et rusé personnage
qui en était l'objet, il y a des indications précieuses dans ces
panégyriques. Ils nous disent quel avait été l’effet produit par
les premières victoires diplomatiques de Mazarin, par son
amitié avec Richelieu et aussi quel était l’avenir qu’on lui
prédisait. Dans son panégyrique en français, l’auteur résume
ainsi sa vie :
« Si je contemple les sérieuses occupations et les exploits
« dont vous avez été honoré par le plus grand de tous les
« humains, la conduite de tant de faits héroïques dans les
« armées de l'Italie et ailleurs, je trouve que je seray receu
« dans mes sentiments et approuvé de tout le monde, aussi
« vostre generosité ayant surhaussé vostre fortune à ce degré
« de perfection que d’être le moteur d’une paix si inopinée
« et si importante telle que celles de Casal et de Mantoue
« parmy vos traittés avec le plus grand roy qui aye jamais
« été et le plus juste vainqueur qu’on aye jamais veu aux
« siècles passés, vous avez esté remarqué par un des plus
« forts esprits qui ayent négocié dans la France. »
« Ce génie de la France, ce divin cardinal, souverain mi-
« nistre de la plus florissante monarchie du monde, la terreur
« des ennemis des Français, n’a-t-il pas, avec juste raison,
« approuvé vos actions, les ayant suivies, a fait connaître
e.
LS 1
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE I4I
« l'utilité de votre direction et la prudence de vos délibé-
« rations. » |
On ne pouvait célébrer en termes plus élogieux le passé de
Mazarin et surtout l’affection dont Richelieu l’honorait. Mais,
à Avignon, en 1634, on lui prédit déjà ses destinées et on
salue en lui le futur cardinal : |
« Il n’est rien, dans ces publiques réjouissances, qui puisse
« altérer notre contentement que trop de cognoissance que
« nous avons de vostre advancement qui nous séparera peut-
« être bientôt de vostre veue puisque vostre esprit, relevé a
« de plus sublimes affaires, nous faict craindre que Sa Sainc-
« teté vous donnant des emplois plus considérables par des
« charges plus relevées nous serons bientot privez du bonheur
« que nous venons de recevoir et que la pourpre dont vous
« estes à Ja veille d’estre revêtu ne nous face monter le rouge
« au visage en tesmoignage de nostre peur et de nos doutes ».
Celui qui exprimait ainsi, dans un langage dithyrambique,
les sentiments de la population avignonaise envers Mazarin
disait encore, dans un vœu exprimé au nom des citoyens
de la même ville :
Et det ex liliis Urbanus ipsi rosas purpureas ;
_ Tolletur ad astra, nihil timet impavidus.
Cette pourpre, objet de ses désirs secrets, le vice-légat
d'Avignon, battu en brèche par la coterie espagnole, par haine
pour son dévouement à la France, devait l’attendre jusqu’en
1642, mais aucune flatterie ne devait assurément lui être
plus sensible, car on sait quel prix Mazarin attachait au cha-
peau de cardinal. I] lui était souhaité, du reste, par l’un des
plus influents personnages de l’ancienne cité papale, ami
d’Antoine Barberini dont il avait fait l'éloge en 1633, époque
de sa nomination à la légation d'Avignon. C'était un sieur
de Guillelmis de Gigognan, juge d'Avignon, auteur d’une
histoire de cette ville dédiée aux deux frères Barberini. Son
142 MÉMOIRES
œuvre est intitulée : Auguratæ felicitati panegyricus Illus-
trissimo Domino Julio Mazarino Avenionensis Legationis
Vicelegato et Superintendenti Generali Militiæ ad Chris-
lianissimum regem nuntio » (1).
Le séjour de Mazarin dans le chef-lieu de sa vice-légation
ne fut pas long. Il y resta cinq ou six jours à peine. Les ins-
tructions qu’il avait reçues en partant de Rome et en traver-
sant le Piémont lui enjoignaient de se rendre, le plus tôt
possible à la cour de France où son arrivée avait été an-
noncée, dès le mois d'août, par une lettre du cardinal Barbe-
rini à Richelieu. C'était là, en effet, le but principal de son
voyage; c'était là aussi qu’il devait poursuivre les négocia”
tions du Saint-Siège avec la France et, malgré la difficulté
de sa mission et les attaques de ses puissants ennemis, se
concilier, de plus en plus, les sympathies de Richelieu et de
Louis XIII. Il quitta Avignon le 28 octobre pour se rendre
‘ au Pont de Sorgues et de là à Caderousse.
Les fêtes recommencèrent à Sorgues. Selon la coutume du
pays, on lui fit une bravade, terminée par une collation of-
ferte aux soldats qui l’accompagnaient servie au logis du
Chapeau Rouge (2). Elle couta 4 livres tournois, ce qui n’était
pas trop cher pour recevoir dignement un tel personnage”
Mais si la réception de Sorgues fut modeste, il n’en fut pas
de même à Caderousse, gros bourg situé sur les rives du
Rhône, ayant toujours eu une importance assez grande soit
par ses seigneurs, soit par sa situation géographique entre
le Rhône et la principauté d'Orange. Nous pouvons, grâce
aux documents conservés dans les archives de cette commune
et surtout au « Mémoire de la dépense faicte à l'entrée de
Monseigneur l'Éminentissime et Reverendissime Mazarin »
(1) Les pièces relatives à l’arrivée de Mazarin à Avignon forment une
plaquette de 23 pages imprimées chez Bramereau à Avignon. Bibl. d'Avi-
gnon. Collect. Massilian. Imprim. Reg. intitulé : Papes et Cardinaux, Lé-
gats et Vice-Légats.
(2) Archiv. de Sorgues cc. 52.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 145
nous rendre un compte exact de ce qu'était la réception d’un
grand personnage au XVII® siècle, même dans les simples
bourgades et aussi du train que Jules Mazarin menait dans
ses voyages. Dès le dimanche 22 octobre 1634, pendant le
séjour du vice-légat à Avignon, les gens de Caderousse
étaient prévenus de son prochain passage. Le conseil de la
communauté s’assemble ; les consuls lui annoncent l’arrivée
de Mazarin pour le mardi suivant. Le conseil délègue immé-
diatement ses pouvoirs aux consuls. Il nomme l’un d’eux, le
sieur Jérôme Castion, pour aller à Avignon. On fait annoncer
cette entrée au peuple au son du tambour et de la flûte; on
court à Orange recruter des tambours et des fifres pour la
cérémonie. On se précautionne de poudre ; on charge les
canons ; on convoque le ban et l'arrière ban des officiers des
quartiers. Îls sont commandés pour le jour de l’entrée ; c’est
la ville qui, ce jour-là, paiera leurs dépenses et, la note le
prouve, ils célèbreront dignement la fête. On se précautionne
aussi de dragées et de confitures qu’on achète chez un confi-
seur, en Avignon, et qui coûtent l’un dans l’autre 2 florins la
livre. On dépense 8 florins pour faire peindre par un certain
Jacques Doux, peintre d’Avignon, les armes du légat, du vice-
légat, du recteur, de la ville, de d’autres encore. On héberge
convenablement le maître d'hôtel de Mazarin, un certain ita-
lien du nom de Taxi que le comptable qualifie de Monsei-
gneur, et auquel la petite ville offre un présent de 24 florins
2 sous. Enfin le vice-légat, escorté de nombreux gentilshom-
mes et d’une garde de cinquante cavaliers fait son entrée au
son de la musique et de la mousqueterie et les consuls, en
grand uniforme, lui offrent r2 livres de confitures et 6 livres :
de dragées, avec de très belles harangues. Le passage de
Mazarin à Caderousse avait coûté à la ville 399 florins, somme
assez élevée pour l'époque. Le vice-légat poursuit sa route.
Quelques jours après sa sortie des États Pontificaux, ilarriva
à Paris où on lui réservait une magnifique réception. « On
« y remarqua surtout, dit un de ses biographes, le carosse
« dont le cardinal Antoine lui avait fait présent à son départ
« de Rome et qui était très pompeux et très magnifique ».
144 MÉMOIRES
Le cadre de cette étude nous dispense d’étudier, ce qui,
du reste, a déjà été fait, les négociations auxquelles Mazarin
fut mêlé pendant son séjour à la cour et ses relations de nonce
avec Richelieu. Il n'oublia alors ni l'accueil dont il avait
été l’objet en traversant le Comtat-Venaissin, ni les intérêts
de ce pays. Il se tint en correspondance ïisuivie avec
son provice-légat, La Bourdaisière, et avec les élus des États
réunis à Carpentras. Il mit sa grande influence et sa connais-
sance des affaires au service de leur mandataire en cour de
France qui, depuis deux ans, négociait à Paris pour diverses
affaires et notamment pour un traité entre Je royaume et le
Comtat pour la fourniture du sel et pour les questions de
douane.
Cependant, les complaisances et l'intimité de Richelieu
donnèrent prise à de nouvelles accusations de partialité con-
tre le nonce du pape. Le parti espagnol qui n'avait point
désarmé, qui était toujours puissant à Rome, qui ne voyait
point sortir de ses intrigues les résultats attendus, accusa Ma-
zarin de sacrifier, dans ses négociations, la politique espa-
gnole à la politique française. Il fit parvenir ses doléances
à Rome. Des intrigues nouvelles furent nouées contre le
nonce extraordinaire ; des plaintes vives arrivèrent jusqu’à
Urbain VIII. Malgré l'influence de Barberini, de Richelieu
et même de Louis XIII, on obtint du Saint-Siège qu'il rap-
pelât Mazarin de la cour de France et qu'il fût renvoyé dans
sa vice-légation d'Avignon.
II
Ce brusque rappel était un coup porté par les Espagnols
à Mazarin, mais aussi à Richelieu qui en fut vivement irrité.
Il en a consigné la preuve dans un mémoire au roi pour
répondre aux nonces du pape sur l'envoi du maréchal d’'Es-
trées à Rome :
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 145
« Sa Majesté tesmoignera s’il lui plaist, le desplaisir qu'elle :
a du rappel de M. Mazarin, combien elle estime sa vertu
et son mérite et l'affection avec laquelle il a servi le pape,
le Saint-Siège et toute sa maison dans les diverses occa-
sions qui se sont rencontrées ; qu’elle avoue qu’elle ne le
peut voir partir sans regret estant un des sujets les plus
capables qu’elle cognoisse pour estre employé dans les
grandes et importantes affaires qui sont maintenant dans
l'Europe ».
Un autre mémoire également dicté par Richelieu et signé
de Louis XIII s'exprime ainsi :
« Au moment qu’il y a lieu de traicter de la paix, retirer
« de cette négociation Mazarin, si bien versé dans toutes les
« affaires de la chrestienté, c’est complaire aux Espagnols.
« Si le Pape s’obstine au refus, Sa Saincteté trouvera bon
« que le Roy voye ce qu'il doit faire auparavant que de
« s’'embarquer plus avant avec si peu de démonstration de
« sa faveur (1). »
Louis XIII écrivit de sa propre main au Pape et à ses
neveux. On n'obtint rien, et Mazarin quitta Paris dans les
premiers jours de mars 1636 et se remit en route pour Avi-
gnon.
Les États -reconnaissants de sa protection décidèrent, le
14 mars, d'envoyer leurs délégués, François de Berton, sei-
gneur de Crillon, élu de la noblesse, et le sieur Galterii, pro-
cureur général, jusqu’à la frontière pourle recevoir dignement
et lui rendre les devoirs de la province. Le 7 avril 1736, ces
délégués informaient les États de l’arrivée du vice-légat. Le
jour suivant, celui-ci faisait sa nouvelle entrée à Avignon,
où il recevait, cette fois, dans le palais apostolique, les com-
pliments de toutes les autorités du pays qui lui exprimèrent
leur contentement de son retour et lui exposèrent en même
temps leurs doléances au sujet du sel et des monnaies.
A RAR R AR À 2
(1) Correspondance de Richelieu, tom. VII, pag. 744.
146 MÉMOIRES
Le lendemain, Mazarin se rendit, à l’improviste, à Carpen-
tras, où il arriva le soir, « n’ayantz Messieurs les consulz, dit
« le Mémorial de cette ville, heu le loysir de monter à
« cheval pour luy aller au devant. » On avait cependant eu
le temps de mettre ses armoiries sur les portes et de sortir
l'artillerie de la ville en son honneur. Il venait conférer dans
la capitale du Comtat avec un personnage qui avait été, lui
aussi, nonce en France, qui était resté son ami et dont l’in-
fluence était grande à la cour pontificale, le cardinal Alexan-
dre Bichi, évêque de Carpentras. C’est dans son palais épis-
copal que Mazarin reçut les nouveaux hommages des consuls
de la capitale du Comtat et aussi les présents que ceux-ci lui
offrirent au nom de leur ville et de tout le pays. Cette récep-
tion solennelle paraît avoir été la dernière dont Mazarin ait
été l’objet de la part des habitants du Comtat. Il quitta
bientôt, en effet, ce pays pour se rendre à Rorne.
En obtenant son renvoi dans sa vice-légation, le parti es-
pagnol ne l'avait point complètement isolé, comme il l'avait
espéré. Car son éloignement de Paris et de la cour ne
l’'empêcha pas de conserver, avec Richelieu, une correspon-
dance active et d’être mêlé aux affaires de France. Pendant
plusieurs mois, c'est à Avignon qu’il va continuer son rôle et
c'est de cette ville qu'il va collaborer avec son puissant
protecteur. Nous en avons pour preuve les nombreuses lettres
que le cardinal lui adressa à Avignon, où il séjéurna jusqu’au
mois d’octobre 1836. Elles témoignent de quelle amitié et
de quelle confiance le grand cardinal l'entourait. Elles nous
montrent également que, dès cette époque, Mazarin était
devenu son callaborateur dans les plus grandes questions
politiques qui agitaient alors l’Europe. « Si vous ne recevés
« souvent de mes lettres, lui écrit Richelieu, le 9 mai 1636,
« dans une lettre adressée à M. Mazarini, vice-légat d'Avignon
«à Avignon, ne croyés pas pour cela estre oublié de vos
« amis. Vous savés que je traitte ceux de mes parens que
« j'aime le mieux qui ont de bons effets de moy, quand je le
« puis mais fort peu de civilités et encore moins de lettres.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 147
« Je suis très ayse que vous vous portiés bien mainte-
« nant, n’aymant pas seulement vostre personne mais ceux
« que vous affectionnés comme le sieur Colmar .(on sait que
« c’est le nomde convention dont Richelieu se servait souvent
« en parlant de Mazarin) que je ne puis que je ne vous die que
« je crains bien plus que ce bon seigneur italien n'ayt, avec
« le temps, l’esprit plus malade que le corps (1) M. de Bul-
« lion a terminé vostre affaire, il vous donne 25,000 fr.»,
écrit encore Richelieu à Mazarin, le r1 mai, en lui faisant les
plus vives protestations de s’employer en tout ce qui con-
cerne ses intérêts (2). Voilà pour les relations personnelles
de Richelieu avec le vice-légat d'Avignon après sa disgrace
et son renvoi dans sa vice-légation.
Ses relations politiques n'étaient pas moins actives. Une
correspondance est échangée entre Paris et Avignon et elle
touche aux sujets les plus importants de la politique de la
France et de l'Europe. |
Dans le mois de mars 1636, Richelieu venait de signer le
traité de Wismar entre la France et la Suède. Il écrivait, au
sujet des évènements de cette année, au vice-légat Mazarin,
le 19 mai 1636 : «M. le chancelier Oxenstiern et les Suédois,
« Messieurs les Estats de Hollande et tous les princes alliez
« du Roy eniltalie ayant enfin, à la prière de S. M., consenti
« la ville de Cologne pour l’assemblée des députés qui seront
« nommez pour la négociation de la paix, je vous en donne
« avis afin que vous faciés valoir la sincérité avec laquelle
« Sa Majesté et ses serviteurs ont tousjours agi en cette
« affaire, Que les Espagnols et les Impériaux agréent ou
« non ledit lieu de Cologne, le pape cognoistra qu’il ne tient
« pas à S. M. ny à ses alliés qu'elle ne procure le repos de
« la chrestienté » (3).
En cette même année 1636, au commencement de juillet,
;
(x) Correspond., tome V, pag. 456.
(2) Zbid., pag. 972.
(3) Correspona., tom. V, pag. 874.
148 MÉMOIRES
le grand maïtre de Malte, Antoine de Paul, mourut, et le
cardinal Antoine Barberini aspirait à la souveraineté élective
de l’ordre de Malte. Richelieu y était opposé, et c’est le vice-
légat d'Avignon qui est son intermédiaire entre lui et Bar-
berini.
« Il n’y a personne qui ne voie, écrit-il à Mazarin à Avignon,
«au milieu de juillet 1636, que si une fois un neveu du
« Pape avait été grand maistre, tous ceux qui le seroient à
« l’avenir en voudroient faire autant, ce monde estant un
« royaume de conséquence et si cela estoit, tous les cheva-
« liers de Malte verroient bien que leur ordre seroit ruiné et
« qu'ils seroient privez d'estre jamais grands maistres à leur
« tour et en ce cas, des vers de terre deviendroient des géants
« pour défendre l'intérêt de leur religion et le leur parti-
« culier (1) ». |
« Beaucoup d'occasions qui se peuvent présenter à Rome
« avantageuses pour la chrestienté et pour M. le Cardinal
« Antoine ne doivent pas souffrir seulement qu'il pense à s’en
« esloigner en un temps ou sa présence y peut estre du tant
« nécessaire (2) ».
Cependant, malgré ses relations suivies avec Richelieu et
peut-être à cause d'elles, Mazarin craint que les agents fran-
çais à Rome ne le desservent près du pape. Il voudrait ren-.
trer à Rome, se justifier et reprendre son poste près de Bar-
berini, mais il redoute l'abandon du cardinal Barberini et
les nouvelles menées de la faction espagnole pour faire échouer
ce projet. Dans une lettre du mois d'août 1636, Richelieu
calme ses craintes. La lettre tout entière est à citer, car elle
montre à la fois quelle était, à cette époque, la situation de
Mazarin à Rome et quelle importance Richelieu attachait à
son retour :
« Vous apprendrés particulièrement par les lettres de M.
« de Chavigny que tant s’en faut que ceux qui sont à Rome
(1) Correspond., tom. V, pag. 510.
(2) Zb1a.
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 149
« de la part du Roy vous y aient desservy ainsi qu'on vous l’a
« fait entendre, qu’au contraire ils vous y ont rendu tous les
« bons offices qu'il leur a esté possible suivant les ordres
« particuliers qu'ils en ont de la part de Sa Majesté et la
« prière que Je leur en ay faicte plusieurs fois ».
Cependant, dans les premiers jours d'octobre, le vœu de
Mazarin est exaucé. Il est rappelé à Rome. Le cardinal de
Richelieu s’en félicite avec lui, dans une lettre du 7 octobre
adressée à M. Mazarin, vice-légat d'Avignon, à Avignon :
« Je suis extrêmement aise de votre rappel à Rome. Je
« désire avec passion qu’il vous soit avantageux. Pour ce
« faire, il vous y faut maintenir. Autant j'estime que toute
« condition qui vous sera proposée pour en sortir vous doit
« estre suspecte... Quelqu’autre sommission qu’on vous
« puisse donner ne sera qu’un prétexte pour vous esloigner
« de Rome et un chemin semé de fleurs pour vous conduire
« en quelque précipice.
« J’estime qu’il est beaucoup meilleur pour vous de de-
« meurer particulier en la cour où vous allés que vice-légat
« en Avignon. |
« C'est à vous de vous gouverner en sorte que M. le Car-
« dinal Barberini ne puisse penser que vous ayez jamais rien
« entrepris contre ses désirs ».
Dans cette même lettre, 1l se plaint de l’attitudedu Pape
à l’égard du duc de Parme et recommande à Mazarin de
s'occuper de cette affaire, à son retour, à Romeetil la termine-
ainsi, faisant allusion à la conduite de son protégé:
« Il faut avouer qu’il n’y a que les Italiens et particulière-
« ment Ï Julii qui sçavent faire les choses comme il faut. En
temps de paix, ils distribuent des poudres odoriférentes, et
en temps de guerre, des fulminantes. Tout ce que je puis
dire là dessus est que je me serviray tousjours des derniè-
res contre les ennemis de l’Église et les siens quand il en
sera besoin (1). »
£ LR RO R
(1) Coprespond., t. V, p. 599.
150 MÉMOIRES
e
Cependant, avant de s’acheminer vers Rome, Mazarin
avait demandé ses instructions au cardinal de Richelieu. et le
même jour, 7 octobre, il les lui envoie à Avignon. Elles tou-
chent à tous les points de la guerre et de la lutte acharnée que
Richelieu soutient contre la maison d’Autriche, et en les lui
adressant, le lendemain, l’agent de Richelieu, le sieur Chavi-
gni, écrit à Mazarin : « Son Éminence a voulu elle-mesme
« vous escrire amplement ses sentiments sur vos mémoires
« qu'elle a voulu voir elle-même et bien examiner. » Ce Cha-
vigni, tout en témoignant à Mazarin sa satisfaction de le voir
retourner à Rome, lui exprime son déplaisir de la défense
qu’on lui a faite de passer en Piémont, « où il auroit pu ad-
« Juster beaucoup de choses qui ne vont pas trop bien (1). »
Enfin, ce même jour, 7 octobre, Richelieu écrit à son
frère le cardinal de Lyon, qu’il croyait encore à Rome :
« M. Mazarini a tousjours tesmoigné tant de passion pour
vostre personne pendant qu’il a demeuré en France, que je
suis obligé, maintenant qu'il s’en retourne aux lieux où vous
êtes, de vous conjurer de le favoriser aux occasions qui s’en
« présenteront... C'est une personne qui mérite beaucoup
« et que j'estime particulièrement pour plusieurs considéra-
« tions que vous n’'ignorés pas (2). »
Enfin, dans une autre lettre du 26 décembre 1636, Riche-
lieu exprime encore au vice-légat d'Avignon, arrivé à Rome
et qui lui a fait connaître la bonne réception dont il a été
l’objet, toute la joie qu’il éprouve de le voir enfin triompher
de leurs ennemis communs :
« Je ne scaurois vous représenter la joie que j'ay aiant sceu
« la bonne réception qu’on vous a faicte à Rome, dont je
« désire la continuation plus que vous mesme. Je m'asseure
«que vous n'oublierez rien de ce qui deppendra de
« vous pour la faire durer... Vous estes adroit et habile,
(1) Zid., p. 602.
(2) Correspond., t, V, p. 993e
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE ENI
« vous verrés, s’il vous plaist, avec M. le maréchal d’Estrées,
« à ménager tout ce qui sera nécessaire en cette occasion. »
Deux lettres des 8 avril et 8 mai 1637, closent pour ainsi
dire, la correspondance échangée entre Richelieu et Mazarin
comme vice-légat.
Dans l’une, Richelieu se réjouit encore de la demeure de
Mazarin à Rome, où la faveur qu'il obtient pourra être fort
utile au service du Roi. Dans l’autre : « Soyez ma caution, lui
« dit Richelieu, auprès de M. le cardinal Antoine, que je
« tiendray en faveur singulière toutes les occasions de le ser-
« vir. Quant à vous, par le passé, je ne doute point que vous
« ne soyés certain du présent et du futur (1). »
IV
Pendant son court passage à la vice-légation d'Avignon,
Jules Mazarin n'avait pas seulement reçu les hommages des
sujets du S.-Siège dans la province.
Il n'avait point fait que de parcourir, au milieu des témoi-
gnages de sympathie et des réceptions officielles, les domai
nes du S.-Siège. Il s'était préoccupé de l’état du pays, de son
administration, de ses besoins ct de ses vœux. Ne pouvant y
résider, par suite de ses foncuons de nonce à la cour de
France, il avait délégué, il est vrai, une partie de ses pou-
voirs à l'évêque de Cavaillon, Fabrice de la Bourdaisière,
qu’il désigna comme pro-vice-légat. Mais l'examen des actes
de ce pro-vice-légat, comme l'activité avec laquelle Mazarin
prit, à Paris et à Rome, la défense des intérêts de la province
dont l'administration lui était confiée, montrent qu'il ne se
désintéressait pas des affaires du Comtat, et que la Bourdai-
sière ne fut bien véritablement que son lieutenant, agissant
par ses ordres et sous sa propre responsabilité.
(x) Correspond., t. V, p. 1022-1028.
152 MÉMOIRES
Toutes les ordonnances rendues pendant cette période le
sont en son nom. Elles sont revêtues de son sceau comme
vice-légat: « Julius Mazarinus, vice-legatus Avinionensis. >
Quelques-unes, telles que celles concernant les étrangers et
Jes duels, sont signées de lui-même, et le pro-vice-légat n’in-
tervient que pour leur exécution. C’est lui-même qui traite,
à Paris, les affaires de cette vice-légation et qui touchent aux
intérêts les plus graves du pays. On retrouve,'dans ces divers
actes, le sens politique, la finesse, l'activité dont ce grand
homme devait donner tant de preuves dans sa longue car-
rière. Ces ordonnances du vice-légat Mazarin, dont nous
avons pu recueillir le texte intégral ou l'indication, sont au
nombre de 16, allant du 6 novembre 1634 au 15 mai 1637.
Elles concernent des sujets divers, dont quelques-uns, tels
que la garde des troupeaux, la chasse aux pigeons, le droit
de sexterage, les directes de la Chambre Apostolique, n’ont
point une grande importance, au point de vue de l’adminis-
tration générale du pays. Mais il n’en est pas de même des
actes concernant la défense de dépeupler de bois les monta-
gnes du Comtat (23 mai 1635), l’établissement des poids et
mesures (14 juin 1635), la chasse, l’organisation des corps
de notaires, et surtout de celles concernant le séjour des
étrangers dans le Comtat, les duels et les juifs.
L'’étendue de ce travail ne nous permet point d’analyser
tous ces actes dont on trouvera le texte ou le résumé aux
pièces justificatives, mais il est indispensable, pour faire con-
naître l'administration de Mazarin comme vice-légat, de
s'arrêter aux principales, à celles qui concernent le séjour des
étrangers dans le Comtat et les duels, les juifs et le déboise-
ment des montagnes.
La situation géographique du Comtat-Venaissin, qui le
condamna toujours à n'être qu’une enclave dans le territoire
français, favorisait singulièrement les gens du royaume et
d’ailleurs qui avaient maille à partir avec la justice de leur
pays et qui n'y trouvaient pas toute la tranquillité désirable.
Rien de plus facile que de franchir, soit du Dauphiné, soit de
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 153
la Provence, soit même du Languedoc, les frontières factices
établies et de vivre, en toute liberté, sur les terres de l’Église.
Aussi les villes comme les villages étaient pleins de gens sans
aveu qui continuaient le plus souvent, sous la protection in-
consciente ucs agents du pouvoir pontifical, leur vie de vols,
de rapines et de crimes. Souvent les États du pays s'étaient
plaints de cetteavalanche de criminels et de malandrins qui rem-
plissaient les villes et les bourgs et rendaient les villes peu sûres
Souvent aussiles vice-lésats, prédécesseurs de Mazarin, avaient
tenté, mais en.vain, de remédier à ces incursions. Îls avaient
toujours échoué, soit que les mesures prescrites ne fussent pas
assez énergiques, soit que les agents du pouvoir ne les appli-
quassent pas avec assez de rigueur. Sur les nouvelles plaintes
des États du pays, Mazarin, à son retour de Paris, fit publier,
le 20 avril 1636, une ordonnance sur le même sujet. Il enjoint
aux juges, capitaines, viguiers, châtelains, bayles, consuls ou
syndics des villes et autres lieux du Comtat de le tenir exac-
tement au courant de tout ce qui se produira d’extraordinaire,
sous peine de révocation et même de punition comme déso-
béissant aux ordres du vice-légat. Ils devront de même, sur-
veiller l'entrée des étrangers dans les diverses villes et villa-
ges, s’enquérir de leur qualité, de leur profession, de leur
état, de leur religion, de la cause de leur arrivée et de leur
séjour. S'il doit se prolonger pendant plus de huit jours, à
cette date, 1ls devront adresser à la vice-légation les rensei-
gnements etils ne devront point tolérer la présence plus
longue de ces étrangers sans une autorisation spéciale de la
vice-légation.
L'ordonnance sur les duels est encore plus sévère et là
encore, le vice-légat se montre le digne émule de son puis-
sant protecteur. On connaît, en effet, les rigoureuses ordon-
nances de Richelieu sur les duels, la sévérité avec laquelle il
les fit exécuter, le supplice de Montmorency-Bouteville, la
répulsion instinctive du cardinal pour toutes ces familles qui
avaient des spadassins que, selon son énergique expression,
154 MÉMOIRES
en parlant du chevalier de Guise et de son duel avec le baron
de Luz, « elles nourrissaient au sang » (1).
Mazarin ne fut ni moins vigilant, ni moins énergique à
Avignon et dans le Comtat-Venaissin : « Des hommes de ce
siècle, dit son ordonnance du 21 avril 1636, nonobstant
que se traite dudit crime de lèze Majesté divine et humaine,
au lieu de les avoir en horreur et abomination les rend,
par un extrême aveuglement, si fréquents et si ordinaires
qu'au mépris des constitutions, décrets et bulles, nottam-
ment celles de saincte mémoire Julle second et autres... ne
« font aulcune difficulté de contrevenir et s'aller esgorger,
« fondant sur iceulx un vain et imaginaire poinct d'honneur
« comme s’ilz alloient rendre quelque action véritablement
« glorieuse et louable. De quoy non seulement la noblesse
« mais indifféremment toute sorte de personne se licenciant
« soubs prétexte de courage, bastissent une gloire sur le res-
« sentiment des offenses qui publient ne se pouvoir faire que
« par cette voye abominable et terminer à la pointe de l'épée.
« Et les estrangers même viennent souvant faire le combat
« dans l’Estat et violer les terres de Sa Saincteté, les rendant
« le théâtre sanglant de ce prodigieux spectacle. »
Le vice-légat trouve, en outre, que par les duels, la Majesté
divine est offensée, l'autorité du prince méprisée, les lois vio-
lées, les familles désolées et ruinées, l'État lui-même troublé.
Aussi n’hésite-t-il pas à les défendre, sous peine de la vie,
de confiscation de biens, d’excommunication majeure, de
privation de sépulture ecclésiastique, pour ceux qui auront
été tués et d'excommunication majeure contre ceux qui les
auront ensevelis ou inhumés. En signe d'infamie, les corps
des duellistes morts sur le terrain devaient être remis entre
les mains des exécuteurs de la haute justice, traînés en che-
mise sur une claie dans les rues et carrefours de la ville d’A-
vignon, jusqu’à la place patibulaire où ils devaient être pen-
dus par les pieds au gibet dressé tout exprès. Leurs cadavres
RRARAS RARE
(1) Richelieu, Mémoires, édit. Petitot, I, 153-154.
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 155
| y resteraient vingt-quatre heures après lesquelles ils seraient
portés, par le même exécuteur, hors de la ville et jetés à la
voirie. Ceux qu’on n'aurait pu saisir seraient pendus en
effigie. Les uns et les autres étaient déclarés ignobles, rotu-
riers et infames, ils étaient déchus de tout rang et de tous
honneurs et dignités et déclarés criminels de lèse-majesté.
Les mêmes peines étaient encourues par tous « moyenneurs,
entremetteurs, assistants et protecteurs. »
Mais, pour prévenir ces rigueurs extrêmes de la justice, la
même ordonnance enjoint aux agents du Saint-Siège de faire
arrêter et emprisonner tout duelliste comtadin ou étranger
qui voudrait se battre dans leur juridiction. En cas de ré-
sistance, il leur était permis de leur courir sus et d'employer
contre eux la force armée, sans encourir aucune peine. Enfin
les hôtes et les hôtesses et autres personnes ne devaient leur
donner ni le vivre, ni le couvert. L'ordonnance se termine
en autorisant les agents du pouvoir « à faire sonner le toc-
« sin pour faire assembler le peuple avec les armes pour
« l'entière exécution de cette ordonnance. »
Ce n'était pas seulement les étrangers et les duels que Ma-
zarin surveillait. Il voulut donner aux Juifs d'Avignon et du
Comtat-Venaissin une liberté qui leur avait été souvent re-
fusée, celle de vaquer à leurs affaires aussi librement que les
autres citoyens. Par un mandement « du 2 juin 1636, il dé-
« fendait, en effet, de troubler, de vexer, molester les dictz
« Juifs, de pouvoir venir librement en ceste ville d'Avignon
« et son terroir et d’y séjourner et faire leurs affaires tous les
« jours indifféremment de la semaine, sans qu'ils puissent
« estre emprisonnés ou arrestés ny aucunement troublés en
« leurs personnes, montures, hardes, marchandises, fruits
« et danrées qu’ilz y pourteront. »
Parmi les ordonnances rendues par Mazarin, comme vice-
légat, il faut encore mentionner celles relatives à la chasse, aux
notaires, au billonnage et surtout à la fabrication des patats,
monnaie fort méprisée dans le Comtat, grâce aux nombreu-
ses contrefaçons dont elle était l’objet.
156 MÉMOIRES
Ce n'était pas seulement par ses ordonnances que Mazarin
faisait sentir son activité aux habitants du Comtat. Nous
avons dit que, dès son séjour à Paris, il s’était fait, près de
la cour de France, l'avocat dévoué de toutes les affaires de
ce pays. Parmi celles-ci, il y en avait une qui touchait aux
intérêts matériels de la population comtadine et qui la préoc-
cupait vivement ; c'était celle de l'approvisionnement du sel.
Cette région ne contenait aucune saline; elle était tributaire
du Dauphiné et de la Provence, c’est-à-dire de la France.
En 1632, les États avaient député à Paris un mandataire,
M. Galteri, pour s'entendre à ce sujet avec les ministres de
Louis XIIT et pour obtenir un traité par lequel le sel néces-
saire à l'alimentation d'Avignon et du Comtat serait délivré
à un taux raisonnable et établissant trois greniers à Carpen-
tras, à L'Isle et à Mornas. Le cardinal Bichi, nonce en
France, en avait conféré avec les ministres de Bouteiller et
de Lionne, mais l'affaire avait trainé en longueur jusqu’à
l’arrivée de Mazarin, comme nonce extraordinaire, et c'est
par son influence et son activité que l’envoyé des États ob-
tint la solution de cette affaire ainsi que des questions de la
foraine et de la douane pendantes à la cour de France, nou-
velle preuve de la sollicitude du vice-légat d'Avignon pour
tout ce qui touchait aux intérêts de sa vice-légation.
Cette sollicitude, Mazarin la continua à ce pays, lors même
que les événements l’eurent amené à jouer, à la cour de
France, le rôle brillant qui devait l’immortaliser. Nous en
avons pour preuve les lettres que le successeur de Richelieu
échange avec l'Université d'Avignon et avec les États du
Comtat. Il écrit, le 2 juillet 1649, au chancelier de l’Univer-
sité d'Avignon, qui lui avait demandé sa protection près du
grand-chancelier de France.
« Je n’ay peu refuser à l’ancienne affection que j’ay pour
« ce corps-là que J'ay veu fort celèbre du temps que j’estoys
« sur les lieux et qui ne l’est pas moins encore, à présent,
« ce mot de recommandation. »
En 1660, les États apprennent l’arrivée, en Provence, et
DR L'ACADÉNIE DE VAUCLUSE 157
à Avignon, de Louis XIV et de sa cour où se trouve Mazarin.
« Ils réclament la protection du puissant ministre, qui leur
« répond, le 2 mars : « Je conserve chèrement le souvenir
« de toutes les preuves de votre affection que vous m'avez
« donnée durant ma vice-légation. »
Ainsi, cette vice-légation d'Avignon, dont Jules Mazarin
fut chargé en 1634 laissa, dans l’histoire d'Avignon et du
Comtat-Venaissin, des traces durables, comme elle avait
laissé dans sa vie, de profonds souvenirs. C’est pendant son
passage dans les États pontificaux de France qu'il se conci-
lia définitivement l'estime et l'affection de Richelieu et de
Louis XIII ; c’est d'Avignon, où il avait été relégué par les
intrigues espagnoles, qu’il correspond avec Richelieu sur les
affaires du Saint-Siège et de la France. C’est à partir de ce
moment qu'il commence à jouer, dans notre histoire natio-
nale, un rôle considérable, et que le cardinal le considère
déjà comme son collaborateur, en attendant qu'à son lit de
mort, il le désigne au roi de France comme son successeur.
Si, plus tard, dans un mouvement de satisfaction de lui-
même et de son œuvre, qu'on lui a quelquefois reproché, il
écrit : « Quelque soit le malheur qui m'arrive, l'histoire
« n’aura que du bien à dire de moi, si elle veut être vraie »,
la ville d'Avignon et le Comtat-Venaissin n’ont point à
s'inscrire en faux contre ce jugement. Car ils trouvèrent
toujours en lui un défenseur dévoué et un protecteur puis-
sant, dont ils doivent être fiers d'inscrire le nom dans leurs
annales.
L. DUHAMEL.
158 MÉMOIRES
PIÈCES JUSTIFICATIVES
22 août 1634. |
Istruzioni a Mgr Mazzarino, 1634.
E noto a tutti il calamitoso stato della Serenissima casa di Lorena, la
quale hora rimane priva delli stati i quali ultimamente possedeva. La sede
apostolica la quale deve compatir particolarmente a gli affliti, ha scelto
V. S. accio come non nuovo della Corte di Francia, versato in tanti
affari, affettionato alla Santità Sua, e che in tante occasioni ha dato gaggio
della sua prudenza, possa più prontamente procurare i rimedii che saranno
più proficui per la restitutione di questa casa. Le ragioni che si addu-
cono da Francia altre sono antiche, altre nuove, altre di riputatione, altre
di ragion dit Stato.
Le antiche, sono la rivalità che questa Casa ha professato con quella
di Borbone, con haverla tenuta indietro dalla Corona, alla quale furono
alcuni che sospettorno questa non vi ambisse. Ma i motivi degli Antenati
loro che sono tanto chiari, mentre oltre al grand conquistatore Gofiredo
se ne numerano altri che hanno goduto gran principati in parti lontane.
La difesa di Metz fù riconosciuta dal duca di Ghisa uscito di questa casa,
oltre ad altre attioni fatte dal medesimo a pro della Francia. 11 duca pre-
sente di queste duchesse si mostro osservantissimo d'Henrico IV® : et in-
sieme con altri della sua Casa procuro che più presto cadesse in Henri-
co IV° il regno che uscisse in altri. Cosi pare che gli errori de siano stati
da passati medicati.
Quelle poi d'haver ricevuto il fratello di Sua Maestà ne suoi Stati, e
d'haverlo casato con la sorella, dicono che questo successe in vita del
Principe li Vademonte ; perd tal quale sia stato l’atto non esser loro
e ci che è successo dopo dette diffidenze, e disgusto a S. Ma, esser stato
tutto consequente a questo atto haverlo per rispetto taciuto alla MtsS.,
esser da questo atto seguito tutti gli altri impegni fin a metter in risico
i proprii stati. Hora è proprio della clemenza perdonare a quelli che non
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 159
possono più offendere. Il cardinal di Lorena parue più affettionato
del! altro, e si è ritirato da un Principe ch'è lontano e non puo muover
guerra, anzi conserva buona amicitia con S. Mta tale è la Duchessa, la
quale asserisce il signor Card. di Richelieu esser ricorsa a Francesi, et am-
bidue non si sono fermati in Milano, ma ritiratisi fuori di ogni sospetto
d’instigare contro la Francia. E finalmente oltre ” 1 duca di Baviera, et
altri suoi parenti, Madama la Granduchessa di Fiorenza, a i meriti della
quale deve la Francia la remissione delle ingiurie che gli havesse fatto
tutta la casa di Lorena.
La riputazione di S. Mte se non s’è abastanza con la dimostrata ven-
detta sadisfatta, , supplica la clemenza :
Parcere subjectis et debellare superbos.
Alle ragioni poi di Stato, le quali nell animo giusto e clemente di
S. MA non devono parere soverchiamente, niuna cosa pud maggiormente
rispondere che il mostrare come evidentemente si salva ogni buon effetto
che ne potesse sortire a pro della Francia ; del mantenere il concordato
ultimamente fatto col duca Carlo, perchè cosi rimane obligata in perpe-
tuo questa Casa. Le fortezze sono in mano di S. Mta per antemirale
della Francia, finchè durano i sospetti presenti.
V. S. dunque informata di queste ragioni, se ne invierà quanto prima
alla volta d’Avignone, al cui governo contitolo di vice-legato è stata des-
tinata.
Farà il viaggio di Toscana, et ivi visiterà il duca, e la duchessa di Lo-
rena e Serenissima Madama per i quali si danno a V. S. brevi di N. Sre
e mie lettere et data parte all” A. À, loro degli ordini che tiene di arri-
* vare alla Corte di Francia da potersi intendere con noi ; e se occorresse di
scriver ad altri ministri, si serva della cifera comune di Mons. Nuntio.
Vada V. S. con l’aiuto di Dio, e con la benedittione che le da Nro Sre
ad un impresa degna del gran zelo di S. Be del valore e sufficienza di
lei, mentre io l’'accompagno con mio particolare affetto.
Roma, 22 agosto 1634.
Il Card. BARBERINO.
Descriptum et recognitum ex originali docum. extante in vol. CIX cui
titulus « Politica Varia, » pag. 259, 260, quod vol. adservatur in Tabu-
lar. Vaticani.
160 MÉMOIRES
IT
1634-1636
Ordonnances de Jules Mazarin comme vice-legat.
6 novembre 1634 (La Bourdaisière).
Concernant les troupeaux étrangers.
Citée et rapportée par Mgr Grégoire Salviati (1% août 1665).
16 janvier 1635. (La Bourdaisière).
Défendant la chasse aux pigeons.
Citée par Bondelmonti. (12 juillet 1732).
23 mai 1635 (La Bourdaisière).
Inhibition de la chasse aux pigeons.
Recueil de Lomellini, pag. 106.
Citée par Bondelmonti, (12 juillet 1732.)
Du mandement de Monseigneur lIllustrissime et Reverendissime Fa-
brice de La Bordesière, évesque de Cavaillon, provicelegat et gouverneur
général ez cité et légation d'Avignon, a l'instance et requeste de M. le
Procureur Général du pais du Contat-Venayssin et en ensuite des conclu-
sions faictes audict pays deuement autorisées par Sa Seigneurie Illustris-
sime est inhibé et defendu à toutes personnes de quel estat, qualité et
condition que soient de chasser par tout le dit pays du Contat aux pis
geons de pigeonniers et collombiers soit aux fillets ou aultrement en
quelle aultre sorte de chasse ou instrument que ce soit ny aux perdrix a
la toune, feu, grenade et du peyrol ny a lassade, a l’appel sive chanterelle
en tel temps que ce soit comme aussyÿ est prohibé et deffendu comme
dessus de chasser à toute sorte de chasse, aux perdrix, aux lièvres et aux
lapins, aux furetz par tout ledit pays durant les mois d'avril, may et juin
de chasque année et chasser a la secrette au temps des fruits pendentz
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 161
dans les vignes et bled en quel temps que ce soit, dans les garennes fer-
mées suivant les Estats de 1594. Le tout sous les peines, ouitre la confis=
cation des armes ou instrunients de chasse, de quatre escus, pour la pre=
mière fois, pour la seconde, de dix et pour la tierce de vingt-cinq escus et
du fouet, à qui n'aura de quoy payer, applicables les dittes peines pecuniè-
res, un tiers aux gardes du terroir qu'ilz demeureront ou autre dénoncia-
teur, autre tiers au fisc et l’autre tiers à la ville ou lieu dans le terroir du-
quel seront estés trouvés ainsy chassantz, pour estre emploiés en œuvres
pies.
Est aussy nottifié que le bande et réglement faict par Sa dicte Sei-
gneurie Illustrissime, le 26 janvier dernier touchant les cartiers reservés
pour la chasse en certains endroits des terroirs de Carpentras, Aubignan,
Sarrian et Loriol pour une année seulement, sera observé non seulement
pour la dicte année mais encores jusques que autrement soit esté con-
clud par ledict pays. Et à ce que nul ne puisse prétendre cause d’igno-
rance, est enjoint et commandé icelles estre publiées par la présente citté
d'Avignon et par les villes et lieux du pays du Comtat-Venayssin et copie
d’icelles estre affichée au besoing sera dans ledit pays, le tout suivant
l'ordinaire.
Donné en Avignon au Palais, Apostolique, ce vingt troisième may mil
six cent trente cinq.
FABRICIUS. episcopus Cavallicensis.
Extrait des cayers, réglements et bandes de l’Estat de la Légation d’A-
vignon par moy Ruffi, archiviste.
(Origine. Archiv. de Vaucluse. Série B. Cours. de Monteux. B, 2506.
folo 260. vo).
23 mai 1636. (La Bourdaisière).
Deffense de dépeupler de bois les montagnes du Comtat.
Recueil de Lomellini, pag. 107.
14 juin 1635. (La Bourdaisière).
Pour l'établissement des Poids et Mesures.
Recueil de Lorellini, pag. 108.
6 aoû: 1636. (La Bourdaisière).
Pour le droit de sesterage.
Recueil de Lomellini, III.
162 MÉMOIRES
-8 mars 1636.
Portant adjudication à M. l'avocat et procureur général de N.S.
Père en cette cité.et légation d'Avignon de toutes les causes tant came-
rales, patrimoniales que autres de la Reverende Chambre Apostolique.
Recueil de Lomellini, pag. 242.
20 avril 1636.
Mandement pour le séjour des étrangers à Avignon et dans le Comtat.
Du mandement de Nostre Saint Père le Pape et de Monseigneur Illus=
trissime et Reverendissime Julie Mazarin, referendaire de l’une et l’autre
signature, vice-légat et gouverneur general ez cité et vice légation d’Avi-
gnon, à l'instance et requeste de Monseigneur l’Avocat et Procureur Ge-
neral ez dictes cité et legation d'Avignon, D'aultant que mondict Seigneur
Illustrissime vice-légat a esté adverti que surviennent des choses très
importantes et se commettent plusieurs excès aux villes et lieux du pays
du Comté Venayssin, sans que on en puisse scavoir aucune chose, qu'est
cause de beaucoup d’inconveniants et troubles du repos dudict pays, pour
a quoy obvier, ensuitte d’autres criées et mandements sur ce faits par cy
devant, de l’authorité de Nosseigneurs Eminentissime et Reverendissime
Cardinal légat et Illustrissime et Reverendissime vicelégat il est très ex-
pressement enjoint et commandé à tous les sieurs juges, capitaines, vi-
guiers, chastelains, bayles, consuls et scindics des villes et lieux dudict
pays du Comté Venayssin leurs lieutenants et a chascun d'eulx comme
il appartiendra et à leurs personnes, aux successeurs en leurs charges,
que, survenant ausdictes Villes et lieux aucuns excès et autres choses -
importantes, ilz ayent aussitost à en donner advis à mondict seigneur
Illustrissime Vice Legat pour y pouvoir donner remède nécessaire sans
y faire aucune faute, sur la peyne de privation de leur estat et de s'en
prendre à eux, à leur propre particulier et privé nom et estre punis
comme désobeissans aux mandements de la Seigneurie Illustrissime, sans
espoir et remission aucune.
Et pour ce aussi que se retirent journellement aux villes et lieux sus-
dicts, plusieurs estrangers sans sçavoir la qualité, estat, profession, relli-
gion et la cause de leur retraite, il est de mesme enjoint et commandé
respectivement auxdictz sieurs juges, cappitaines, viguiers chastelains,
bayles, consuls et scindicz des dictes villes et lieux, leurs lieutenants et
chascun d'eux et en leur personne et à leurs successeurs ausdictes charges
que, survenant quelques estrangers dans leurs dictes villes et lieux de quel-
que estat, degré, nation et qualité qu'il soit, sans nul excepter et qu'il y
demeurera et séjournera huict jours, incontinant iceulx passés, en ayent
aussi à donner advis à mon dict seigneur, ensemble de sa qualité, profes-
sion et cause de sa retraite et séjour et ne le puissent recepvoir pour
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 163
habitant sans au prealable avoir donné ledict advis et receu la volonté
de mon dict seigneur, sur la dicte peine. Et afin que leurs successeurs
ausdictes charges ne puissent de ce dessus prétendre cause d'ignorance,
est enjoint et commandé ces presentes estre enregistrées rière le greffe
des dictes villes et lieux publics et notifiées par le greffier d’iceulx ou
leurs substituts lors de Ia création et entrée desdicts successeurs aus-
dictes charges, sans qu’il soit besoin le faire republier à voix de trompe
et cry public, mais seulement icelles faire exploiter particulièrement ainsi
que est dict cy dessus et faire mettre les intimations et exploits de chas-
cune des dictes villes et lieux au bas d’icelles pour estre en après envoyées
à mondict seigneur lIllustrissime et Reverendissime vice légat, sans y
faire aucune faulte sur la dicte peyne.
Donné en Avignon, au Palais Apostolique, ce dix neufviesme Apvril
mil six cent trente six.
Signé : Julie MaAzaRIN, vicelégat.
Veu : DE LOBEAU, advocat géneral.
Ainsi signé à l'original.
Extrait de son original, estant dans le cahier des criées et reglements
de l’Estat de la légation d'Avignon et collationné par moy Balthazar Ruf,
archiviste et secretaire de l’Estat et Reverande Chambre Apostolique
d'Avignon.
Origine : Arch. de Vaucluse. B. Cour de justice de Monteux. Enre-
gistrements et Insinuations 1630-1660. fol. 291 et suiv.
B. Cour de Mazan. B. 2499. Procès litteratoires.
Recueil de Lomellini, page 119.
Indiqué : Reglements des Vice-Légats 1. fol. 26.
21 avril 1636.
Mandement contre les duels.
Du mandement de Notre Saint Père le Pape Urbain huitiesme, heureuse
sement regnant et de Monseigneur Illustrissime et Eminentissime et Re-
verendissime cardinal Antonio Barberini, légat de la cité et légation
d’Avignon et par ordre exprés de Monseigneur Illustrissime et Serenissi-
me Julie Mazarin, referendaire de l’une et l’autre signature, vice légat et
gouverneur général de la cité et légation d'Avignon, à l'instance et re-
queste de Monseigneur l'advocat et procureur général de Sa Sainteté en
la dicte legation. Combien que par les soins particuliers, à l’imitation de
nos predécesseurs, nous avons procuré par et avec moyens à nous possi-
bles, de maintenir et conserver les subjectz de Sa Sainteté en bonne paix
et amitié sur les querelles et desbats qui se suscitent et arrivent journel-
lement entre eux, au moyen desquelles ne désirant rien plus que desan-
164 MÉMOIRES
fraindre les voyes et en abolir l'usage et la memoyre voyant que la perni-
cieuse licence et inveterée malice des hommes de ce siècle nonobstant que
se traite dudict crime de Leze Majesté divine et humaine, au lieu de les
avoir en horreur, et abomination les rend par un extrême aveurlement si
fréquents et ordinaires qu'au mespris des constitutions, decrets et bulles,
nottamment celles de sainte mémoire Julle second et autres par plusieurs
crites et deffenses si souvent éditées, ils ne font aucune difficulté de
contrevenir et s'aller égorger fondant sur iceulx un vain et imaginaire
point d'honneur, comme s'ilz alloient rendre quelque action véritablement
glorieuse et louable. De quoy non seulement la noblesse mais indiferem-
ment toute sorte de personne se licenciant soubs prétexte de courage,
bastissent une gloire sur le ressentiment des offenses qui publient ne se
pouvoir faire que par cette voye abominable et terminer à la pointe de
l’espée. Et les estrangers mesmes viennent souvant faire le combat dans
J'Estat et violer les terres de Sa Sainteté, les rendant le théatre sanglant
de ce prodigieux spectacle. Et d’aultant au lieu d’avoir peu contenir par
le passé, cette pernicieuce licence, nous n'avons recongneu aucun amen-
dement, avons consideré la rigueur et grandeur des peynes y estre extrè-
mement requise et nécessaire et particulièrement pour y estre la divine
Majesté en semblables excés très griefvement offensée, l’authorité du
Prince mesprisée et foulée, les loix violées, les familles et souvent les
plus notables désoltes et ruinées, les villes et lieux en très grand desor-
dre et esmotions jusques à troubler l'Estat et, ce qui est plus important,
bien souvent, il y va de la perte du corps et de l'ame. A quoy desirant
obvier, en confirmation des criées et deffenses cy devant faictes que vou-
lons demeurer en leur force et valeur et en adjoustant à icelles :
Ilest, de nouvean, tres expressement prohibé ct deffendu à toutes per
sonnes de quel estat, grade et condition qu'elles soient, sans nul excepter,
en quelle façon et manière que ce soit, tant par soy que par aultre per
sonne, de donner aucune assignation de combat, lettres, cartel de desfit
ny autrement come que ce soyt, exequter iny faire exequter aucun
duel ny assister et favoriser prester armes ny ayde quelconques à telz
dueillans, à peyne de la vie, confiscation des biens, excommunication majeure,
privation de sépulture ecclésiastique aux corps de ceux qui auront esté
tués ausditz dueils et combats, declarant pareillement excommuniés d'ex-
communication majeure tous ceux qui les auront ensevelis et inhumés,
contre lesquels corps morts sera procédé rigoureusement et à iceulx ap-
pliquées les peynes et supplices deubs à un si éxecrable délict, damnant a
perpetuité leur mémoire. Lesquels corps morts voulons et ordonnons es-
tre, en signe de perpetuelle infamie, remis effectuellement entre les mains
de l’exequteur de la haute justice, traisnés en chemise sur une claye, par
les rues et carrefours accoustumés de la presente ville jusques à la place
patibulaire ou par ledict exéquteur seront effectucllement pendus par les
piedz au gibet qu'à ces fins sera expressement dressé. Et après y avoir de-
meuré l’espace de vingt quatre heures, seront par le même exequteur portés
hors la présente ville et jettès à la voyrie, outre les peynes que dessus.
Et quant à ceux qui n'auront este saisis et apréhendés, outre les susdites
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 105
peynes, seront par ledit exécuteur, la même place patibulaire exéqutés en
effigie, lesquels tant morts que absents ou autres avons declaré et decla-
rons par ces presentes innobles, roturiers et infames, descheus de toute
charge, inhabiles, incapables d'icelles et de tous autres honneurs et digni-
tés, criminels de leze Majesté, de sédition, rebellion et autres censures
spirituelles et peynes temporelles portées par les bulles, constitutions, ca-
nons, decrets et conciles susdits, lesquelles deffenses et peynes, voulons
avoyr lieu, non seulement aux combats effectuellement faicts, ausquels il
y aura eu mort ou blessure, mais encor lorsque de ce faire seront esté em-
peschés y ayant heu préalablement appel.
Plus voulons ce dessus avoir lieu non seulement contre les principaux
dualistes et second mais encore contre tous moyenneurs, entremetteurs,
assistants et protecteurs, lesquelles le sont et à chascun d’iceulx dès main-
tenant comme pour lors declarées et qu'ilz encourront sans autre décla-
ration. Et sera procedé comme contre les criminels de leze Majesté et
conformément ausdites bulles, sans aucun esgard ny exception d'aucune
personne ny que sur ce puisse estre dispensé ny aucune des dictes peynes
moderées ce qui est expressement prohibé et deffendu et levé pouvoir de
ce faire à tous juge et magistrat de cest Estat. Et, en outre, que le laps de
temps de vingt ans ou autres quelconques n’y puisse avoir ou estre pre=
tendue aucune prescription. Et par ce, est très expressement enjoint et
commandé à tous magistrats, officiers de guerre et de justice, consulz,
scindics des villes et lieux de cest Estat et à chacun d’eulx ou autres qu'il
appartiendra qu'au cas des villes et lieux de sa residence et jurisdiction
où le terroir arrivât quelqu'un tant subject de Nostre Saint Père que es-
trangers, de quel estat et condition que soit pour se battre, de s’employer
avec toute la force et diligence pour les empêcher et, outre ce, les faire
saisir et constituer prisonniers avec très expres commandement à tous les
habitants des villes et lieux d'assister lesdits officiers et consuls et leur
donner en ce, main forte et nécessaire. Et au cas que telles personnes vou-
lussent user de résistance, leur est permis leur courir sus et les arrester
avec toute! violence et force d'armes, sans aucune repréhension ny que
puissent encourir aucune peyne. Et advenant que aucuns des justiciers,
consuls et particuliers manquassent à aucune des choses à eux ordonnée
et commandée, seront punis rigoureusement et exemplairement à l'arbitre
de mondict Seigneur Illustrissime vicelegat. Et finallement est prohibé et
expressement deffendu à tous hostes, hostesses et autres personnes quel-
conques retirer et loger en leurs maisons et logis aucuns desdits dualistes
ny ceux qui les acompagneront et assisteront, moins leur donner à boyre
et à manger et à leurs chevaux. Mais est enjoint aux susdits hostes ou
hostesses d’en donner advis aux officiers de justice, de guerre et aux con-
suls ausquels est recommandé, si telles personnes sont dans le village, leur
faire fermer les portes, les arrester prisonniers comme dessus et, si be-
soin est, faire sonner le tocsin pour faire assembler le peuple avec les armes
pour l'entière execution des presentes, garder et conserver les dits prison-
niers seurement et du tout en mander advis par homme exprés à mondict
166 MÉMOIRES
Seigneur Illustrissime Vice legat, avec diligence et vitesse sur peyne de
désobeissance et autre arbitraire. "
Donné au Palais Apostolique dudict Avignon, le vingtième apvril mil
six centtrente-six.
Signé : Jules Mazarin, vice légat.
Visa : De Labeau, Rufi, archi,
vista, secretarius, cancellarius,
apostolica auctoritate.
Origine : Archives de Vaucluse. B. Cour de Monteux, Insinua-
tions et enregistrement. Cour de Mazan. — Procès litteratoires.
B. 2499.
Placard du temps. Imprimé : En Avignon. De l'imprimerie de
Jacques Bramereau, imprimeur de Sa Sainteté, de la Ville et
Université. Avec permission.
Bibl. d'Avignon. Recueil Massilian. Règlements des Vices-Légats
14 juin 1621 — 14 avril 1676. fol° 25.
2 juin 1636.
Mandement de Mazarin sur les Juifs.
Du mandement de Monseigneur Illustrissime et Reverendissime Julie
Mazarin, refferendaire de l’une et l'autre signature, pour Nostre Saint
Père le Pape, vice-légat et gouverneur général de la legation d'Avignon,
à la requeste des bailons de la carrière des juifs de la ville de Carpentras,
tant en leurs noms que de tous les juifs habitants du Comtat-Venaissin,
par le premier corrier de Nostre Sainct Père ou sergent sur ce requis-
soient faictes inhibitions ou deffances à toutes personnes qu’il appartiendra
à nommer à l'exploit des presentes, s'ils peuvent estre treuvées en per-
sonne, sinon faictes deubes diligences par diversion ou affixion de coppie
des presentes et par la seule inhibition d’icelles de troubler, vexer ou mo-
lester lesdicts instantz de pouvoir librement venir en ceste ville d'Avignon
et son terroir et y séjourner et faire leurs affaires, tous les jours indifferem-
ment de la semaine, sans qu’ilz puissent estre emprisonnés, arrestés ny
aucunement troublés en leurs personnes, montures, hardes, marchandises,
fruitz et danrrées qu'ilz y pourteront ou fairont pourter, pour aulcunes
debtes des communautés ou villes et lieux en general de leurs pays et
provinces encore qu'ilz se trouvassent obligés, en leur particulier propre,
et privé, non pour les debtes communes tant seulement, et bien qu'il s'a-
gist de personnes ecclesiastiques, monastères, hospitaulx, vefves, pupilz et
aultres privilegiés, nonobstant toutes soumississions, juremantz, renoncia-
tions, statuts, ordonnances et toutes autres choses faisantz au contraire,
s fust particulierement derrogé conformément et tout
encores que par icelle
criées et proclamations obtenues
ainsy qu'est pourté par les reglemants,
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 107
pour la part des dictz instantz par le greffier soubsigné à peyne de déso-
béiyssance et de vingt-cinq marcs d'argent fin, applicables au fisc de Sa
Saincteté. Donné en Avignon, au Palais apostolique, le second juing
mil six centz trente six.
Origine: Archiv. de Vaucluse. B.
16 Juin 1636.
Mandement pour la Chasse.
Du mandement de Monseigneur Illustrissime et Reverendissime Julie
Mazarin, referendaire de l’une et l’autre signature, vice-légat et gouver-
neur generalez cité et légation d'Avignon, a l'instance et requête de Mon-
seigneur le Procureur général du pays du Comtat Venayssin et ensuite
des conclusions faictes audict pays deuementauthorisées par Sa Seigneurie
Illustrissime tant en l’année mil six cent trente cinq que le present jour et
desquelles après dans les règlements de la dicte legation, tenus par l’ar-
chiviste soubsigné, est inhibé et deffendu à toutes personnes de quel estat
qualité et conditions que soient, de chasser par tout ledict pays du Comtat
aux pigeons des pigeonniers ou colombiers soit aux filets ou autrement en
quelle autre sorte de chasse ou autrement que ce soit ny aux perdrix, à
la tonne fer, grenades et du peyrol ny à la lassade, a l'appel sive chante-
relle en tel temps que ce soyt comme aussi est prohibé et deffendu comme
dessus de chasser à toute sorte de chasse, aux perdrix, aux lièvres et aux
lapins, aux furets par tout ledict pays durant les moys d’apvril, may,
juin et juillet de chaque année, moins terrager ou chasser à la terrete aux
temps des fruits pendans dans les vignes et bledz et, en quel temps que
ce soit, dans les garennes fermées suyvant les statuts de l’an mil cinq cent
nonante quatre, le tout sur les peynes outre la confiscation des armes ou
instruments de chasse de quatre escus, la première fois, pour la seconde
de dix et pour latierce, de vingt-cinq escus et du fouet à qui n'aura de
quoi payer, appliquées les dictes peynes pécuniaires un tiers aux gardes du
terroyr qui dénonceront ou autre dénonciateur, aultre tiers au fiscet l'au-
tre tiers à la ville ou lieu dans le terroyr auquel ilz seront esté trouvés
ainsy chassants, pour estre employée en œuvres pies. Et aussi nottifié par
le bande et règlement fait par sa dicte Seigneurie Illustrissime du vingt-
six janvier dernier touchant le quartier réservé pour la chasse en certains
endroits des terroirs de Carpentras, Aubignan, Sarrians, Monteux et Loriol
pour une année seulement sera observé non seulement pour ladite année,
mais egcore jusqu’à ce que autrement soit esté conclud par les dicts pays,
Et à ce que nul puisse prétendre ignorance des présentes, est enjoint et
commandé icelles estre publiées par la présente cité d'Avignon et par les
villes et lieux du pays du Comtat Venayssin et coppie d'icelle estre afligée
où besoin sera par le dict pays, le tout suyvant l'ordinaire.
Donné en Avignon, au Palais apostolique, ce seizième juin mil huit cent
trente-six.
168 MÉMOIRES
A Messieurs, Messieurs les Consuls des villes des pays du Comté
Venayssin.
I vous playra faire payer le porteur du present règlement à raison de
cinq sous par lieue d'un lieu à l'autre conformément à l’année passée,
attendu que le séjour que luy conviendra fayre et le faire faire despescher
s’il vous plaist promptement, et vous offrant mes très humbles services
seray à jamais, Messieurs. votre affectionné serviteur.
GALTERI, procureur general du pays.
De Carpentras, ce 22 juin 1636.
Cité par Mgr. Bondelmonti, 12 juillet 1732.
Origine: Cour de Monteux. Enregist. et insinuations.
Cité : Recueil Massilian. Règlements s, fol. 27.
31 août 1636.
Pour les notaires.
Cité : Règlements des vice-légats, 1. fol. 29.
31 août 1636.
Ordonnance de J. Mazarin concernant les directes de la R. Chambre.
Cité par Mgr Aquaviva, 16 juin 1748.
Massilian : Règlements des vice-légats, x, fol. 28.
11 février 1637.
Ordonnance de Mazarin portant que ceux du Comié-Venaissin ne
pourront être emprisonnés en vertu des Statuts d'Avignon.
Recueil de Lomellini, pag. 131+
Cité : Réglements des vice-légats, page 30°
4 février 1637.
Sur le moyen de prouvoir a ce que les Juifs ne puissent obtenir
doresnavant ou leurs sauf conduictz ou exemptions particulières pour le
payement des debtes communes.
Item que les communautés ny susditz particuliers Juifs ne puissent
avoir pour tout à l’advenir, plus d'un mois de sauf conduit lequel expiré
ne leur soit renouvellé.
Que les sauf conduitz des dictes carrières ne soyent favorables aux par”
ticuliers pour leurs debtes propres.
nn
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 109
Item qu'il soit généralement défendu aux Juifs de pouvoir prendre
ny tenir aulcunes fermes, arrentements, vingtains, ny aultres charges et
impositions des villes, attendu les grands usures, et extorsions qu'ils sont
coustoumiers de fere sur les pauvres chrestiens.
Son Eminence avec mes dictz seigneurs et messieurs dessus assemblés
donnent charge audict sieur procureur général de supplier très humble-
ment Monseigneur Illustrissime provice-légat à ce que l'ordre laissé par
Monseigneur Illustrissime Mazarin, vice-légat d'Avignon et autres envoyés
de Rome sur le faict desditz saufs conduitz soit observé et qu'il ne soit
permi doresnavant aux Juifs de tenir aulcuns arrentements ny aultres
charges et impositions de ville pour les raisons sus alléguées oultre la
corrupterie de leur religion qu’ilz peuvent insinuer parmy les peuples
avec leurs negoces et fréquentations.
(Origine : Archiv. de Vaucluse, C. 24, fol. 212.
16 février 1637.
| Defendant la chasse aux pigeons.
: . Recueil de Lomellini, pags 121.
Du mandement de Monseigneur Illustrissime et Reverendissime Fabrice
de La Bourdesière, evesque de Cavaillon, pro-vice-légat pour Monsei-
gneur Illustrissime et Reverendissime Jullie Mazarin, refferendere de
lune et l'autre signature, vice-légat et gouverneur général des citté et
legation d'Avignon et à l'instance de M. le procureur général du pays du
Comtat-Venayssin, ensuitte des conclusions faictes audict pays par ses
dictes Seigneuries Illustrissimes authorisées ès années mil six cents trente
cinq et trente six, desquelles appert dans les registres de la dicte légation
tenus par l’archiviste soubsigné, et notamment d’une conclusion faicte
audict pays le cinquiesme du présent mois, par ces présentes et de nou-
veau, en tant que de besoing, inhibé et deffendu à toutes personnes, de
quel estat, qualité et conditions que soient, de chasser partout ledict pays
du Comtat aux pigeons des pigeonniers ou colombiers, soit aux filetz ou
autrement de quelle autre sorte de chasse ou instruments que ce soit, ny
aux perdrix, à la tonne, fer, grenade et du peyrol ny à l’assade, à l'appel sive
chanterelle en tel temps que ce soit, comme aussi est prohibé et deffendu
comme dessus, de chasser à toute sorte de chasse, aux perdrix, aux lièvres
et aux lapins, aux furetz partout ledict pays durant les mois d'avril, de
may, juin et juillet de chasque année, moins terrager ou chasser au temps
des fruits pendantz dans les vignes ou blés et en quel temps que ce soit
dans les garennes fermées suivant les Estats de 1594, le tout soubs peynes,
oultre la confiscation des armes ou instrumentz de chasse, de quatre escuz,
la première fois, pour la seconde, de dix et pour la troisième de vingt-
cinq escuz et du fouet à qui n'aura de quoy payer, applicables les dictes
170 MÉMOIRES
peynes premières, un tiers aux gardes du terroir qui denonceront ou au-
tres denonciateurs, autre tiers au fisc et l'autre tiers à la ville ou bien dan
le terroir duquel ils seront esté trouvés ainsi chassants pour estre emploiés
en œuvres pies.
Est aussy notifié que le bande et règlement faict par sa dicte Seigneu-
rie Illustrissime du 26 janvier 1636 touchant le cartier reservé pour la
chasse en certains endroits des terroirs de Carpentras, Aubignan, Sarrian,
Monteulx et Loriol pour une année seulement sera observé non seulement
en la presente année mais encore jusques que autrement soit esté conclud
par ledict pays. Et afin que nul puisse pretendre cause d’ignorance, etc.
Donné en Avignon, au Palais apostolique ce seiziesme février mil six
cents trente sept.
F. Episcop. Caval. provicelegatus. Rufy, archivista.
Origine : Archiv. de Vaucluse, B. 2506, fol, 304.
1s mai 1637 (La Bourdaisière, évêque de Cavaillon, provicelégat pour
Mgr Jules Mazarin).
Défense de faire billonnage, etc.
Nous Fabrice de La Bourdesière, évesque de Cavaillon, provicelégat et
gouverneur général en ceste citté et légation d'Avignon, nous ayant esté
remonstré par M. le procureur général des trois estats du pays du Comtat
de Venysse joinct à luy Monseigneur l'advocat et procureur général de
Nostre Saint Père en ceste dicte citté et légation que, nonobstant les
deffenses et prohibitions cy devant faictes de notre authorité, plusieurs
estrangers et autres continuent à exposer journellement soit aux achapts
des marchandises et autres payements des petits pataz noirs a deux clefz
faux et contrefaitz, sans aulcune fin et que plusieurs habitantz dudict pays
du Comté et autres que se trouvent avoir receu quantité des dictz patatz
faux de la dicte qualité, quoy qu'ilz en soient informez, prétendent et
tachent de les passer journellement avec le meslange des autres bons, au
préjudice du public, de ceux qui les reçoivent et encores au préjudice du
cours des bons patatz ausquels l’apprehention de recevoir des faux apporte
quelque reffus, lequel mal come universel en cest estat, estant tolleré par
connivence se rendroit invétéréet difficile d’en oster le pernicieux usage,
s'il n’y est par nous pourveu d’un prompt et convenable remède. A quoy
desirant prouvoir et retrancher les illicites negociations de ceulx qui font
traffic d'exposer de ceste faulse monoie, arrêter les abbus qui se glissent
a la debite des dites espèces et establir la liberté et facilité du commerce
par l'exposition des bonnes espèces tant seulement et bannissement des
faulces ;
ù
4
Fr Os.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 171
Avons, par ces présentes que voulons estre inviolablement observées,
ordonné et ordonnons que tous ceulx tant habitant dudict pays du Comtat
que aultres étrangers dequelle qualité et condition qu'ilz soient, sans nul
excepter, qui porteront des diz patas noirs a deux clefs soit par employ
de marchandises, payement des debtes, rentes que aultres affaires quelcon-
ques dans les villes et lieux dudit pays du Comitat ayent à exhiber et faire
voir toute la quantité des diz patas tant bone que mauvaise qu'ilz y porte-
ront aux commis qui seront spéciallement depputés scavoir : à Carpentras,
par M. le recteur du Comté et aulx aultres villes et lieulx d’icelluy par les
magistrats et officiers de Nostre Sainct Père, bayles ou aultres adminis-
trantz la justice, et n'y ayant personnes à ce cappables des lieux plus
proches, pour en faire la triaille et séparation et ceux qui seront recognus
faulx estre par iceulx commis en présence des parties coupés et sizellés
et les pièces rendues ausdites parties. Ce qu’enjoignons tres expres-
sement aus diz commis à peine de désobéyssance et de s'en prendre à
leur propre comme aussi à ceux qui porteront des diz pataz sçavoir aux
estrangers desaussitost qu’ilz entreront et aux habitanz dudict pays du
Comté dans quinze jours, pour le plus tard à compter du jour de la pu-
blication des présentes, à peyne de la confiscation des diz pataz tant bons
que mauvais qui se trouveront meslés et outre ce de diz escus d’amendes,
pour la première fois applicable au fisc de Nostre Sainct Père pour ceux qui
auront de quoy payer, et ceux qui n'auront de quoy d’'estre exposés au
carcan public durant deux heures, et pour la seconde fois qui contrevien-
dront, de cinquante escus à ceux qui auront de quoy payer et encourables
comme dessus, et à ceulx qui n'auront de quoy, de la peyne du fouet par
les carrefours accoustumés de lieu où ilz seront apprehendés en faulte.
Si donnons en mandement à tous juges, magistratz,. consuls, justiciers,
officiers de justice et police veiller et tenir la main à l'observation des
présentes à peyne de désobéissance et autre arbitraire, auxquels consuls
des villes et lieux dudict Comté, enjoigaons expressement de payer tel
salaire qu’il sera convenu auxdiz depputés pour la visite et sizellement
desdictes espèces, lesquelles seront choisies des personnes intelligentes et
capables pour laditte affaire. Et à ce que aulcune ne puisse alleguer igno-
rance des presentes, avons ordonné et ordonnons icelles estre publiées à
son de trompe par tous les villes et lieux dudict pays du Comté et coppies
en estre affigées partout où besoing Sera.
_ Donné en Avignonau Palais apostolique, ce quinziesme de may mil six
centz trente sept.
F. Episcop. Cavall. proviceleg.
Origine : Archiv. de Vaucluse, B. 2506, fol. 309-
Archiv. mun. d'Avignon, Boîte 17.
ÉUOYOUR
LE CALVAIRE
Mon épaule a fléchi sous ma pesante croix,
Et j'ai beau crier grâce au destin trop sévère,
Aucun espoir ne m'aide à gravir mon Calvaire ;
Mon âme se refuse à s’écrier : Je crois !
Semblable à Jésus-Christ que j'imite et révère,
Je suis tombé déjà pour la troisième fois ;
J'ai dit : J'ai soif ; mais nul ne m'a répondu : Bois.
J'ai soif de vérités, le doute tend son verre !
Qui me couronnera d’épines ? Mais mon front
Indigne n'est pas fait pour ce divin affront !
Et lorsque de douleurs ma coupe sera pleine,
Cloué sur le gibet que mon orgueil planta,
Je mourrai sans grandeur, seul sur mon Golgotha,
Et je ne serai pas pleuré par Madeleine !
Paul Maniver.
Avignon, juillet 1885.
RAPPORT
SUR LE LIVRE INTITULÉ AÉRIA
de M. l'abbé SAUREL
t 2 gous avez bien voulu me charger de faire un rapport
æ)sur l'ouvrage de M. l'abbé Saurel, intitulé : Aeria,
Drecherches sur son emplacement, .et dont l'auteur
a offert un exemplaire à l’Académie de Vaucluse, en sa
qualité de membre associé. Déjà moi-même j'avais eu l’occa-
sion de m'occuper de la question d’Aeria incidemment dans
une notice sur le château de Lers, et dans une autre notice
sur l'exploration du village du Pègue. Mes rapides observa-
tions ont été mentionnées et discutées dans cet ouvrage avec
tant de bienveillance que je me suis demandé si j'étais suffi.
samment libre et indépendant dans les appréciations.que j'ai
à vous soumettre aujourd’hui.
Notre honorable collègue a mis son livre sous le patronage
de Mgr l'Évêque de Montpellier et sous celui de M. Tamizey
de Laroque, membre correspondant de l'Institut, et il a
transcrit leurs lettres en entier dans ses premières pages.
Si vénérés, si enviables que soient de pareils patronages, il me
semble qu’ils étaient surabondants, son travail, d'ordre pure-
ment scientifique, est un de ceux qui n'ont pas besoin de
recommandation, et d’ailleurs, 1l se recommande hautement
par lui-même. L'examen consciencieux des lieux, le mérite
des observations, lui suffisaient largement pour appeler la
confiance et l’approbation du lecteur. Toutefois, pour l’ap-
précier comme il mérite, et avec les louanges auxquelles
174 MÉMOIRES
il a droit, je ne saurais mieux dire dans ce rapport que la
lettre de Monseigneur l’Évêque. J'ai été confondu, moi
aussi, par l'étendue des lectures qu'il révèle, par la sûreté
de sa méthode, par la précision et la netteté de ses conclu-
sions, par la valeur enfin d’un travail difficile dont le sujet
était presque ingrat et a été rendu intéressant par la manière
dont il a été traité. J’ajouterai, avec M. Tamizey de Laroque,
qu’il témoigne combien l’auteur a fouillé avec intrépidité les
terrains et les livres, ne négligeant ni une inscription, ni une
médaille et cherchant la vérité avec un zèle ardent et une
passion infatigable. Dans ces légitimes éloges une seule va-
riante m'est imposée par mes devoirs de rapporteur. M.
Tamizey de La Roque a déclaré que M. Saurel avait définiti-
vement trouvé la vérité, et qu'envers et contre tous sa victoire
était vraiment décisive. Je me borne à dire que l’auteur a
cherché la vérité’avec ardeur et bonne foi. Et, en effet, j'es-
saierai de vous démontrer tout à l'heure que l'emplacement
d'Aeria ne saurait être trouvé tout près de Malaucène,
comme M. Tamizey de Laroque, bien plus affirmatif que
M. l'abbé Saurel, ne craint pas de le proclamer.
On sait que la question de l'emplacement de la ville gallo-
romaine d’Aeria est une des plus laborieuses qui aient été
agitées depuis la renaissance des études géographiqaes et
historiques. Elle est comparable à la célèbre question de
l'emplacement d’Alise qui a tant passionné le monde savant.
Tout a concouru à la rendre difficile, la rareté, le laconisme,
et l'obscurité des textes anciens, les variantes des manuscrits
de Strabon, l'absence des documents épigraphiques, la mul-
tiplicité des lieux qui de prime abord semblent se presenter
dans des conditions convenables pour cet emplacement.
Aussi bien quelle multitude d’attributions diverses, la plupart
dignes d’être discutées ! Et combien dans notre région, où
abondent les hauteurs pouvant être appelées aériennes, le
chauvinisme local ne s’est-il pas évertué à signaler autour de
ses clochers la défunte cité ! Dans les études que j'ai faites,
il y a quelques années, j'avais compté neuf attributions diffé-
‘
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 175
rentes. jNotre collègue, dans le remarquable travail dont j'ai
l'honneur de vous entretenir, n’en a pas compté moins de
trente-une. Après avoir rapporté en original et avec les
variantes et les traductions, les textes de Strabon, de Pline,
d’Etienne de Byzance qui seuls ont trait à l'existence d’Aeria,
et après en avoir interprété et commenté les termes, il
reprend une à une les trente-une attributions ; il les examine
et les pèse soigneusement ; il décrit la nature des lieux dèsi-
gnés et leurs voies de communication, et avec impartialité il
apprécie les arguments présentés par chaque écrivain. Che-
min faisant, ses appréciations s'appuient sur des données qui
témoignent d’études spéciales séricuses et d’une profonde
science. On peut bien dire qu'ilest maître de son sujet et qu’il
l'a traité à fond.
Sa méthode a la régularité et la précision scientifiques. Il
commence par mentionner rapidement les attributions que
l'éloignement des lieux rend impossibles ou invraisemblables,
et qui dès lors ne comportent pas la discussion. Les autres,
il les discute dans un ordre que j’appellerai géographique,en
suivant du nord au sud la vallée du Rhône ; d'abord celles
dans le pays des Ségallauniens, puis celles dans le pays des
Tricastius, puis celles dans le pays des Cavares. Puis remontant
à l’est, dans la région des montagnes, il prend les lieux situés
dans le pays des Voccuces, depuis l’Isère jusqu’auprès de
la Durance. Il essaie de démontrer que chacune des localités
qu'il examine ne saurait rentrer dans les conditions voulues ;
enfin après avoir ainsi déblayé le terrain, après avoir procédé
par voie d’exclusion, d’après le sage conseil qui lui a été
donné, dit-il, par un érudit recommandable de notre départe.
ment, il fait lui-même son siège, et c’est dans le territoire de
Malaucène, sa patrie, sur une montagne appelée Clairier qu'il
croit trouver les traces de l'antique ville tant cherchée.
M. l'abbé Saurel est un merveilleux avocat de la cause qu’il
a embrassée et, je dois dire, qu'il a suscitée ; car elle était
inédite avant lui ; personne ne la soupçonnait ; il a absolu-
ment le mérite de sa découverte. Pour la défendre il sait met
176 MÉMOIRES
tre à profit toutes les circonstances, même les moindres et les
plus éloignées ; il ne néglige aucun argument ; il invoque des
documents innombrables, topographiques, historiques, arché-
ologiques, légendaires ! On peut dire que pas une source,pas
une pierre, pas une médaille ne lui échappe ; il tire parti de
tout, et il est toujours exact, si ce n'est lorsque, par inadver-
tance, 1l fait vivre un siècle avant l’ère chrétienne le géogra-
phe Strabon, qui écrivait sous le règne de Tibère, ou lorsqu'il
glisse sur l'autorité de Pline, qui a compté Aeria au nombre
des villes latines en même temps que Vaison. Chose remar-
quable ! ce travail de bénédictin qui, comme l’a si bien dit
Mgr l'Évêque, devrait être ingrat et aride, prend sous sa
plume un extrême intérêt. De déductions en déductions,
quand il a constaté et pour ainsi dire, mesuré les substruc-
tions qui, d’après lui,se trouvent dans le périmèêtre'de Clairier,
sa cause paraît gagnée. Il vient un moment où le lecteur,
personnellement étranger à la connaissance des lieux, peut
s'écrier avec l'enthousiasme méridional de M. Tamizey de
Laroque : « Envers et contre tous la victoire est décisive ! »
Mais, quand l’auteur dans les dernières pages de son livre,
pressé par les exigences de la logique, en vient à conclure
forcément que la ville d’Aeria ne devait être qu’une annexe
de la ville de Vaison sa voisine, qu’elle se confondait avec
elle, qu’elle n’était devenue qu'un simple faubourg, in subur-
bano, le lecteur s'arrête étonné du chemin qu'on lui a fait
parcourir, et il se redresse vivement contre les conséquences
qu’entraîne le système si habilement développé. Quoi !
Strabon le grand géographe aurait décrit l'annexe et aurait
omis le chef-lieu qui l’avoisinait; 1l aurait présenté comme
une des principales villes de la région une petite ville de
banlieue ! Quoi ! Pline aurait compris, par erreur, dans son
dénombrement des villes latines, une ville qui n'était qu’une
simple dépendance de Vaison |!
C'est qu’en effet le puissant voisinage de Vaison est pour le
système de l'abbé Saurel une difficulté grosse comme une
montagne ; c'est le rocher contre lequel viennent se briser
les arguments qu'il à accumulés.
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 177
La ville de Vaison dès les premiers temps gallo-romains
était déjà une cité de premier ordre par l'importance de sa
population, par son opulence, par l'esprit cultivé de ses habi-
tants, par l’innombrable quantité d'objets d’art qu’elle ren-
fermait. La capitale des Voconces, la patrie de l'historien
Trogue-Pompée, contemporain et protégé de l'empereur
Auguste, étendait ses dépendances, disons sa banlieue, sur
une Zône de huit ou dix kilomètres de longueur dans toutes
les directions. Cette zône suburbaïine était tellement peuplée
d'habitations, de villas, de grands édificcs qu’elle semblait
presque aussi riche que la ville elle-même. Les fouilles s'y
sont trouvées non moins fécondes que dans l'enceinte de la
ville. On peut même dire qu’elles le sont davantage aujour-
d’hui par des causes inutiles à rappeler ici. C’est ainsi que
dans ces dernières années les monuments antiques les plus
considérables qu'ait acquis le musée Calvet, proviennent des
localités voisines de Vaison. C'est près de Séguret, à sept
kilomètres de Vaison, qu'a été exhumée cette imposante statue
de Mars ou de Jupiter, qui occupe aujourd’hui la place d'hon-
neur dans la grande galerie ; c’est encore près de Séguret
qu'a été trouvé ce monument dans lequel M. Cerquand, notre
savant collègue croit reconnaître une statue du dieu gaulois
Taranis ; c’est de Roaix que vient le sarcophage de marbre
sculpté consacré à la sépulture d’un jeune garçon ; c’est de
Beaumont, de Malaucène, de Puyméras, de Cairanne et
autres localités voisines que le Musée, M. Raspail et tant
d’autres ont acquis et acquièrent encore, je ne sais combien
d'objets antiques de plus ou moins d’importance, statues,
stèles, urnes, médailles, etc. C’est dans ‘la vallée de Malau-
cène qu'on peut suivre les traces de l'aqueduc qui conduisait
à Vaison les eaux de la belle fontaine du Grozeau, aguæ
Vasionis. Ainsi donc Vaison, en vraie capitale qu'elle était,
rayonnait sur tous les lieux qui l’entouraient, elle absorbait
dans son orbite tous ces territoires où sont aujourd’hui
Beaumont, Malaucène, Crestet, Puyméras, Roaix, Séguret,
Sablet.
178 MÉMOIRES
Sur un point compris dans ce périmètre, à sept kilomètres
de Vaison, à deux kilomètres et demi de Malaucène, sur un
_ rocher étroit, aigu, malaisé, appelé Clairier, M. l’abbé
Saurel fixe l'emplacement d’Aeria, une des trois grandes
villes de la région, suivant Strabon, une des villes latines des
Gaules, suivant Pline. Pour les besoins de son système, l'au-
teur se mettant en contradiction avec ces autorités souverai -
nes, fait d'Aeria une ville toute petite, un humble satellite
que la grande ville finit bientôt par s’annexer. Il est certain
que, si Aeria existait sur le rocher de Clairier, il fallait qu'elle
fût bien petite, moindre encore que Malaucène d'aujourd'hui.
Il nous raconte que,de Cavare qu'elle était, Aeria était devenue
Voconce ; qu'en changeant de nationalité, soit par l'effet
d’une conquête, soit autrement, elle avait perdu sa vie propre,
son indépendance, son autonomie ; qu'elle fit désormais partie
du territoire de Vaison dontelle augmenta l'importance, à tel
point que celle-ci fut citée par le géographe Pomponius Mela
comme une des plus opulentes cités de la Gaule. Aeria avec
son territoire ne forma plus qu’une annexe, une possession
suburbaine de la capitale des Voconces. Malheureusement
tout cela est une pure hypothèse; aucun texte, aucun docu-
ment, aucune conjecture vraisemblable ne vient l'appuyer.
Bien plus, tout cela est démenti par l’histoire. Tandis que
Pomponius Mela, écrivant sous les règnes de Tibère et de
Claude, vantait l’opulence de Vaison, qui, d’après M. Saurel,
provenait de la conquête ou de l'annexion d’Aeria, Pline, qui
écrivait plus de vingt ans après, sous le règne de Vespasien,
comptait Aeria au nombre des villes latines, c'est-à-dire des
villes indépendantes. D'ailleurs, pendant tout le temps du
haut empire romain, l’histoire interdit de supposer la
conquête d’une cité par une autre. Le pouvoir central ne
permettait pas aux villes de l’empire de pareilles fantaisies.
Traitons sérieasement les choses sérieuses. Si Aeria avait
été si près de Vaison, si elle lui avait été contiguë, pour ainsi
dire, Strabon, toujours si exact et si précis, eût fait mention
de la grande ville et non point de la petite, ou du moins il les
aurait mentionnées toutes les deux. Mais la cité que les an-
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 179
ciens géographes grecs Artémidore et Apollodore et après
eux Etienne de Byzance ont rappelée, la cité que Strabon fait
figurer comme une des trois principales de la vallée du
Rhône avec Avignon et Orange, qui avait alors plus de qua-
raute mille habitants, n’a pu être une toute petite ville ; au
contraire, il fallait nécessairement qu’elle fût une ville consi-
dérable. Comment admettre que cette grande ville ait existé
aux portes de Vaison ? Assurément elles se seraient étouffées
toutes les deux. Dans les temps antiques, alors que la grande
industrie n’était pas créée, les cités ne pouvaient vivre sans
un territoire proportionné à leur importance. Tous les docu-
ments historiques constatent le rôle indispensable du Pagus (1)
dans la vie sociale et matérielle de la cité. Je ne crois
pas qu’on puisse rencontrer quelque part les restes de
deux villes antiques indépendantes et importantes dont les
ænceintes ne seraient séparées que par une distance de sept
kilomètres tout au plus. Evidemment Aeria ne pourait être
comprise dans le pagus de Vaison, puisque Pline la compte
au nombre des villes latines de la Gaule avec Aix, Avignon,
Orange, Valence, Toulouse, etc. On sait que les villes latines
étaient des cités dans la plénitude de leur indépendance admi-
nistrative; elles avaient leur autonomie municipale, leurs
institutions particulières ; elles avaient conservé . leur pagus,
je tout sous l'autorité suzeraine du préteur, préfet ou légat,
représentant le gouvernement central. Si Aeria n'avait pas
été en possession de son territoire, de son pagus, si elle eût
été annexée ou soumise à Vaison, elle aurait par cela même
abdiqué ou perdu son titre de ville latine.
Pour expliquer l’exiguité de l’Aeria de Clairier et l'absence
de vestiges de monuments, l’auteur rappelle qu’en général
les villes gauloises n'étaient bâties qu’en bois ou en pisé et en
pierres sèches et recouvertes en chaume. Cela pouvait être
vrai dans les temps voisins de la conquête romaine. Je l’ai
(x) Pagus, pris dans le sens de territoire agricole, banlieue. Pagani
les paysans.
180 MÉMOIRES
constaté moi-même pour Gergovie, pour Alise et pour d’au-
tres. Mais à l’époque de Strabon ou de Pline il n’en était plus
ainsi. La civilisation y avait été importée depuis environ
deux siècles ; elle s’y était développée avec une rapidité pro-
digieuse, on peut même dire que sous les dynasties augus-
tale et flavienne elle y rayonnait de son plus grand éclat.
Est-ce que la plupart des monuments épigraphiques ou
autres trouvés à Vaison et dans la vallée où est aujourd’hui
Malaucène,'ne portent pas en caractères palpables le cachet de
la grande époque du haut empire ? Qu'on ne dise donc pas
qu'au temps de Strabon ou de Pline, Aeria ne devait être
encore qu’une ville de chaume et de bois.
Pour la solution de la question d’Aeria, que faire alors de
tous ces débris de monuments, de tous ces objets d’art trouvés
dans la vallée de Malaucène et de Beaumont et dont l'auteur,
peu conséquent avec lui-même, a fait la savante énumération?
Que faire aussi des substructions trouvées à Clairier ? Les
monuments et objets d’art ravis à Vaison pour les attribuer à
Aeria, il faut les attribuer à sa légitime propriétaire ; il faut
les rendre à Vaison, l’opulente et artistique cité qui étendait
ses faubourgs dans la vallée, et transformait et fécondait
toute sa large banlieue. La preuve matérielle en est surtout
par les vestiges de l’aqueduc qui, de l'aveu de l’auteur lui-
même, conduisait à Vaison les eaux de la fontaine du Grozeau,
Voyez donc Aeria, la grande ville de Strabon, la ville latine
de Pline, rendue déjà si faible et si pauvre que n'ayant pour
ses besoins qu’un puits et de modiques sources, elle laisse
détourner par sa voisine les magnifiques eaux qui coulent dans
son propre territoire. Quelque traité sera survenu, dit-il,
entre les Voconces de Vaison et les Cavares d’Aeria. Qu'’on
me montre cetraité !
En vérité, plus on pénètre dons le fond des choses, et plus
il faut admirer la fécondité d'imagination de l’auteur et son
réel talent à rendre acceptable de prime abord une thèse qui
en d'autres mains ne pourrait soutenir la discussion. Sans
aucun texte, sans aucun document, sans aucune preuve il
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 181
amoindrit, il humilie Aeria, malgré les parchemins qu’elle a
reçus des auteurs anciens, et il finit par l’anéantir dans le sein
de Vaison. En commençant la lecture du livre pouvait-on
s'attendre à une pareille conclusion ?
Quant aux substructions découvertes autour de Clairier, on
ne peut se dispenser d'admettre en entier les données qui en
déterminent l'importance et les dimensions ; le caractère, la
haute science et l’impartialité de l’auteur en font un devoir
absolu. Mais il n'importe. Cela ne fait pas avancer d’un pas
sa démonstration. Ilest évident que Clairier, dans les temps
appelés celtiques, peut-être aussi à l'époque des barbares du
V° siècle, et même à l’époque des Sarrazins, a été le siège de
quelque oppidum, comme il en a tant existé jadis dans notre
pays. La vallée du Rhône a été de tout temps la grande route
des invasions venant du nord ou du midi, des Alpes ou des
Cévennes. Il a fallu mettre à profit tous les lieux qui étaient
propres autrefuge et à la défense. Clairier, ainsi que l’a si bien
établi M. l'abbé Saurel, était parfaitement disposé pour une
oppidum, et aussi bien que tant d’autres dans la région il pré-
sentait toutes les conditions voulues : site élevé et escarpé,
perspective lointaine, sources pour les besoins des habitants
pendant la durée de siéges qui ne pouvaient jamais être bien
longs. Les restes mégalithiques qui paraissent couronner la
crête sembleraient indiquer que l’origine de cet oppidum se
perdait dans la nuit des temps. Celui-ci avait d’ailleurs un
avantage tout particulier. Il était un véritable point stratégi-
que ; il dominait et commandait le chemin qui d'Avignon et de
Carpentras conduisait dans la vallée où se trouvent Malaucène
et Vaison. Le Barroux était une première clé, un premier
boulevard ; Clairier en étaitun second. Rien d'étonnant que la
capitale des Voconces ait fait construire ou relever des ouvra-
ges de défense, un camp retranché pour se garder contre une
invasion de ce côté. Rien d'étonnant aussi que des maisons se
soient groupées sous la protection de l’oppidum ou des forti-
fications, et qu’on en retrouve les matériaux. De pareilles
circonstances se présentent fréquemment, sans que les érudits
182 MÉMOIRES
y rattachent l'existence d'une ville. Rien d'étonnant non plus
que dans les temps gallo-romains'un'temple ait été construit le
long du chemin qui conduisait à Vaison, au sommet du col
dominé par Clairier, et que ce temple d’Apollon ou de Mercure
ait été dans les temps anciens transformé en un oratoire
consacré à St Michel ; que là, tout comme dans les autres
environs de Malaucène, on exhume des tombeaux, des osse-
ments humains, et une multitude de poteries et de débris,
d’objets antiques. Tout cela, traité par l’auteur avec une pro-
fonde science, nous confirme ce que nous savions déjà : que
la vallée où se trouve aujourd’hui Malaucène était très peuplée
etque sa population dépendait d’une grande ville qui était tou
près.iMais qu'est-ce que cela prouve pour la question d’Aeria ?
J'ai moi-même visité ces lieux, rapidement, il est vrai, et
avant la publication du livre de M. Saurel. Voici l'impression
que j'en ai emportée. Le col de St-Michel, étroit passage
commandé par la montagne de Clairier au nord, et une autre
montagne au sud, m'a paru un endroit éminemment straté-
gique. Si l'ennemi, arrivant par la vallée du Rhône, avait pu
par évènement franchir les gorges du Barroux, il se trouvait
forcément arrêté à St-Michel. De cette manière la vallée de
Vaison, Malaucène, Beaumont se trouvait réellement fer-
mée de ce côté. Quant à Clairier lui-même, le rocher que
M. Saurel qualifie d’acropole, avait bien pu être un endroit
fortifié comme on en trouve tant dans les montagnes du haut
Comtat,un de ces lieux où, pendant les invasions, les popula-
tions affolées allaient chercher un refuge momentané. Toute-
fois la main de l’homme me paraît y avoir bien peu fait. C'est
la nature qui en a été l'architecte. Les blocs mégalithiques
signalés par l'auteur pourraient bien n'être que de grands
quartiers de roches délitées et disjointes par les pluies et les
accidents de température. Mais les amas de pierres sèches,
en monceaux ou en alignement, présentent un des caractères
ordinaires des antiques oppidums. J’ai donc cru rencontrer à
Clairier quelque oppidum de peu d'importance, et qui dans læ
configuration offrait peu de vestiges de travail humain -
MÉMOIRES DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 183
D'autre part, ses terrasses qui s'étendent en dessous m'ont
paru bien peu spacieuses. Mais ici le travail de l’homme est
plus apparent ; elles ont dû être nivelées et occupées soit par
des ouvrages fortifiés, soit par quelques maisons s’abritant
sous les fortifications.
Il faut remarquer que la plupart des anciennes villes gau-
loises étaient assises sur des plateaux élevés qui furent nivel.
lés de main d'homme, et qu’on trouve aujourd'hui recouverts
d’une couche de terre végétale plus ou moins épaisse, prove-
nant soit des défoncements, soit de cette quantité de détritus
qu’apporte avec luile long séjour d’agglomérations humai-
nes, À Vindalium la calotte de la colline, si je puis me servir de
ce mot, a été arrasée et n’a plus laissé subsister qu’une petite
élévation ou butte médiocre pour un temple ou pour des si-
gnaux. Tout le reste a été complètement nivellé, tandis que
les collines voisines conservent encore aujourd’hui leur relief
naturel. Il en est de même d’autres villes ou grands oppi-
dums que j'ai visités, Gergovie, Alise, Aoste, le Castellar de
Cadenet, St-Jacques de Cavaillon, St-Pierre de Castres et
bien d’autres. Ce n'est pas sur le rocher ou sur les petites
terrasses de Clairier que de moi-même j'aurais songé à
trouver l'assiette d'une ville, et surtout d’une ville telle que
Aeria.
Dans mes diverses explorations j'ai constaté aussi l'exis-
tence d’un ouvrage de défense, relativement considérable,
toutes les fois que l’oppidum n’était pas isolé de toutes parts
comme à Vindalium,à Alise, à Aoste. Lorsque le plateau se
trouvait rattaché au plateau de la montagne par un isthme,
ou se prolongeait au loin par un terre-plein ou une pente
douce, le travail de l’homme avait complété la défense, en
creusant, avec des dimensions plus ou moins considérables,un
ravin, un large fossé ou bien une tranchée dans le roc. Ger-
govie est séparée du restant de la montagne par un ravin
évidemment creusé ou agrandi de main.d’homme; le camp
de César de St-Pierre de Castres pareillement. A l'oppidum
de Cadenet l’isthme avait été coupé par un fossé ; au Castel
184 MÉMOIRES
lar ou oppidum de Beaumont, et à une antique oppidum au
dessus de Baumes, on trouve des tranchées laborieusement
creusées dans le roc vif. A Clairier, je n'ai rien trouvé de sem-
blable, bien que le plateau s’étende au loin du côté du nord
dans la direction du Crestet et de Vaison, et que du côté de
l'est, la montagne s'incline en pente douce dans la vallée de
Malaucène. Avec un peu de réflexion on peut se rendre
compte de cet état de choses. Puisque ce lieu était sous la
dépendance de Vaison, il n'avait pas à sé garantir à grands
frais du côté de cette ville, mais seulement du côté d’où pou-
vait venir l'ennemi, c’est-à-dire, du côté du Barroux et du
col St-Michel. Aussi bien l'oppidum m'a paru parfaitement
accessible du côté du nord ; on pouvait y arriver sans obstacle
et à plein pied, soit du Crestet, soit des hauteurs de Vaison.
Je crois trouver dans cette circonstance une nouvelle preuve
que même dans les temps primitifs Clairier ne cessait d’appar-
tenir au peuple de Vaison,
Il n’appartient pas à ce rapport de reprendrela discussion
générale telle qu’elle a été agitée par les divers écrivains
qui ont traité la question d’Aéria. Je/me borne à rappeler
que le texte de Strabon décrivant la vallée du Rhône en
remontant de la Durance à l’Isère dit « qu'au milieu de cette
vallée, iv rw uéralv, in medio se frouvent les cités d'Avignon,
d'Orange, d’Aeria. » C’est bien clair..Les plus savants com-
mentaires ne sauraient obscurcir etijdénaturer cette expression,
in medio, à l'effet de placer Aeria dans la région des monta-
gnes. Jamais Malaucène cachée dans les contreforts du Ven-
toux, ne pourra se dire située dans cette vallée=du Rhône
que Strabon appelle un pays plat et fécond en pâturages. Le
voyageur, en remontant la vallée après {Avignon et Oranges
se trouvait en face d’Aeria, qu'il apercevait occupant une
situation aérienne.
Il m'en coûte de rejeter absolument l'attribution de Clairier
pour la ville d’Aeria. L'auteur a été si bienveillant pour moi
et son ouvrage est si hautement recommandable, que j'aurais
été véritablement heureux de proclamer devant vous qu'il
MÉMOIRES DE L'’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 185
avait définitivement trouvé la solution tant cherchée, cet euréka
si désiré dans le monde savant. Du reste, lui-même en finissant
se garde bien d’être nettement affirmatif ; il ne conclut que
d’une manière dubitative. Cette réserve consciencieuse m’en-
courage à formuler sans crainte une opinion contraire à la
sienne. Mais cette opinion contraire ne saurait m'empêcher de
dire combien son beaullivre, véritable monument scientifique,
mérite de prendre place dans les meilleures bibliothèques.
Pour une partie de notre département il est le complément
nécessaire de cette histoire de Malaucène, qui, à peine publiée,
est au premier rang des monographies de nos villes du midi ;
comme tirage typographique, rien ne manque au volume
d’Aeria ; il est orné de cartes, de plans et de divers spécimens.
Et maintenant si on me demande en quel état se trouve à
présent la question d'Aeria, je répondrai qu'êlle reste ce qu’elle
était avant le livre de M. Saurel, et avant une brochure récem-
ment publiée par M. Gilles, qui choisit l'emplacement de
Venasque. Deux attributions continuent d’être les plui vrai-
semblables, et même d’après l’aveu de M. Saurel. les plus
généralement adoptées, celle du Pègue, près Valréas et
celle de Barry, près Bollène. Dans une exploration que je fis
moi-même au Pègue, il y a cinq ou six ans, ce lieu me parut
réunir les diverses conditions pour l'emplacement d'Aeria,
par sa configuration, par ses ruines, par les objets antiques
considérables qu'on y a découverts, et j'ajoute qu’en tradui-
sant le mot Luérion de Strabon par l’oppidum de Livronet
non plus par le Lubéron, cette attribution doit augmenter de
vraisemblance. Depuis j'ai refait plusieurs fois ce voyage, et,
conformément à l'opinion si bien motivée du regrettable Flo-
rian Vallentin, je pencherais pour Barry.En effet, Barry, bien
que situé au sommet du promontoire d’une montagne, se trouve
bien réellement au milieu de la vallée du Rhône, iv 1 uéraku,
et quand on remonte la vallée, après Avignon et Orange, on
est vraiment frappé par ce site aérien qu'on a devant soi.
1L'assiette des lieux, les nombreux objets antiques et surtout
’innombrable quantité de monnaies qu’on y a trouvées, pré-
180 MÉMOIRES
sentant en séries non interrompues tous les types, les gauloi-
ses, les consulaircs, les impériales, jusqu'au temps de Théo-
dose, concourent à une démonstration qui serait absolument
complète.
Cependant deux objections s'élèvent contre l'attribution de
Barry. Je veux les exposer en peu de mots.
La première c’est l'existence d’une ville romaine appelée
Sénomagus, au pied du plateau de Barry, à une distance
d'environ 700 mètres. Cette objection ne me paraît pas trop
sérieuse. À mes yeux, elle confirmerait, au contraire, l’exis-
tence d’'Aeria. Pendant la période gauloise, Aeria n’occupait
que le plateau de Barry ; mais ce lieu, à cause de son éléva-
tion, était d’un accès fort incommode. Lorsque la conquête
romaine eut apporté la civilisation, le luxe, le bien-être, une
partie de la population, débordant de l'enceinte de la ville,
pour les besoins du commerce, vint s'établir au bas de la col-
line, le long de la grande voie d’Agrippa, et ces nouveaux quar-
tiers finirent par prendre le nom de Senomagus. Il arriva donc
là ce qui arrivait,en même temps, à Orange, à Nîmes, à Cavail-
lon, où les familles riches, descendant de la colline, vinrent
établir dans la plaine leurs luxueuses demeures ; ou bien ce
qui arrivait à Vaison, où la population, débordant d’une en-
ceinte trop étroite s’étendait dans la vallée de Malaucène. Plus
tard, le nom d’Aeria fut transformé par corruption, en
celui de Barry, le mot celtique Bar signifiant d’ailleurs rem-
part, boulevard, château fort. Car l'ancien Aeria restait
l’acropole, la ville haute, la ville vieille, tandis que Senoma-
gus était la ville basse, la ville neuve. De cette manière s'ex-
plique notamment cette grande quantité de tombeaux ou
sarcophages, signalés par M. l’abbé Granger, exhumés dans
la plaine, le long des chemins conduisant à la colline de Barry .
Au temps de Strabon et au temps de Pline, la ville conservait
son ancien nom ettoute son importance. Les nouveaux quar-
tiers n'avaient pas encore pris un nom différent. Lenom de
Sénomagus n'apparaît qu'à une basse époque Le pagus
d'Aeria Senomagus devait s'étendre sur toute la yaste plaire
de Bollène et des communes voisines. Toutefois, la station
DR eee ne TE te ee de cn
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 187
qui existait tout près sur les bords du Lez ne portait, dans
l'itinéraire, ni le nom d’Aeria, ni le nom de Senomagus. Elle
s'appelait simplement ad Lectorem.
La seconde objection est relative au passage étroit et boisé,
qui, selon Strabon, conduisait d’Aeria à Luerio. Celle-ci est
moins facile à résoudre. Pour les besoins de son système,
Florian Vallentin est obligé de transformer le nom de Luer10
en celui d’Arausio la ville d'Orange, et il signale pour le pas-
sageétroitet boisé l'antique route romaine qui de Bollène passe
par les montagnes et les gorges d'Uchaux et de la Galle,
pour aboutir au territoire d'Orange. Cet expédient, commode
assurément, n’est point scientifique, à moins qu’il ne soit
établi que le mot Luerio ne provient dans. le texte que d’une
erreur de copiste. En l'état il faut dire avec notre savant
collègue, M. Rochetin, que l’objection n’est point suffisam-
ment résolue. Ne voudrait-il pas mieux supposer avec M.
Duhamel, que le mot Luerio Aduerio s’appliquerait à cet
ancien château appelé Derboux, sis au milieu des bois dans
une gorge de montagne, sur l'ancienne route d'Orange, et où
j'ai découvert moi-même un pan de mur d’oppidnm romain ?
A. SAGNIER,
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SÉANCES DE L'ACADÉMIE
MAI-JUIN 1885.
Extraits Îdes procès-verbaux.
Séance du 5 mai. — M. Rochetin demande que les inscriptions qu'il a
communiquées à l’Académie, dans sa dernière séance, soient reproduites
dans les procès-verbaux. Ces inscriptions paraftront dans Île prochain fas-
cicule des mémoires qui est actuellement sous presse.
M. Rochetin lit ensuite unedissertation sur deux inscriptions gallo-grec-
ques, provenant l’une de Collias (Gard), l’autre de Malaucène (Vaucluse).
La première a été publiée par M. F. Germer-Durand dans un des der-
niers numéros du Bulletin épigraphique. Elle se termine par ces deux
mots : BPATOYAE KANTENA. Ces mots s'étaient déjà fait re-
marquer sur deux inscriptions de Nîmes et se retrouvent encore sur
celle de Malaucène. La circonstance qu'ils sont rejetés invariablement
à la fin des textes, jointe à celle que trois d'entre eux ont été trou-
vés près d'une source remarquable, amène à penser que ce sont
des inscriptions votives à la divinité de ces belles eaux. Les mots
BPATOYAE KANTENA correspondaient vraisemblablement, en langue
celtique, au vofwm solvit qui termine aussi presque toujours les inscrip=
tions votives romaines. Mais ce qui achève de dissiper tous les doutes sur
la signification de celles de Collias et de Malaucène, c'est qu’elles con-
tiennent le nom de la source près de laquelle elles ont été trouvées. Par-
ticulièrement, en ce qui touche celle de Malaucène, le mot lPACEAOY,
qui s’y.lit, est, au génitif, le nom primitif de la belle source du Groseau ;ce
190 MÉMOIRES
mot est, en effet, au genre près, la reproduction du mot Grasse/um qui
servait à désigner cette source, au moyen-âge. Enfin, les sites dans les-
quels ces textes ont été trouvés se ressemblent d’une manière frappante.
Les sources de Collias et du Groseau coulent à l'extrémité d'une vallée
fermée. Ces lieux solitaires et reculés formaient une retraite profonde, une
sorte de sanctuaire naturel, très favorable à la dévotion des pèlerins qui
s'y rendaient.
Il est ensuite procédé à la nomination des membres de la Commission
de l'inventaire des richesses d'art. Sont nommés : MM. Villars, de Seyne,
Limasset, Chantron, Grivolas, Bourges, Maumet, Biret, Protton, Armand,
Brunet, Olagnier, Requin, Sagnier, Schaedelin, Morel, Manivet, Rochetin,
de Félix. |
M. Sagnier donne lecture d'un travail sur « Aéria » ouvrage de M.
l'abbé Saurel. Après une discussion très-animée soulevée par les conclu-
sions peu exactes de M. Saurel sur l'emplacement d'Aéria, et à laquelle
prennent part MM. Rochetin, Sagnier et Duhamel, il est décidé que l'étude
de M. Sagnier sera insérée dans les mémoires de l'Académie.
Séance du 6 juin. — M.le Président rend compte à l’Académie de sa
visite au maire d'Avignon, relativement à la conférence que M. Soleillet
est dans l'intention de venir faire dans notre ville. M. le Maire veut bien
mettre à notre disposition la salle et les chaises, etc. La Société de cette
façon n'aura à sa charge que les frais de publicité. L'Académie approuve
la démarche faite par son bureau.
M. Ducos annonce une conférence de M. de Briqueville, sur une ques-
tion d'esthétique musicale.
Sont élus :
Membres titulaires : — MM le général Nicolaï, Rieu, Plantevin, Barrué,
Hugues, Bernard, Arnaud, F. Télesphore, Vernet, Antony-Réal.
Membre associé : M. Lagier.
Membre correspondant : M. Guillaume, archiviste des Hautes-Alpes.
M. Duhamel donne lecture du règlement de la Bibliothèque. Ce règle“
ment discuté et accepté par la Société, paraîtra dans les annales de l’Aca-
démie et sera affiché dans la salle de la Bibliothèque du nouveau local.
M. Duhamel lit ensuite un travail intitulé : Une verrerie dans le Lébe-
ron au XIII siècle. Après avoir parlé des origines des verreries françaises
au mOyen-âge et de l'établissement des verreries en Provence sous les
princes de la maison d'Anjou, M. Duhamel fait connaître et analyse deux
documents de l’année 1296 concernant des verreries établies près de Ca-
vaillon dans la montagne du Léberon, au vallon appelé Longaresque, par un
certain Guillaume de Montbrun. Ces documents prouvent que, dès le mi-
ieu du XIII° siècle, l’art du verrier était connu et pratiqué dans cette
partie de la Provence.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 191
M. Rochetin communique à l’Académie plusieurs inscriptions romaines
inédites.
Deux d’entre elles viennent d’être découvertes près d'Mrange, le long
de l’ancienne voie romaine qui suivait le pied de la colline, au couchant.
Ce sont deux épitaphes de gladiateurs mirmillons. La première est ainsi
conçue : M /Q.DVCENIVS / OPTATVS. III9. 1I1/ HATERIA . POTI-
TA / CONIVNX . F ;la seconde : M / PRIMUS. LIB / ASIATICUS.
LIIIT / ////JCOIVNX / F. Dans cette dernière inscription, le nom de la
femme, qui précédait le mot COIVNX, a disparu avec une cassure de la
pierre.
Une autreinscription se voit sur un petit autel votif, qui a été déposé
dans la chapelle romane de la Madeleine, près de Bédoin. Elle n’a proba-
blement jamais été publiée, et se lit comme suit : L, EPPIVS . LEO (?) /
VXSACANDO |} V.S. L. M. Le surnom du dévot, en partie fruste, est in-
certain. Ce qui fait l'intérêt de ce texte, c’est le nom du dieu topique qui
y figure. Le nom barbare d'VXSACANUS est, à n’en pas douter, un
nom de divinité gauloise latinisé. D'après les racines VX et KAN, qui se
rencontrent dans les idiomes néo-celtiques, et qui renferment, la première,
l’idée de hauteur, et la seconde, celle de blancheur, ce mot semble se rap-
porter à une montagne au blanc sommet. Or à quelle autre montagne, cette
dénomination peut-elle s'appliquer, si ce n’est au Ventoux, au pied duquel
cet autel votif a été trouvé, et dont le sommet, blanc de neige pendant
six mois de l'année, avait dû frapper l'imagination des Gaulois d'’alentour,
et être consacré, comme tant d'autres, par la religion naïve de ces temps
reculés.
La dernière inscription signalée par M. Rochetin, est une épitaphe qui
vient d’être découverte au hameau des Baux, quartier de St-Eutrope,
commune de Bédoin. Il existait en cet endroit une chapelle de ce nom,
ayant remplacé probablement un petit temple païen, autour duquel on
avait enterré, comme plus tard au moyen-âge, où l’on adopta cet usage
antique. L'inscription est gravée sur le disque qui termine la pierre, à sa
partie supérieure, et lui donne la forme d’une poupée. On y lit: COR-
NEL /IVS . CALLO /} NIS.F. SIBI}/ ET. SVIS.IN/F.P.XV.
INN / A. P. XX. Pareille inscription, un peu différemment disposée, se
lit sur une pierre de forme identique, au musée de Sault. Cette dernière
provient du même endroit et de la même sépulture. Chacunede ces stèles
devait occuper une des extrémités du terrain funéraire consacré à la sépul-
ture des CORNELIUS.
LS
EET
BIBLIOGRAPHIE
Analyse du mémoire de M. l'abbé Didelot : « Autel roman,
Triptyque attribué à Van-Eyck. »
Le mémoire de M. l'abbé Didelot, curé de la cathédrale de Valence,
se divise en deux parties : la première est consacrée à la description d'un
autel roman des premiers siècles, le seconde, à l'étude d’un triptyque at
tribué à Van Eyck.
L’autel roman ou, pour parler plus exactement, le support d'autel fut
découvert en 1877 à St-Marcel-lez-Sauzet (Drôme), sous le pavé de l'église.
Il est en pierre, privé de sa base, et mesure o m. 45 de haut, sur o m. 65
de long, et o m. 35 de large. Sur sa face antérieure il est orné du mono-
gramme du Christ émanant d’une rosace centrale et circonscrit dans une
couronne formée de palmes tressées. Il est décoré de quatre colonnes
d'angle engagées du quart et surmontées de chapiteaux dont les feuilles
se recourbent en demi-volutes sous les coins du tailloir. Au sommet du
chapiteau se dessine un quatre-feuille. |
M. l'abbé Didelot compare spécialement ce support d’autel avec celui
de Digne et celui de Saint-Victor-de-Castel, près de Bagnols (Gard), dont
il se rapproche beaucoup par le style.
A propos des autels chrétiens primitifs l’auteur du mémoire examine
très rapidement diverses questions intéressantes qui s'y rattachent :
« L'église, dit-il, s'assimila avec complaisance le mobilier du culte olym-
pique ; elle affecta aux mystères de l'agneau les autels dédiés jusque là
aux faux dieux d'Athènes et de Rome ». Les preuves de cette substitution
ne manquent pas : « À son retour d’Antioche, continue M. l'abbé Didelot,
saint Pierre célèbre la sainté messe sur un autelautrefois consacré à Apollon.
Au siècle dernier, on découvre à Vesoul un autel antique ; on y lit ces
mots : « Von amplius Marti, sed Christo Deo vero ». On a conservé long
temps à Bordeaux un autel avec cette inscription : « Deo ignoto ». Saint
Martialrecommande à l'église de Bordeaux d’en faire l'autel de St Etienne.’
Dans un passage de son travail, M. l'abbé Didelot effleure un ordre
d'idées qu'il serait très intéressant de développer au point de vue archéo-
logique : quels objets, quelles cérémonies du culte païen, le christianisme
naissant s'est-il assimilés ? On voit que le clergé ne se contents pas de
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 103
remplacer les temples antiques par des églises, mais qu'il alla même
jusqu’à s'approprier la pierre sur laquelle on avait sacrifié aux faux dieux.
Il agit ainsi, dit M. l'abbé Didelot, « soit pour déjouer la vigilance
paienne, soit pour faire de la gentilité un trophée à la croix et l'escabeau
des pieds du Christ de toutes les pompes païennes ». Il aurait pu ajouter :
ce fut aussi une pratique habile de la primitive Église : tout en rompant
avec les anciennes coutumes religieuses, elle ménageait, par une transition
insensible, les populations encore à demi-païennes, surtout celles des cam-
pagnes, très attachées à leurs vieilles superstitions et qui pouvaient croire
ainsi à la continuation de l’ancien culte ou tout au moins à une alliance
des deux religions.
Les signes ou symboles qui ornent habituellement les premiers autels
chrétiens sont la croix monogrammatique ou le monogramme du Christ,
Ils sont quelquefois accompagnés de l’A et de l’Q. Le monogramme, qui se
compose du X grec traversé verticalement par le P, orne, avons-nous dit,
le devant de l’autel de Saint-Marcel-lez-Sauzet. C'est le monogramme ou
plutôt la croix monogrammatique qui devint, avec Constantin, le carac-
tère officiel et national du labarum, des enseignes des légions, des bou-
cliers et des monnaies.
En terminant, M. l'abbé Didelot dit que l'autel roman de Saint-Marcel-
lez-Sauzet appartient certainement à la période s'étendant du IV° au
VIle siècles, mais il n’ose pas lui assigner une époque précise. Si par le mo-
nogramme qui lui sert d’ornementation et la boucle du P grec, on peut le
faire remonter au temps de Constantin, ses parties sculptées, les chapi-
teaux de la corbeille de feuilles qui le rehaussent, la conformation du
tailloir paraissent caractériser une époque bien postérieure.
La seconde partie du mémoire de M. l'abbé Didelot est consacrée, avons
nous dit, à l'étude d’un triptyque attribué à Van Eyck.
Ce triptyque a été récemment découvert au petit village des Mauves,
près de Tournon (Ardèche), et fait aujourd’hui partie d’une collection, à
Valence. « Les trois panneaux sont en chêne, le bois en est vieux et terni.
Il était autrefois inséré dans un cadre dont il porte encore les traces. Le prin-
cipal panneau mesure o m. 69 de haut sur © m. 49 de large. Les volets ont
o,m. 63 sur o,m. 26. Une inscription se voit au revers du panneau central;
elle est ainsi conçue : «Triptyque de Louis XI. Portrait de Charles VI. Van
Eyck ». « Si cette inscription n’est pas apocryphe, ce triptyque remonterait
à l’origine de la peinture moderne et aux premières floraissons de la Re-
naissance ».
L'auteur du mémoire conteste à Van Eyck la gloire d’avoir inventé la
peinture sur tableau et de l'avoir substituée à la peinture murale et à l’en-
luminure de manuscrit. La peinture sur triptyque existait, dit-il, dès les
catacombes, en même temps que la fresque et la mosaïque, et d'ailleurs
Giotto a précédé Van Eyck et l’on a des tableaux de ce maître. « Si les
Van Eyck, conclut-il, ont glorieusement contribué à la diffusion de la
peinture, nous ne voyons pas qu'ils l'aient fait autrement que par les
ressources connues et usitées ». Si l’on ne peut aller, dirons-nous à notre
tour en continuant les conclusions de M. l'abbé Didelot, jusqu’à attribuer
194 MÉMOIRES
aux Van Eyck l'invention de la peinture à l'huile, on peut tout au moins
leur reconnaître certains perfectionnements dans les procédés qui ont aidé
à la diffusion de l’art. Il semble que dans cette mesure on doit rester dans
la vérité.
M. l'abbé Didelot ne voit aucun inconvénient à considérer l'inscription
du triptyque comme authentique et sa provenance comme admissible dans
tout son contenu. Il décrit ses panneaux, qui représentent en trois pages
les épisodes de la première enfance du Christ. Le plan, les dispositions
structurales, les clairs obscurs, les éclaircies lumineuses pénétrant vives et
inattendues dans le noir absolu des édifices, le vif coloris et les tons chauds
de cette peinture rappellent étonamment la manière flamande. On y
retrouve aussi l’ingénieux parti pris depuis longtemps familier à l'Italie
et aux premiers Flamands, de traduire en portraits les personnifications
idéales de la Vierge, des apôtres, des martyrs. Sur les trois panneaux du
triptyque l'artiste a répété à plaisir ces naïves personnifications ; les
portraits y abondent. D'après l'inscription, le premier roi mage que
l'enfant Jésus bénit et qui est agenouillé, la tête nue, sa couronne
et son sceptre à terre, serait le portrait de Charles VI. « Si le trip
tyque des Mauves n'est pas de Van Eyck, dit M. l'abbé Didelot, tout
y révèle l’époque voisine de la sienne, où la peinture rompt brusque-
ment avec le classique chrétien pour s'engager dans les théories moder-
nes... Epoque étrange, très remarquable sans doute, mais acclamée peut-
être plus qu'il ne convient... Renaissance, voilà certes un beau titre à la
célébrité, mais n'éveille-t-il pas quelque idée d’usurpation sur les lèvres du
siècle qui le décerne ? Ce siècle n’est pas né de lui-même ; il n'avait pas
à renaître, il n'y avait rien de mort quand son jour s’est levé ». L'auteur
du mémoire cherche alors à démontrer que l'art religieux, fils de l’inspira-
tion chrétienne, qui avait pris naissance dans les catacombes, s’est conti
nué, sans manquer à aucune des lois de l’art pendant tout le moyen-âge
et jusqu'à la veille de la Renaissance, où il s’est magnifiquement épanoui
sur les toiles de Fra Angelico, et que cette tradition d'art spiritualiste, la
Renaissance n'a pas su le continuer. Les deux termes de ce jugement
nous paraissent excessifs.
Sans doute, au moyen-âge, l’art à puisé sa grandeur dans son inspira-
tion éminemment spiritualiste, mais en élevant l'âme au dessus de la ma-
tière, en la faisant triompher du corps, n'a-t-il pas exagéré parfois ses
tendances ? Ne peut-on pas lui reprocher de n'avoir pas toujours assez res-
pecté la forme ? La Renaissance, s'inspirant de l'art antique, a rendu au
corps humain, cette vérité et cette beauté des lignes, dont le moyen-âge,
s’absorbant dans l’idée chrétienne, avait tendu à le dépouiller. Peut:on
dire cependant que cette Renaissance a négligé de s'inspirer du sentiment
chrétien ? Fra Angelico est assurément un grand peintre religieux, le
plus grand peut-être, parce qu'il a été le plus profondément pieux, mais
n'y a-t-il rien après lui, et M. l'abbé Didelot ne dépasse-t-il par la me-
sure lorsqu'il dit : « Certes la Renaissance fit beaucoup pour la peinture;
d'innombrables génies en germèrent. Elle excella comme à aucune autre
époque, mais par un seul côté, le moindre : le côté plastique. Elle créa le
+
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 195
plus beau corps humain qui fut jamais, mais un corps privé d'âme ». Le
plus grand peintre de cette époque, Raphaël, ne nous a-t-il pas laissé ses
divines madones, d’un sentiment si élevé, d’une grâce et d’une pureté si
touchantes, et n'a-t il pas réalisé supérieurement ce mot de M. Cousin,
que l'auteur cite dans les dernières lignes de son mémoire : « La fin de
l'art est l’expression de la beauté morale à l'aide de la beaute physique ;
celle-ci n’est pour lui que le symbole de celle-là ».
L. ROCHETIN.
Usages et règlements locaux de la ville et du territoire d'Avi-
gnon, constatés, recueillis et commentés par E. Benoit, prési-
dent du tribunal d'Avignon. 3° édition. (Avignon, Chassing,
libraire, in-12°, 168 pages.
Un grand jurisconsulte du XVIT- siècle dit quelque part que les usages
sont des lois arbitraires en des matières arbitraires. Ces usages introduits
par les mœurs et les traditions, nés, non point de textes écrits, mais d’ac=
tes uniformément répétés par les habitants du sol, réitérés et observés
par la généralité des hommes et tolérés par les législateurs, ont servi et
servent encore de règle en bien des cas. Car, en dépit de notre arsenal
de lois, d'ordonnances, de décrets, ils sont indispensables, à ceux qui n'y
ont point pris part. Ils se forment ainsi par la volonté tacite du peuple
qui les observe et ils se maintiennent avec la volonté tacite du législateur
qui les laisse observer. Il y a donc là un ensemble de règles et de con-
ventions qu'il semble tout naturel de recueillir, d'éclaircir, de codifier, ne
serait-ce que pour en extraire ce qui peut aider à la confection des lois
générales. Les gouvernements s'en sont, en effet, souvent préoccupés,
notamment en 1844 et 1855. On forma même des commissions cantonales
chargées de recueillir et de constater les usages en vigueur. Mais, comme
dans notre cher pays de France et même ailleurs, le rôle le plus ordinaire
des commissions est de laisser dans l'ombre, quand elles ne les obscur-
cissent pas elles-mêmes, les questions les plus claires et les plus intéres-
santes, la plupart de ces commissions cantonales n’aboutirent à aucun
résultat. Ce fut l'initiative individuelle qui suppléa à l'insuffisance et à
l'apathie. Les commissions officielles méditèrent longtemps, trop long-
temps, l’'aphorisme de Bacon qui dit que les usages ne sont écrits que sur
des tables vivantes. Mais ce ne fut pour elles qu’un aphorisme, et elles se
gardèrent bien de déchiffer ces tables. Elles laissèrent ce soin a quelques
jurisconsultes isolés, gens à l'esprit droit et cultivé et dévoués à leurs
compatriotes.
Dans ses Usages et Règlements locaux de la ville et du territoire d'Avignon,
M. E. Benoît a su s'inspirer de leur exemple.
€« Mon but, dit trop modestement l’auteur, est, dans ces notes sommai-
« res, de faire connaître seulement les principaux usages du territoire de
|
196 MÉMOIRES
« la ville d'Avignon et de présenter, dans un ordre méthodique, ces ques-
« tions d'une application si usuelle et souvent si difficile.» Ce but, essen-
tiellement utilitaire, a été atteint et même dépassé. Il se dégage, en effet du
livre de M. Benoît, comme un parfum des travaux des jurisconsultes du
XVI* et du XVIIe siècle qui, par la culture de la science des lois, se prépa-
raient à devenir des magistrats intègres. L'auteur a su recueillir, en effet,
avec beaucoup de méthode et de précision, toutes les coutumes, tous les
usages en vigueur dans la ville d'Avignon et dans son territoire depuis
ceux relatifs au glanage et au louage des domestiques jusqu'aux questions
beaucoup plus importantes du régime des eaux, des plantations, des baux
à loyer ou à ferme, ce qui ne l’a pas empêché d'exposer clairement, en pas-
sant, avec preuves et documents à l’appui, le régime de la propriété pour
les principaux canaux, et pour les cours d’eau, le droit de vaine pâture,
les constructions, les passages, etc. Il a recueilli pieusement toutes ces an-
ciennes coutumes, tous ces vieux usages encore en vigueur et qui sont
comme les lois de la petite patrie tolérées et quelquefois imitées par
celles de la grande. Il a recherché leurs origines dans les statuts de la ré-
publique avignonaise, sur lesquels il porte un jugement d’érudit et de
jurisconsulte. Il commente, il explique chacun de ces usages, dans un
style clair, précis, tel qu’il convient à ceux qui se livrent à l’austère étude
des lois. Enfin la lecture de cet excellent livre, ne fait naître au lieu de criti-
ques et de regrets qu'un seul désir, celui de voir M. Benoitagrandir son cadre
et exécuter bientôt l'œuvre qu'il dit vouloir laisser à une plume plus savante
et qui est digne de la sienne : et qui consisterait à recueillir, non plus seule-
ment lesusages d’une ville, mais ceux de tout notre département.Lesarchi-
ves des communes, desanciennes seigneuries, celles des confréries,des corpo-
rations, des établissements religieux mêmes contiennent un grand nombre
de statuts ; d'autre part, nos villes et nos campagnes conservent encore
des usages qui ne sont écrits nulle part et qui, cependant, régissent, en
bien des cas, les rapports d'intérêt des citoyens entre eux. Il y a là, pour
un esprit sérieux, pour un écrivain compétent, les éléments d’un beau,
utile et nécessaire travail. Espérons que M. Benoit l'entreprendra un
jour, donnant ainsi à ses amis et à ses compatriotes une preuve de son
amour du pays et de sa science du droit. N'est-ce pas, du reste, le meil-
leur moyen de faire estimer et aimer cette magistrature, à laquelle il ap=
partient si souvent et si injustement attaquée, que de faire dire d'elle, en
parlant de sa science, ce que le vieux Pasquier dit quelque part de son
honneur que « malgré son chaperon et son bourrelet, il a son honneur
« plus cher qu'un tas de piaffeurs de cour qui le publient en toute chose. »
L. D.
L'EMPEREUR D’ARLES
à VANT que le drame de T'héodora et le ballet de Mes-
À, saline aient mis à la mode sur la scène, le tableau dela
D décadence romaine, le comité de la Comédie française
était appelé à se prononcer sur l’œuvre d’un jeune poète avi-
gnonais, M. Alexis Mouzin, qui venait de retracer, dans un
drame en vers, l'Empereur d'Arles, les débuts de Constantin-
le-Grand et les principaux épisodes de sa lutte contre Maxi-
mien. Le comité sut apprécier à sa juste valeur cette pre-
mière tentative d’un heureux talent qui s’essayait au théâtre,
et, si l’œuvre elle-même n'était point admise, le poète rece-
vait l’assurance de retrouver plus tard, dans le même comi-
té, des juges déjà favorablement prévenus. Il nous a paru
qu'un public lettré ne resterait pas indifférent aux mérites
discrètement dévoilés de cet empereur d'Arles que l’auteur,
trop modeste ou trop délicat, a pieusement enseveli dans les
archives de l’Académie de Vaucluse.
Tout d’abord il faut rendre à M. Mouzin Îa justice d'avoir
été porté, de lui-même, vers l’histoire de l'empire ro-
main, qui paraît attirer si impérieusement l’art contemporain.
Les séductions qu'offre un pareil sujet s’expliqueraient, sui-
198 MÉMOIRES
vant les pessimistes, par une certaine conformité de plus en
plus marquée entre cette époque et la nôtre, depuis que la
mode nous est venue de paraître plus vicieux que nous ne
le sommes. En tout cas, si nos écrivains et nos artistes don-
nent dans la description des vices si compliqués de la déca-
dence romaine, c’est qu’ils espèrent flatter notre amour-pro-
pre, en nous laissant croire que nous valons aussi peu que
les Romains du temps de Théodora et de Justinien.M. Mou-
zin l'a bien compris : mais, avec un tact que nous ne saurions
trop louer, il s'est arrêté, dans la peinture du vice, au mo-
ment même où cette peinture serait devenue systématique.
Il s’est donc placé à un point de vue plus élevé, et de là, il
nous découvre, au milieu des scélératesses de l'ambition dé:
çue, de la lâcheté des caractères avilis, le premier rayon
d’une foi nouvelle éclairant la ruine du monde paien, la vertu
chrétienne s’élaborant parmi les subtilités byzantines et les
mysticités orientales, et pour tout dire enfin, une fleur d'im-
mortelle durée poussant sur ce fumier de la décadence ro-
maine. Tel est le fonds si riche et si original de l'œuvre que
nous étudions.
Quel sera maintenant l'épisode de l'histoire dans lequel
le poète pourra grouper, tout en restant véridique, les
personnages réels qui incarnent le mieux les idées qu'il agite?
On s’arrogeait autrefois dans le choix et {l’arrangement d'un
sujet, même historique, la plus grande!liberté possible. Au-
jourd’hui cette liberté se restreint de plus en plus. La critique
consent, nous le savons bien, à lui donner encore pour limites
le savoir toujours assez médiocre de la généralité du public.
En d’autres termes, un auteur peut oser d’après la poétique
nouvelle, tout ce quine choquera pas la science populaire.
C'est là une règle bien vague et bien insidieuse. Le public
sans doute n'est pas tenu de connaître l’histoire : mais peut-
on lui interdire de l’apprendre? Et si par hasard l’auteur
dramatique se permet sur les moindres détails, une igno-
rance voulue ou réelle, combien de critiques, fiers d’une éru-
dition fraîchement acquise, se chargeront de faire la lecon au
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE . 199
public et d'éveiller les scrupules de sa conscience ! Les dis-
cussions fameuses sur le fricot et la fourchette de Théodora
nous éclairent étrangement sur cette liberté de l’art, pro-
clamée, dit-on, par le romantisme et qui, comme tant d’au-
tres libertés du siècle, accorde tout et ne permet rien. M.
Mouzin a donc été bien inspiré, en ne se laissant pas con-
duire au gré de sa fantaisie. Si parfois il use des prérogati-
ves du poète, s’il imagine et s’il invente, il est assez habile
pour que l'histoire qui ne sait pas tout, dans une époque
très obscure, ne puisse le contredire ouvertement sans se
compromettre elle-même.
Il
L'histoire la plus véridique, fondée sur le témoignage à
peu près unanime des écrivains paiens et chrétiens si rare-
ment d'accord, nous raconte en effet que Maximien, forcé d’ab-
diquer le titre d'Auguste par un acte d’obéissance auquel il
ne put se dérober, ne cessa de poursuivre le pouvoir dont il
n'avait point senti, comme son collègue Dioclétien, le poids,
l’'amertume et le dégoût. Après des intrigues sans nombre,
il fut chassé de l'Italie par son fils Maxence, qui trouvait en
Jui un rival dangereux. Il promena longtemps sa pourpre
augustale et son ambition inquiète, jusqu'à ce qu'il eût
trouvé un asile auprès de Constantin, l'heureux César des
Gaules. IL lui proposa une étroite alliance, la main de sa
fille Fausta et le titre d'Auguste. Constantin accepta le titre et
le mariage, répudiant la mère de son fils Crispus, Minervine,
à laquelle il était uni par un mariage de second ordre, con-
nubium inxquale que les Romains appelaient concubinat.
Mais bientôt Maximien se déclara contre son gendre, com-
me il s'était déclaré contre son fils. Il fit courir le bruit de la
mort de Constantin, dans une guerre sur le Rhin, s’empara
du trésor de l'armée, laissé dans Arles, et souleva les trou-
pes de la Province. Constantin arriva en toute hâte, reçut la
200 MÉMOIRES
soumission de Maximien, qu’il priva des honneurs impé-
riaux et condamna une seconde fois aux humiliations d’une
vie modeste et effacée.
M. Mouzin s’est contenté de nous présenter, au premier
acte, dans un tableau saisissant, cette élévation que Maximien
doit à la perfidie et qui est suivie, de si près, par une chute
irrémédiable. Lorsque le drame commence, le vieil ambi-
tieux s'étale en plein forum, à Arles, sur le trône usurpé, et
tandis que l'oracle emprunte la voix de l’Eunuque Glabé.
rius, caché dans le creux de la statue d'Hercule, pour pro-
clamer le nouveau dieu, l'ancien collègue de Dioclès réveille
son fanatisme de persécuteur :
Soldats, peuple, je vous salue.
J'avais trop tôt quitté la puissance absolue ;
Tout déclinait depuis. Par bonheur, le destin
Restaure tout. La guerre a frappé Constantin,
Jeune prince surfait, athlète sans haleine,
Lourd de lauriers avant que sa course fût pleine.
Arles me yit partir avec lui, mais sans lui
Je devais retourner. Je triomphe aujourd'hui.
Se ie ere sels ee d 0 6 DE pASSé
Va refleurir. L'Olympe à la fin s’est lassé.
Ceux du Christ serviront à montrer à l’histoire
Qu'on ne rompt pas avec quinze siècles de gloire.
Traîtres, dupes, ou fous, si le compte en est long,
L'amphithéâtre est grand. Réjouissez-vous donc.
Et la foule applaudit, les faisceaux s'inclinent, les trompet-
tes sonnent, et les fleurs de la rhétorique la plus ampoulée
tombent de la bouche du préfet Philoclès sur le souverain
nouvellement proclamé.
Mais les pleurs d’une femme viennent attrister cette fête
bruyante. C'est Fausta, qui, unie à Constantin par un ma-
riage politique, a senti naître pour lui un amour sincère et
profond. Ces « rires d’héritier » qu'elle surprend sur les
lèvres de Maximienirritent sa douleur de veuve et exaltent
sa tendresse « pour le grand défunt. » L'histoire relèverait-
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 201
elle ici quelque invraisemblance ? Fausta est unie à Constan-
tin depuis deux ans à peine, et d’ailleurs, dans cette famille
impériale, troublée par les plus obscures tragédies, tout a été
possible, même l'amour de cette impératrice pour le mari
qui devait plus tard devenir son bourreau.
Tout à coup une femme, Minervine, qui se cache sous le
nom de Séphora, envahit la forum et annonce que Constan-
tin est vivant, qu’il arrive à la tête de ses troupes. Tandis
que la joie remplit le cœur de Fausta, la terreur s'empare
de Maximien, que tous abandonnent et que l'inconnue
brave comme chrétienne attachée à la gloire de Constantin.
Ici M. Mouzin s’abandonne à son imagination. Minervine
était-elle chrétienne ? Qui le sait ? cette première femme de
Constantin a laissé si peu de traces de son passage dans
l'histoire, fque l’auteur dramatique peut user, en ce qui la con-
cerne, de toute sa liberté. Il est au moins en droit de sup-
poser qu'elle a professé elle-même la croyance présumée de
son fils Crispus, le petit-fils préféré de sainte Hélène.
Cependant Constantin apparaît, sur son char triomphal :
après avoir accordé, à la prière de Fausta, le pardon dé-
daigneux qu'il réservait à Maximien, il donne libre carrière
à une éloquence vague et rêveuse :
Le vieil empire lutte en vain. Rome n’a plus
Qu'un ombre de grandeur. Les temps sont révolus :
Place au monde nouveau ! Surgis, 6 jeune Gaule.
Quel Atlas t'assiera sur sa robuste épaule ?
Les Latins du midi, les barbares du nord,
Unis en toi, feront un peuple instruit et fort.
Tandis que l’ancien culte a péri sous ses prêtres,
Tu cherches pour ta foi le vrai, l'être des êtres.
Ton jour est arrivé, puissant pays gaulois.
Je mûris, au soleil, de Provence, tes lois,
Entre ce firmament, ce golfe où meurt le Rhône,
Portes de l'infini qu'interroge mon trône.
Ainsi le personnage de Constantin prend, dès le début, ce
caractère indécis et fuyant que l'historien lui-même est par-
202 MÉMOIRES
fois obligé de lui laisser. M. Mouzin à peut-être trop abusé
du mystère où se cache cet étrange empereur. C'était d’ail-
leurs l’écueil inévitable dans un sujet où l'on prétendait
nous représenter les débuts encore incertains d'un homme
dont la politique consista plus tard à réunir tous les contras-
tes et à concilier les opinions les plus contradictoires pour
n'effrayer aucun parti.
Le premier acte finit par une scène de francie et véridi-
que comédie. Le retour de Constantin a eu pour effet de
retourner les consciences elles-mêmes, et de provoquer les
mêmes témoignages d’adulation que la folle équipée de Maxi.
mien. L'eunuque Glabérius jouant encore les oracles, cette
fois derrière la statue d'Apollon, proclame Constantin comme
il avait proclamé l’autre, et les mêmes fleurs de la même
rhétorique tombent de la bouche du même Philoclès en l’hon-
neur de l’Auguste retrouvé. Ceci n'est plus de la vérité his-
torique, c’est de la vérité humaine de tous les temps et de
tous les pays.
Tous les événements qui remplissent ce premier acte, si
habilement construit, se déroulent au milieu d’une mise en
scène très riche, qui répond bien aux mœurs du temps et sert
elle-même à la vérité des caractères. La pompe orientale en
effet s'est définitivement substituée avec Dioclétien à l’apparat
modeste ettout républicain des premiers Césars. La cou-
ronne radiale a remplacé la simple couronne de lauriers. Les
honneurs d’un culte divin sont décernés aux empereurs com-
me à Jupiter et à Osiris. Les maîtres du monde romain ne
sont-ils pas les Osiris et les Jupiters vivants? Car ces dieux
eux-mêmes, suivant la croyance du paganisme dégénéré,
ont commencé par être des rois et des tyrans plus tard exal-
tés par la servitude des peuples. La doctrine d'Evhémère est
ainsi devenue l’inspiratrice du servilisme religieux qui carac-
térise les derniers siècles de l'empire romain. Les empereurs
chrétiens, qui en bénéfieront, n'oseront pas toucher à son
prestige. Ils l’augmenteront encore, comme fit Constantin,
en augmentant la pompe du costume et Îcs solennités de
l'étiquette.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 203
II]
Le deuxième acte de la pièce est celui où la fantaisie du
poète se donne carrière le plus librement. L'histoire lui four-
nit peu de choses, et encore, peut-on dire, rien de sûr. Cons-
tantin, en se faisant le protecteur d’un parti qui allait triom-
pher, a eu l’heureuse fortune de susciter des amitiés très so-
lides, intéressées à protéger sa mémoire, contre les attein-
tes de la vérité elle-même. Or, les amis de Constantin se
sont imposé la tâche bien difficile d'expliquer, et même de
justifier tous ses crimes, en particulier le meurtre d'un vieil-
lard, abandonné de tous, désormais incapable de nuire, son
beau-père Maximien. Lactance en particulier imagine de mys-
térieuses intrigues tramées par cet Auguste déchu, qui en au-
rait été lui-même la victime. Il nous assure en effet que
Fausta aurait été entraînée par son père à {trahir son époux
et à le lui livrer désarmé, sans gardes, en laissant ouverte
la porte de la chambre où il devait reposer. Car Lactance
n'ignore rien de plus secrètes machinations : ses yeux percent
les ombres les plus épaisses ; ses oreilles saisissent les mots
murmurés tout bas. Il plonge même dans/le fond des cons-
ciences pour y trouver en faveur de son héros, Constantin,
les motifs d’excuse ou de louange que les faits eux-mêmes
ne pourraient lui fournir.
Le poète, qui n’a pas à discuter les témoignages, a usé de
son droit en acceptant le récit de Lactance comme le plus in-
téressant et le plus dramatique. Ce récit même est devenu,
grâce à lui, plus vraisemblable. Comment se peut-il faire en
effet que Fausta accepte les propositions criminelles de son
père ? Les prières, les caresses, l’appât même d’un hymen
plus glorieux n’expliquent pas suffisamment une pareille dé-
termination. M. Mouzin a fait agir le ressort le plus puis-
sant sur l'âme de la femme, la jalousie. On comprend que
F'austa jalouse n'hésite pas à se faire la complice d’une ven-
204 MÉMOIRES
geance implacable. Quant à Maximien, qui a su reconnaître
Minervine dans Séphora, il lui suffira de rappeler à Fausta
l’amour de Constantin pour sa première femme, d'éveiller
petit à petit ses soupçons, jusqu’à ce qu'il ait pu lui montrer
son époux renouant ou paraissant renouer ses anciennes
relations: alors Fausta pourra devenir l'instrument docile de
ses projels. Tel est le sujet de ce deuxième acte.
La scène la plus intéressante, qu'il nous importe de signa-
ler, est précisement celle où se rencontrent Constantin et
Minervine, épiés par Maximien et Fausta. Nous sommes
aux Alyscamps, la nuit. Minervine est venue rejoindre son
fils Cripus caché par Lactance, dans les catacombes de cette
nécropole. Constantin l’a suivie. L'empereur attaché désor-
mais à sa nouvelle épouse vient donner l’ordre à Minervine
de s'éloigner de lui. Son cœur s'est ouvert à l'amour, par
la politique :
Je tiens, par ma grandeur, à l'épouse nouvelle :
A tout jamais elle est en moi, je suis en elle.
Mais il a peur encore des souvenirs passés. La voix de
Minervine lui rappelle trop les anciennes tendresses. Il n'est
sûr de lui que si elle consent à fuir sa présence. Cet attrait
irrésistible de la femme sur les sens de Constantin, répond
encore moins à la nature humaine qu'à la vérité historique.
Le goût de Constantin pour les femmes s’accrut de plus en
plus, à mesure qu’il avance en âge. Rendons à César ce qui
est à César. Les sérails ne datent pas à Constantinople de la
venue des Turcs. Ce fut Constantin qui en introduisit l’usage,
d’ailleurs suivi par ses successeurs chrétiens. Cependant le
poète, par intérêt pour son personnage de Minervine, a
essayé d'effacer autant que possible ce souvenir compromet-
tant. La pureté de son principal personnage risquait de se
ternir au contact des passions libidineuses de Constantin.
Il faut que l’empereur soit sous le charme et prête l'oreille
aux paroles saintement enflammées de son Egérie chrétienne.
1 * DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 205
Tel est en effet le rôle de Minervine dans la pièce. Elle a
l'ambition, puisqu'elle est repoussée comme épouse, de laisser
du moins sa foi, comme un souvenir d'amour, dans le cœur
de Constantin. Que leurs âmes séparées par la politique res-
tent unies et confondues dans le christianisme !
Va, ton terrestre hymen n’a plus rien qui me touche.
Ta beauté que l’on vante; où prends-tu le soupçon
Qu'en mes veines elle ait reveillé nul frisson ?
Si ma chair a crié lorsque tu m'as bannie,
J'étais païenne, et c’est ce qu'en moi je renie.
J'eus tes premiers élans. Il suffit. Désormais
Je porte mes désirs à de plus hauts sommets.
Ce que je veux de toi, c’est l’éternelle flamme ;
C'est ton âme à jamais épouse de mon âme,
C'est l'union qui n'a ni fin, ni temps, ni lieu,
L’'extase où l’on se fond, où l’on s'abîme en Dieu.
Ce caractère de Minervine paraît étrange. Il reste vrai
pourtant ;par son étrangeté même, malgré quelques traces
d’une religiosité précieuse qui est un peu trop de notre temps.
Cette volupté mêlée d'ascétisme tient à la fois de la corruption
où s’effondrait le paganisme et de l'influence des religions
orientales qui prêchaient le renoncement. L'amour platoni-
que n'était plus d’ailleurs, une forme particulière d’un sen-
timent esthétique dont les âmes de philosophes pouvaient
seules goûter la délicatesse. Il était devenu un idéal, un be-
soin même pour certaines femmes qui, pénétrées tout à coup
du sentiment de leur dignité, cherchaient en lui un asile con-
tre les tentations d’une société dépravée. Il faut féliciter M.
Mouzin d’avoir si bien rendu des sentiments si délicatement
nuancés, sans aucun effort de style et sans trop de recherche
dans la pensée.
Mais Constantin n’a pas saisi le sens des paroles de Miner-
vine : il n’y voit tout d'abord qu’un amour désespéré, se dis-
simulant sous le voile de la religion. Son scepticisme en
profite, pour s'exprimer en de très beaux vers, qui me pa-
raissent bien rendre, avec quelques restrictions, la pensée
206 | MÉMOIRES
philosophique et religieuse qui a gouverné la politique de
Constantin. Cet empereur n’a jamais cru sincèrement qu’à un
Dieu unique. Quant au formalisme des religions, il l’a mé-
nagé, en ne s'y laissant prendre qu'à demi. Par exemple, il
a mis son habileté indifférente à unir et amalgamer les prin-
cipales cérémonies des deux religions en lutte, pour en tirer
un culte éminemment politique, qui pût contenter les paiens
autant que les chrétiens. S'il arbore la croix comme symbo-
le, c'est pour profiter d’une équivoque. Car le soleil, qui était
alors la grande divinité des païens, était représenté par
Apollon tenant en main un sceptre croisé. En un mot Cons-
tantin n'a jamais vu dans la religion qu'un moyen de gou-
vernement. Voilà pourquoi, ce semble, il faut louer le scepti-
cisme religieux que M. Mouzin lui a prêté ici, en regrettant
qu'il l'ait moins fortement accusé, dans le reste de la pièce :
Où voir le Dieu réel ? son reflet luit dans l’astre
Que j'adore. Mithra, Zeus, Jéhovah, quels noms
T'ous plus indignes, tous plus faux, nous lui donnons ?
Et ce suprême esprit que nul esprit ne sonde,
Ce foyer dont la moindre étincelle est un monde,
Voilà : chacun de nous en dispose à son tour,
Moi pour ma politique, elle pour son amour.
Le vrai, tout révélé soit-il, chacun le change ;
Pontifes, peuples, rois nous pétrissons de fange,
Quelque idole qu'encense au gré de quelque erreur,
Celle-ci pauvre femme, ou moi pauvre empereur.
Cependant Minervine promet de partir : elle ne demande
plus qu’un jour pour sauver Constantin qu'elle sent menacé.
Son sacrifice est complet. Constantin est touché : il promet
à cette femme qu'il abandonne de garder pieusement son
souvenir dans sa vie et sa foi dans son règne. Cette promesse
est peut-être donnée avec les ‘apparences d’une trop grande
sincérité. Quoi qu'il en soit, M. Mouzin a très bien rendu
l'influence que la femme commence à ‘exercer sur les cœurs,
dans l'intérêt de la foi nouvelle, Auprès des Augustes de ce
siècle, il n’est pas rare de rencontrer une femme pieuse, illu-
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE | 207
minée même, qui les protège et les éclaire. Parfois cette fem-
me sort des rangs les plus obscurs de la société. Hélène était
la fille d’un hôtelier, «stabularia», dit St Ambroise. Elle s’at-
tacha à Constance par un amour de hasard qui révéla les
qualités supérieures de son âme, et les grandeurs cachées de
sa foi religieuse. Minervine, dans le drame, joue à peu près
le même rôle auprès de Constantin. C'est ainsi que cette
scène du deuxième acte qui est, à mon sens, la plus origi-
nale de l'œuvre, prend un air de vérité, au milieu même de
la fantaisie.
IV
Avec le troisième acte, nous reprenons le récit de Lactance
de plus en plus dramatique. Le rhéteur a groupé les événe-
ments avec une adresse telle qu’on dirait un conte arabe, sui-
vant le mot de M. Duruy. En séduisant les imaginations, on a
plus de chance de faire accepter les mensonges. Quant à M.
Mouzin, il a vu dans ce récit une série de coups de théâtre
propres à piquer la curiosité; et voilà pourquoi il s’en est
emparé. Cette raison suffit. Il peut du moins appuyer cette
partie de son drame sur un témoignage, sur un texte. [l y a
de quoi mettre en repos des consciences plus scrupuleuses
que celle d'un poète.
Dans la pièce, comme dans le récit de Lactance, Fausta,
qui ne tarde pas sentir le remords du crime dont elle allait
être complice, révèle la trahison à Constantin lui-même.
Elle a tout disposé pour sauver son mari. Elle consent même
à préparer avec lui une sombre comédie qui permettra de
faire éclater au grand jour la perfidie de Maximien et de
prendre le coupable isur le fait. Lorsque la nuit est venue
les gardes sont éloignés. Un eunuque reçoit l’ordre d'aller
dormir, dans la couche impériale. Maximien entre facilement
dans la chambre de Constantin, poignarde cet eunuque et
sort tout glorieux en criant : « l'Empereur est mort! »
M. Mouzin a choisi, pour remplir ce rôle si peu en-
208 MÉMOIRES
viable de l’eunuque, ce Glabérius dont la voix, au premier
acte, se prêtait, avec tant de souplesse, aux divers oracles
des dieux. Ce caractère est une des plus heureuses création:
du poète. Glabérius n’est pas simplement l’eunuque ordinai-
re, ce personnage dont l'importance va grandir et que nous
rencontrons, à cette époque, auprès des jeunes gens, des sé
nateurs, et des Césars énervés, donneur d’humbles conseils,
confident attentif, dans le sein duquel s'épanchaient des can-
cans de femmes, être douteux dont la « voix pointue » et
les charmes indécis, éveillaient d’ignobles passions, serviteur
docile qui payait de son impuissance la mission particulière
dont il était chargé. Glabérius rappelle encore plus, par
ses mœurs et ses manières, les parasites de l’ancienne Rome.
Il se montre leur successeur par une certaine virilité de
gourmandise qui paraît compenser chez lui l’autre, celle qu'il
a perdue. Son estomac lui tient lieu de tout le reste. Cette
gourmandise même, qu'il emprunte à ses illustres ancêtres
de race latine, s'accroît chez lui de l'influence contrariée,
mais encore latente, des autres vices qui lui sont interdits.
Ainsi nous est apparu Glabérius, au premier acte :
Ah!fil le César des chrétiens |!
Par Bacchus et Junon, suis-je l’un des soutiens
De ce culte qui force à l'oubli de soi-même,
Qui condamne à jeûner, qui crée un monde blême,
Où disparaît l’eunuque engraissé de loisirs,
Devant l'anachorète amaigri de désirs ?
Je tiens pour Maximien et la vieille croyance :
L'Olympe jouisseur me plaît : j'ai confiance
Qu'il daignera m’admettre à la félicité
D'être gris de nectar toute l'éternité.
Au début du troisième acte, Glabérius a bu en qualité de
prégustateur un narcotique, que Maximien l’avait chargé de
verser à Constantin pour hâter son sommeil. Ce breuvage &
obscurci l'intelligence de l’eunuque, tout en stimulant ses
sens dont il a tout à coup oublié la disgrâce irréparable. Il
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 209
aperçoit Fausta, et son œil enivré croit la voir dans le sim-
ple appareil d’une beauté mi-vêtue :
t Mais oui, j'admire ainsi, sans m'émouvoir,
Ce dont un sénateur mourrait, s’il l'osait voir.
Rare beauté ! sa taille a des contours d'amphore,
Quelle coupe d’albâtre est son sein ! Je l'adore
Moi... Je me sens artiste et, si j'eusse essayé.
Dans ma vocation je fus contrarié...
Je porte un déluge d'amour.
Voici l'appartement des femmes. À mon tour.
Glabérius est donc l’indigne victime de Maximien. Mais
celui-ci ne jouit pas longtemps de son triomphe. Bientôt
il se punira lui-même de son erreur, comme l’Ajax du théâ-
tre grec, qui se tue pour avoir immolé les troupeaux de l’ar-
mée, à la place d'Ulysse et des Atrides. Constantin en effet
paraît tout à coup aux yeux de Maximien, convaincu dès lors
de sa déchéance et de sa honte : et le vainqueur étale de nou-
veau son christianisme d'emprunt et tout à la surface :
Sur un monde qui meurt il naît un autre monde;
Les siècles font ainsi leur éternelle ronde ;
C'est elle qui t'emporte et non pas moi... Tandis
Que dans Rome le glaive écrivait vos édits,
Que vos sénats crevaient sous l’orgie indigeste,
Qu'on débauchait les grands, et qu’on noyait le reste,
Nous avons vu monter de l’orient vermeil
Des peuples éblouis d’un sublime réveil,
Et, du sombre Occident nous avons vu descendre,
D’autres peuples rués sur votre empire en cendre.
Entre ces deux courants s’est brisé ton orgueil;
Tu mettrais l'Italie et la Gaule au cercueil,
Que rien n’empêcherait les jours nouveaux d’éclore.
On saisit ici la trace d'une vaine rhétorique qui a déposé
sur les lèvres de Constantin, des mots brillants et sonores
sans toucher au cœur qui garde ses passions aussi peu chré-
tiennes que possible. Voici cependant le tyran qui se révéle :
. 210 MÉMOIRES
C'est peut-être un devoir de paix et de justice
Que, pour le bien de tous, ma main t’anéantisse,
Que je disperse aux vents, tout ce qui fut à toi,
Tes ossements, tes dieux, tes emblèmes.
Mais Fausta a parlé: la femme est encore maîtresse du
cœur de Constantin, dans l'éclat de sa jeunesse. Il consent à
une demi-clémence. Maximien ne sera pas étranglé par son
ordre. C’est pourtant la version d'Aurélius Victor. M. Mou-
zin a voulu que l’Auguste triomphant, par un raffinement de
crainte, se contentât de condamner à la prison l’Auguste dé-
chu. De cette fiction, il saura tirer d’heureux effets. Car Ma-
ximien pour échapper à la honte se réfugiera dans le suici-
de. Le poète s'appuie ici sur le témoignage d’Eusèbe et d'Eu-
mène. Îl est vrai que, suivant ces deux auteurs, Maximien
aurait finit sa vie au bout d’une corde. Le poète a préféré le
poignard comme plus dramatique et moins choquant. Maxi-
mien méritait mieux que le châtiment réservé à l’esclave. Or,
il convenait, pour rentrer dans la vérité historique, de mé-
nager la dignité de ce personnage, au risque de se mettre en
contradiction avec des témoignages obscurs et suspects.
Le poète ne s’y est pas trompé: au milieu de ces téné-
breuses exécutions, autour desquelles la servilité a fait le
silence, l’histoire lui-même, comme l'a dit M. Duruy, doit
passer du côté des victimes et réserver ses reprobations pour
le bourreau. Quoi que nous en ayions, l'intérêt dans cette
pièce, comme dans l'histoire, s'attache à Maximien. Le poète
a donc eu raison de lui conserver, au milieu même de ses
perfidies, une certaine majesté tragique. Ce Maximien n'est-il
pas, après tout, le champion d’une foi vieillie et d’une grande
tradition qui s’en va ? si l'ambition a tenu plus de place chez
lui que les intérêts religieux, il n’en est pas moins vrai que
le poète nons le représente dans les manifestations de sa vie
extérieure et pour ainsi dire, à la parade, dans cette foire
éternelle de la politique. Il ne faut pas oublier, d’un autre
côté, que les persécuteurs religieux sont, en général, des
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 211
ignorants ou des égarés plutôt que des méchants. Parmi
les empereurs romains qui persécutèrent les chrétiens,
avec le plus de violence, on compte les hommes les plus ver-
tueux qui se soient jamais assis sur le trône, comme Marc-
Aurèle et Julien. Ceux, au contraire qui ne donnèrent au-
cune attention à leurs progrès et les ménagèrent, furent les
plus détestables des princes, tels que Commode et Hélioga-
bale. C'est pourquoi, M. Mouzin a eu raison historiquement
de ne pas trop noircir son Maximien, et de soutenir jusqu'au
bout l'intérêt que nous portons à ce caractère, resté grand
par quelque côté, dans ses intrigues, ses humiliations, son
crime même et surtout sa mort.
Ses dernières paroles sont vraiment belles :
Des chaînes ? Flétrissure! Ils accordent leurs haines,
Pour m'avilir. Déjà dans les bornes humaines
J'étouffe.. Que serait-ce en leurs cachots hideux ?
— Arrière ! Je suis fils d'Hercule ! oh ! pas un d’eux
N'est viril... race ignoble ! et celui-ci qu'on nomme
César, qui croit me vaincre, a peur du sang d’un homme.
— Vainqueur douteux qui dois me jalouser demain,
Vois ce char triomphal, vois ce peuple romain,
Unanime à m'offrir, dans son deuil grandiose,
Ce que tu n'auras pas chrétien — l’apothéose !
A genoux tous ! — Reçois mon dédain pour adieu,
Et règne en paix. Tu n'es qu'empereur...
( Z/ se frappe. )
Je suis dieu.
La mort de Minervine, frappée par Maximien quelque
temps auparavant, termine le drame. Tout ici respire la pu-
reté de la religion nouvelle, et l’hosannah chrétien se mêle,
sur les lèvres de la mourante, aux accents d’un amour épuré,
n'ayant déjà plus rien d'humain. Séphora dit à son ancien
époux :
Tu ne m'aimes que loin. est-ce assez loin la mort?
Constantin, Fausta, Crispus survivent-seuls, réservés à de
nouvelles tragédies plus sanglantes encore. Le précurseur
212 MÉMOIRES
de ces princes qui érigeront en maxime d'État le meurtre
de leurs proches va révéler bientôt des fureurs sanguinaires.
Maximien l’a prédit à Fausta: |
Crois-tu qu'après ce sang il n’er. verse plus d'autre :
Non... un tigre est caché sous ce masque d'apôtre.
Rapprochons de cette prophétie ces deux vers qui furent
un jour affichés sur les portes du palais de Constantin de-
venu l’empereur de Byzance, cachant sous sa pourpre et ses
pierreries le sang dont il est couvert, celui de sa femme et
de son fils, après celui de Maximien, son beau père:
Saturni aurea secla quis requiret ?
Sunt hæc gemmea, sed Neroniana.
Cherchez-vous l'âge d’or, le siècle de Saturne ? voici l’âge
de la perle, qui est aussi le siècle d'un Néron!
V
Tel est le drame de M. Mouzin. Outre un réel talent pour
la poésie, cette œuvre dénote une étude sérieuse d’une épo-
que obscure, séduisante par ses obscurités mêmes. On ne
saurait trop encourager les tentatives de ce genre. Car le drame
historique, transmis comme un héritage par les classiques à
l’école romantique, subit aujourd’hui une crise bien grave, mal-
gré l'éclat si brillant qu'il a jeté, dans la première moitié du
siècle. Nous ne sommes guère plus capables de nous attacher,
au théâtre, qu'aux héros qui nous ressemblent le plus, vêtus
de l’habit, de la redingote ou de la blouse, tandis que nous
nous sommes détachés petit à petit des héros graves en toge,
en pallium, et même en pourpoint qui ont le malheur pour
nous de ressembler trop à des échappés de la tragédie. Si par
hasard, ces braves héros du passé sont admis sur la scène,
après mille démarches humiliantes, les voilà condamnés à se
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE | 213
faire petits pour s’abaisser au niveau de notre humanité !
Justement l’histoire qui plaît d'autant plus à nos contempo-
rains qu’en devenant plus curieuse et indiscrète, elle favorise
davantage notre goût secret ou affiché pour le scandale, a
ouvert toute grande la porte du boudoir, de l'alcôve et de la
taverne, où la majesté elle-même se présente à nos yeux,
amoureux d’un tel spectacle, dans le déshabillé le plus com-
promettant. Dès lors l'idéal du drame historique n'a plus été
qu’une sorte de comédie bourgeoise ou populacière, dont les
personnages qui sont des rois et des empereurs agissent
dans le débraillé d'une vie privée bassement scélérate ou
ignoble.Etle public, qui en est venu, sous l'influence de cette
esthétique nouvelle, à ne plus séparer la vérité historique de
l'absence de toute grandeur et même de l'affectation dans le
vice, ne consent guère à applaudir au théâtre que l’histoire
de l’abjection humaine.
Quel sera donc, dans ces conditions, l'accueil réservé à
l’auteur dramatique soucieux de rester fidèle à la gravité his-
torique et convaincu que même les plus grands scélérats de
l’histoire empruntent au rôle qu'ils ont joué une certaine di-
gnité qui ne se prête nullement aux violences crues de nos
habitués de cours d'assises ? à quelles railleries ne s'expose-
ra-t-il pas, si, au lieu de s'arrêter dans les bas-fonds où
grouille la bête humaine, il gravit les sommets où grondent
les tempêtes de la politique, de la philosophie et des grandes
passions ? Bien plus, s’il s'avise d'appeler au secours de son
analyse pénétrante ou de son imagination enflammée le vers
si merveilleusement propre à servir de barrière contre l'in-
vasion de la familiarité brutale, pourra-t-il se faire pardon-
ner sa manie de poète suranné et vieillot ? Certes pour ten-
ter une pareille entreprise, il faut avoir plus que du courage,
je veux dire une certaine candeur de talent, d'autant plus rare
qu'elle est moins appréciée, dans une époque de raffinement
et de scepticisme.
Avril 1885
AuGusTE MAS.
2
| UNE EXCURSION
A BONNIEUX ET A BUOUX
Rapport sur les fouilles faites dans des stations préhisto-
riques à St-Saturnin d’Apt et à Buoux
ESA 1 nous n'avions reçu, MM. Duhamel, Sagnier et moi,
LS le plus gracieux accucil de la part de M. Louis
SA Jullian, lors de notre ;visite des 22, 23 et 24 octobre
1884, à Bonnieux et à Buoux, je craindrais d'empiéter sur
un terrain qui ne m'appartient pas, en vous donnant, com-
me aperçu, ces quelques notes sur les fouilles heureuses et
productives que pratique ce chercheur intelligent, dans nos
environs, depuis quelques mois; mais, tout en lui laissant
le mérite justement acquis et le soin de vous donner plus
tard une étude plus complète, puisqu'il veut bien s’asso-
cier à nos travaux, en faisant partie de notre Académie, je
me sens plus autorisé à vous faire connaître à peu près
toute l'importance de ses recherches et de ses découvertes, qui
viennent ajouter à notre département quelques stations nou-
velles occupées par l’homme aux époques préhistoriques.
Dans des travaux antérieurs, j'avais déjà attiré l'attention
des savants archéologues sur la région qui nous occupe. En
1876, dans un rapport au congrès tenu à Arles, tout en
Li
MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 215
parlant d’Arles romaine, Arles celtique et Arles antéhisto-
rique, je m'étais quelque peu éloigné de cette antique cité,
pour donner un apercu rapide des espérances que me
laissaient les affluents du Rhône en amont, et, après avoir
consacré un chapitre au Gardon, j'avais été conduit tout
naturellement, à donner quelques détails sur la vallée de la
Durance, où, en première ligne, se plaçait cette Combe de
Lourmarin, ouvrant un accès facile à l’intérieur du pays,
dont la défense a été la préoccupation de tous les peuples.
Je disais « qu’explorés avec soin, ces lieux nous donneraient
« de précieux renseignements sur ces époques obscures,
« puisque, sur bien des points de ces plateaux, on devait re-
« trouver les traces de ses anciens habitants ».
J'ai eu, depuis, de fréquentes occasions de revenir sur cette
vallée de la Durance, et je ne me suis jamais lassé de dire
qu'elle était appelée à nous fournir les documents le plus
autorisés pour notre histoire. J'avais même fait appel à cer-
taines sociétés, pour obtenir les crédits nécessaires, qui sont
souvent alloués à ceux qui se livrent à ces recherches.
Je n’ai rien obtenu, il est vrai, quoique ma demande, on
le voit, fut des plus motivées.
Je n'ai donc pas été surpris, lorsque j'ai appris que des
fouilles dirigées par un explorateur qui y consacrait ses pro-
pres deniers, avaient complètement réussi. Je me félicite
même de cette coïncidence de découvertes faites peu de temps
après ma demande de fonds, m’appuyant sur elle, pour re-
nouveler une seconde tentative.
Après cette courte revue retrospective de mes démarches,
j'ai hâte de vous faire connaître les résultats des dernières dé-
couvertes faites dans cette partie de l'arrondissement d’Apt;
elles constituent à elles seules une des plus belles pages de
ces époques lointaines.
C'est tout d’abord à St-Saturnin d'Apt, dans une caverne
qui ne m'est pas exactement connue, que M. Jullian ouvrait
cette série de recherches qu’il se propose de continuer plus
tard dans la même région. .
216 MÉMOIRES
Je dois dire que, habitué à ces fouilles, en homme habile
et fortuné, il a déjà exploré sur notre frontière italienne, la
grotte célèbre de Menton, où M. Rivière découvrait à 8 mè-
tres de profondeur ce fameux squelette humain, qui nous fut
un instant contesté par notre voisine l'Italie.
En poursuivant plus profondément encore, ses recherches
l'amenèrent à découvrir à 5 ou 6 mètres en dessous du pre-
mier, un nouveau squelette humain, qui donnait encore une
plus haute antiquité à l'occupation première de cette grotte.
Ces succès donnent du courage. C’est à St-Saturnin d’Apt
qu'il découvre des ossements humains, dont un squelette
entier couché, comme ceux de Menton, sur le côté, ainsi que
doit le faire tout homme qui s'affaisse et s'étend pour ne plus
s'éveiller ; ayant aussi, double rapprochement, un collier de
coquilles marines (Troques ou Turbo) autour des vertèbres
du cou comme le squelette de Menton.
Il y a loin de ce mode de sépulture, où l'homme, brisé par
la fatigue, se creuse lui même sa tombe, laissant au temps le
soin de recouvrir ses os, aux sépultures des époques néoli-
thiques et du bronze qui sont accompagnées d’un rite funé-
raire et de cérémonies pieuses que commandent déjà la véné-
ration des morts.
Le squelette de St-Saturnin d’Apt, a été fixé avec soin et
dans sa position naturelle, sur un bloc de ciment et de plà-
tre du poids de 4 ou 500 kilogrammes environ. C'est vous
dire toute l'importance qu'il a pour nos régions.
Nous ne voulons pas insister sur cette station nouvelle
qui doit appartenir à la période paléolithique.
Ensuite, viennent, par ordre de date, les environs de Buoux.
où les chantiers d'exploration furent transportés, et c'est
dans la ravissante vallée de l’Aigue-Brun, qui reste encore
un problème à résoudre, au point de vue géologique, pour
en expliquer le déchirement, que nous retrouverons encore
ces traces des générations disparues.
Ah !si nous admirons aujourd'hui cette vallée délicieuse,
d'où monte faiblement le bruit continu, doux et monotone,
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 217
du petit ruisseau de l'Aigues-Brun, qui semble vouloir ca-
cher ses ondes limpides, et nous dérober son cours sous la
pierres et la mousse ; le même saisissement d'admiration
avait depuis longtemgs fixé sur ses bords abruptes d'autres
populations, qui, elles aussi, contemplaient cette rude nature
aux prises avec les tressaillements du sol.
Il faudrait fouiller partout ici, soulever chaque bloc, pio-
cher le moindre recoin de terre, et ne rien laisser sans exa-
men, car partout s’accuse l’homme préhistorique. Sous les
rocs amoncelés, qui, dans leur chute, formèrent des refuges
bizarres et multiples, les poteries et les foyers existent. Puis
lorsque la montagne, profondément sapée par. le temps,
s'avance en puissants encorbellements, ce sont alors des abris
sous-roche qui défient toute comparaison : alors les couches
géologiques se projetant en dehors. surplombent leurs mas-
ses prodigieuses, comme pour protéger encore ces antiques
populations contre nos recherches.
Un de ces abris monstrueux, bien exposé au midi, d'une
longueur de plus 35 mètres, placé au dessous de la grotte du
Pigeon (1), est une véritable cachette de silex, où depuis long-
temps, on vient chercher les anciennes armes de pierre.
(1) Je n'ai eu connaissance des fouilles faites, 1l y a environ 18 à 20
ans, par un de nos membres, M. Jules Terris, qu’après la lecture de ce
rapport. Je m'empresse donc de combler une lacune qui serait regret-
table, si je ne mentionnais que la découverte de cette station lui ap-
partient.
On suppose aussi, mais sans preuves certaines, que M. Requien a
visité ce point à une époque indéterminée, dont il n’a laissé, à notre
connaissance, aucune description; tout ce que nous savons de lui, c’est
que, vu l'abondance des ossements qu'il avait rencontrés à la grotte du
Pigeon, il avait cru devoir rapporter cet horizon, avec celui des osse-
ments d'Hippanius de Cucuron, qui existe sur l’autre versant. Malgré
la durée énorme de temps qui sépare ces deux âges, il n’en faut pas
moins reconnaître une sagacité extraordinaire de la part de ce savant,
surtout à cette époque où la géologie était tout à faire.
Enfin, dans un travail très remarquable de M. Emile Arnaud d’Apt,
publié en 1806-1867, dans les annales de la société littéraire, scienti-
fique et artistique de cette ville, tome 4, sous le titre de: Études pré-
historiques sur les premiers vestiges de l'industrie humaine et la fin de
218 MÉMOIRES
Ancien atelier des hommes de l’époque Moustérienne.
Cet abri a dû servir si longtemps à ce travail laborieux de
Ja taille première des armes en silex, que ce gisèment n'est
la période quaternaire dans le Sud-Est de Vaucluse, nous trouvons
une description fort détaillée de cet abri sous roche, ou refuge, qui
est en réalité un atelier, avec gravures et coupe à l'appui, où cet auteur
attribue la découverte intéressante de cette station faite quelque temps
avant leur excursion commune, à notre collègue M. Jules Terris.
La coupe de la planche 1 fig. r donne, de haut en bas :
1° de 0,10 à 0,25 de hauteur de terre meuble avec sélection organi-
que et débris de charbon.
2° de 0,15 à 0,40 d'épaisseur de fragments de molaire provenant du
bancs voisins et supérieurs.
3° de 0,45 à 0,50 de terre mélangée de menus pierrailles avec quel-
ques silex taillés et rares ossements.
4° en dernier lieu 1,50 et plus de terre fine contenant beaucoup
d'ossements et de silex.
C'est cette couche n° 4, que l’on exploite encorc et qui, vu sa hau-
teur indéterminée, prouve une longue occupation.
Parmi les nombreux dessins de silex décrits et figurés dans cette
notice, la figure 7 de la planche 2 représente une pièce remarquable
qui rappelle le type de St-Acheul-ou-Chélleen, par sa forme amygda-
‘loïde. Les figures 32 et 24 de la planche n° 5 se rapprochent de
même de ce type classique.
Nous reproduisons, sous le n° r, cette belle pièce en amande, dite
coups de poing, qui est la plus importante de la série. Nous aurions
voulu revoir cette arme ,primitive, dans la collection de M. Arnaud
à qui elle avait été confiée fmais nous n'avons pu savoir au juste ce que
sont devenues toutes les richesses géologiques et préhistoriques que
M. Arnaud avait laborieusement réunies pendant son long séjour à
Apt.
Les ossements d'animaux représentent l'Equus caballus, l'Ibex ou
bouquetin ; Cervus elaphus, Lupus cuniculus; et une prémolaire petite
pouvant appartenir à une gazelle. M. Larlet Ed. et Albert Gaudry,
qui ont bien voulu examiner cet échantillon, pensent que, si elle n'ap-
partient pas à la gazelle, elle doit du moins révéler un chamois de
petite taille.
Ce même volume 4 contient, page 55, une note de M. Garcin sur
certains crânes dolichocéphales retrouvés dans les environs,toujours par
MM. Arnaud et Terris,mèlés à des ossements de rennes. Il signale aussi
la découverte du vallon de Buoux, puis sur le plateau des Claparèdes,
il mentionne les nombreux silex, pointes de flèche et haches variant
entre 0,05 et 0,25 de longueur.
Toutes ces découvertes dont il serait utile de revoir les types, me
font encore plus regretter de ne pouvoir consulter à loisir les pièces
originales dont il est fait mention.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 219
pas encore épuisé, et plus vous fouillez en contre bas du ter-
rain naturel et plus les silex se montrent abondants. Actuel.
ment, il est vrai, les plus belles pièces ornent bien des collec-
tions étrangères, car nous savons du propriétaire, que de
partout, d'Italie, de la Toscane et d’ailleurs, des chercheurs
viennent souvent exploiter cette riche couche. Il faut aussi se
persuader que ces ateliers ne contiennent que des rebuts. Les
pièces bien achevées ne restaient que fort rarement sur place,
et cependant quelques-unes sont remarquables par leur re-
touches qui, faites d’un seul côté, caractérisent le Moustérien.
M. Jullian a fouillé de nouveau, à plus de 1.00 de pro-
fondeur, et sur cette hauteur, les éclats de pierre se sont mon-
trés assez abondants. Ajoutons que la matière première man-
que complètement dans cette riante vallée (1), où le seul étage
miocène (Molasse marine et coquillière des anciens) occupe la
majeure partie.
Sur la route qui conduit actuellement au fort de Buoux, se
montrent, tout au bas, quelques affleuremenst du Néocomien,
qui seul pourrait renfermer certains rognons de silex, mais
ces nodules siliceuses, si elles existent sur ce point restreint,
ne peuvent servir à détacher facilement ces belles lames et
elles n'étaient donc pas utilisées comme dans la colline de
Roquemaure, où elles abondent; une exception doit cepen-
dant cest faite pour Sault, seul point des environs où la taille
s'exécutait sur les lieux d'extraction.
C'est aussi sur cette mêmz route, récemment construite,
pour arriver facilement au ifort, que se trouvent des silos,
coupés et mis à découvert par ces travaux ; nous en avons
vu plusieurs, les uns à la suite des autres, dont les fouilles
ont été productives. °
(1) La mème observation a été faite par M. Arnaud, dans le même
tome 4, où il dit :
« Tous ces silex ont été apportés de loin, car on n'en rencontre
« pas dans les roches voisines, ils ont été choisis avec discernement,
« à en juger par leur cassure large et régulière,
220 MÉMOIRES
Plus loin, placés sur les talus du même chemin, qui ser-
pente au fond de cette charmante gorge rocheuse, en suivant
les sinuosités capricieuses de l’Aigue-Brun, ce sont de nom-
breux foyers où les débris de poteries abondent. Il n’est pas
jusques au plateau du fort même, qui ne contienne ces
mêmes poteries, mélangées cette fois aux poteries romaines.
Enfin, une magnifique grotte sépulcrale située à environ
1,100 mètres du village de Buoux, sur la route exécutée de-
puis deux ans à peine, qui conduit de Bonnieux à ce petit
hameau, désormais devenu classique et célèbre, fouillée en
septembre, à fourni les documents les plus précieux.
Les déblais ont mis à découvert, toute une série de pote-
ries, d'ossements d’animaux divers, de silex éclats, d'outils
en os, le tout retrouvé parmi 11 squelettes, C’est là, que
parmi les rocs molassiques éboulés des flancs abruptes, dont
la rencontre a formé une grotte triangulaire, l’homme avait
confié ses morts. Retraites silencieuses qui conservèrent jus-
qu'à nos jours ces dépouilles du passé.
Parmi les objets recueillis, qui m'ont le plus frappé, se
trouve un poinçon taillé dans le tibia d’un échassier (un hé-
ron peut-être ); cette pièce curieuse, très pointue et parfaite-
ment conservée, devait remplacer bien avantageusement nos
fines aiguilles, dans les mains de ces ménagères des temps
reculés. Puis une autre pièce, encore plus rare, consiste dans
une aiguille en os, à double chas ; large, plate et, recourbée.
C'est la première fois que je rencontre un outil de ce genre
ayant cette singulière disposition.Je suppose, non sans raison,
qu’il devait servir à confectionner les vêtements de peaux
d’animaux, car les chas étant d’un diamètre de plusieurs mil-
limètres, un boyau assez forts devait faire l'office de nos fils
déliés.
D'autres poinçons remarquables se montrent parmi ce mo-
bilier qui appartient, presque par ces deux pièces à une habi-
tation. Une hache entière très petite et divers fragments
d’autres, quelques percuteurs en diorite, serpentine ou silex,
quelques polissoirs en roches diverses, un lissoir en os au
DE L’'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 221
ciseau, et dés esquilles d'os affilées et autres pièces complè-
tent, soit l’'ameublement si nous la ‘considérons comme une
habitation, soit un mobilier funéraire si nous la prenons pour
une sépulture.
Parmi les nombreux éclats retrouvés dans ces fouilles et
dont quelques-uns nous ont étégé néreusement offerts par
M. Jullian, je signale les formes des figures 2, 35 et 4, quiont
un caractère Moustérien, surtout les n° 4 et 3.
La figure 4 est caractéristique, malheureusement brisée,
elle faisait partie d’une superbe pointe de flèche, pareille à
celles que j'ai rencontrées dans les Alpes et dont j'ai publié
les dessins dans une notice spéciale sur cette région.
La figure n° 3 est très accusée pour ne pas la faire ren-
trer dans ce groupe; de même le n° 2, vient tout naturelle-
ment prendre sa place à côté des belles formes de cette
époque.
Enfin, les figures n° 6 et 7 représentent deux belles lames,
Les poteries sont ici largement représentées, je ne puis en
énumérer le nombre ni les formes; une d'elles sphérique (5),
presque entière, à goulot évasé, portant sur ses flancs
deux anses opposées, rappelant vaguement une flûte de Pan,
formées par une bande de terre large de 3 ou 4 centimètres
et longue d’aumoins 10 à 12, où se trouvent pratiqués une
quinzaine de tubes verticaux accolés et réunis, dites anses
fuyautées, méritait cette courte description.
On devine le mode de suspension, où la corde revenant
sur elle même, pour utiliser chaque tube, formait un véri-
table accouplement de moufles.
Elle a 0,22 de hauteur, 0,60 de circonférence à sa par-
tie la plus renflée et 0,06 de diamètre au goulot.
Souvent les ornements grossiers et primitifs se retrouvent
sur bien des morceaux isolés.
Quant aux armes en silex, bien imparfaites, nous ne pou-
vons mentionner qu’une lame de o,115 de longueur, très
amincie, quelques pointes de flèches ou de javelots à peine
ébauchées et d’autres menus éclats sans formes définies.
222 MÉMOIRES
Les animaux sont représentés par : Bos primige®ius; Capra
primigenia;Cervus CARRE CtEERS capreolus;Sus scrofa.
Renard et Chien.
Le sanglier dont une défense réfendue et aiguisée formait
une amulette.
Restent les ossements humains à étudier et les crânes, dont
quelques-uns bien (1) conservés, donnent les dimensions sui-
vantes :
En appliquant à ces dimensions .les formules ordinaires
savoir :
manne nt
= me ne + ee: ne eu me es ee
DIAMÈTRE FRONTAL [LONGUEUR da CRANE | LARGEUR da CRANEÏ Orbites, Diamètres
_ tt RE CRD SÉnrS CARS SOS SRE
ou diamètre ou diamètre
antéro-postérieur | transversal maxi-
Minimum Maximum maximum mum Trasstersaus | Yerticaux
N° 1 —}1 0.092 | 0.112 0.173 0.114 0.040 | 0.032
Ne 2—1 0.095 | 0.115 0.173 0.125 0.038 | 0.032
N° 3 —1] 0.102 | 0.119 0.175 0.136 0.039 | 0.038
N° 4 1 0.095 | 0.110 0.179 0 {41 0.039 | 0.032
Ne 5 —! 0.091 | 0.106 0.168 0.135 » »
mms
Diamètre transversal maximum x 100.
Diamètre autéro-postérieur maximum,
Je trouve en suivant le même ordre du tableau que l'indice
céphalique est pour le
premier de. . . . . 66,00
second. . . . . . "72, 00
troisième . . . . . 78, 00
quatrième . . . . . 70, 00
cinquième . , . . . 80, 00
Indice céphalique —
(1) Un des humérus de Buoux, avait une cloison de la fosse olécra-
nienne percée, tandis que l’autre était encore intacte, quoique transpa-
rente. Cette disposition singulière, qui est cependant l’acheminement
forcé, pour faire disparaître cette perforation primitive, vient affirmer
la marche de l’évolution et fait ressortir,ce caractère, par ce cas spécial,
des modifications croissantes qui se produisent insensiblement sur nous.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE _ 223
Ce qui se résume en disant que les deux premiers sont
dolichocéphales, 66,00 et 72, 00
Que les sous-dolichocéphales ne soit pas représentés.
_ Que les 3 autres rentrent parmi les mésaticéphales 78, 76
et 80. |
Et que les vrais brachycéphales manquent complètement,
ainsi que les sous-brachycéphales.
Il y avait déjà croisement de race, où sinon, sur place, mo-
dification dans l'espèce.
Les mâchoires sont assez fortes.
Pas de prognathisme, comme chez les races nègres.
Passant aux autres ossements des squelettes on trouve que
la longueur moyenne des fémurs donne o,41, celle des tibias,
0,34. |
La ligne apre des fémurs est peu saillante et médiocre-
ment prononcée, tandis que les tibias sont platycnémiques.
Que les péronés généralement très anguleux sont en gout-
tières.
Toutes données qui permettent de dire, a priori, que ces
tr squelettes accusent une race forte et de taille moyenne.
Tel est le rapport bien sommaire que j'aijdû vous soumet-
tre, en laissant tout le mérite d’une pareille découverte à son
auteur, devenu notre confrère.
H. NICOLAS.
Avignon, le 8 novembre 1884.
RAPPORT
A l’Académie de Vaucluse, sur la création d'un syndicat
des Arts décoratifs
Messieurs,
C'est l'honneur de notre temps, que la pensée de tous se
porte aujourd'hui vers l’amélioration de la condition de ceux
qui travaillent.
L'Académie de Vaucluse ne devait pas échapper à de si
nobles préoccupations. |
Pour y répondre, et faire en même temps œuvre de pro-
tection artistique, dans une ville qui, comme la nôtre,
compte un si grand nombre d'artistes véritablement dignes
de ce nom, dans toutes les branches de l’industrie décora-
tive, elle a décidé, dans sa séance du 7 mars 1885, de pa-
tronner la création d’un syndicat des arts décoratifs qui
grouperait dans son sein tous les représentants de l'art indus-
triel, exciterait en eux une émulation salutaire et leur assure-
rait les avantages si multiples et si féconds de l'association
légale.
Une Commission a été nommée, le 18 avril, choisie parmi
ceux des membres de notre compagnie que les questions
d'art intéressent plus particulièrement, et qui peuvent en
aborder l'étude avec le plus de compétence. Elle s’est réunie
plusieurs fois, a consciencieusement étudié les questions qui
MÉMOIRES DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 225
lui ont été soumises, et, sans préjuger en rien vos intentions,
m'a chargé de proposer à votre approbation, entre tous les
projets de constitution, celui qu'elle croit être préférable.
Ajouterai-je, Messieurs, que ce soin eût pu être dévolu à des
mains plus habiles, et que je n’ai eu d’autres titres au choix
de mes collègues que mes nombreux,.... trop nombreux
loisirs. Vous permettrez à ma franchise cet aveu intéressé
puisqu'il sollicite en retour un peu de votre indulgence.
La loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels a
fait naître de grandes et légitimes espérances chez les repré-
sentants des classes ouvrières, et si elle a été longtemps
attendue, c’est qu’elle avait à lutter contre des objections as-
surément fort graves.
On a d’abord invoqué contre elle des motifs politiques ;
les déclamations violentes lancées chaque jour contre la so-
ciété dans les réunions publiques et les congrès d'ouvriers
n'étaient pas, à vrai dire, fort encourageantes, et les esprits
les plus sérieux, les moins prévenus, pouvaient craindre l’oc-
troi d’une loi si nouvelle.
A un autre point de vue la loi pouvait être funeste aux
intérêts industriels eux-mêmes. N'était-il pas à craindre en
effet que les syndicats ouvriers une fois constitués ne s’occu-
passent bien plus d'organiser des grèves que de créer des
écoles d'apprentissage, ou des caisses de retraite pour la
vieillesse ?
Nous n'avons pas, heureusement, à nous prononcer sur
d'aussi graves problèmes ; la loi existe, nous nous en empa-
rons et nous nous proposons de lui faire porter les meilleurs
fruits dans notre milieu artistique.
Pour cela nous devions dès le début affirmer hautement
que la politique, le grand dissolvant de toutes les entreprises
- humaines, resterait absolument bannie de notre œuvre ;
nous puisons nos inspirations à des sources plus élevées, et
cette loi de liberté demeurera pour nous un instrument de
progrès pacifique sans jamais devenir une arme de combat.
Avant d'entrer dans l'examen même de la loi pour y trou.
226 MÉMOIRES
ver les conditions d'existence et le fonctionnement de notre
syndicat, nous devons vous faire connaître, à grands traits,
le double but que nous poursuivons.
Au point de vue philanthropique, nous voulons, par l'or-
ganisation d’un syndicat des arts décoratifs, améliorer la si-
tuation des travailleurs qui nous intéressent, en leur facilitant,
par l'association, les moyens d'aborder et de résoudre au
mieux de leurs intérêts les questions professionnelles dont la
solution les touche le plus directement.
Telles sont, par exemple :
1° La fixation du salaire du travail,
2° La durée de la journée,
3° L'enseignement professionnel,
4 Le règlement des différends entre patrons et ouvriers,
5° Les perfectionnements ou améliorations à apporter au
point de vue de l’hygiène dans les ateliers, dans les
procédés du travail, dans le choix et dans l'emploi
des matières de fabrication,
6° Le placement des apprentis et ouvriers sans travail,
7° Les sociétés de secours mutuels, de prévoyance {en
cas de chômage ou d'accidents, d'assistance en fa-
veur des veuves et orphelins, caisse de retraite pour
Jes ouvriers âgés ou invalides, etc., etc.
Mais en dehors de ce que j'ai appelé le côté philanthropi-
que de la question, nous voulons aussi faire œuvre de pro-
tection artistique, et j'oserai même dire que dans votre com-
mission cette pensée a peut-être dominé le reste.
L'idée fondamentale de l'œuvre, c’est qu’elle s'adresse à
tous les amis de l’art; nous espérons, en groupant dans un
même syndicat tous les représentants de l’industrie décora-
tive de notre ville, faciliter le développement d’une association
sérieuse composée de tous les travailleurs honnête, Juste-
ment préoccupés de leurs intérêts professionnels, mais sur-
tout animés d’un sincère dévouement à l’art.
Nous voudrions par ce moyen répandre l’art dans toutes
les classes de la société (producteurs et consommateurs), en
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 227
dirigeant leur goût, et en élevant par l’enseignement le ni-
veau artistique de toutes les productions de notre région.
Nos industriels, nos ouvriers sont arrivés aujourd’hui à
des résultats supérieurs à ceux de n'importe quelle époque,
mais presque toujours ils sont obligés, pour la prospérité de
leur industrie, de s’occuper beaucoup plus .de la fabrication
du médiocre, que de celle du beau, trop souvent incompris
dans la masse des acheteurs.
Nous voudrions donc, en patronnant l’organisation d’un
syndicat des arts décoratifs, faciliter autant que possible la
production du beau, et nous essaierions d’y arriver :
1° A l’aide de concours qui stimuleraient le zèle de nos
jeunes talents, concours dont les lauréats, par exemple, se-
raient, chaque année, envoyés à Paris pour y étudier les col-
lections qui intéressent leur art ;
2° En créant et entretenant des cours spéciaux, des lectu-
res, des conférences publiques ;
3° En organisant des expositions temporaires ou périodi-
ques d'arts décoratifs et d'industries d'arts ;
4° En répandant l'enseignement du dessin ;
5° En facilitant enfin autant que possible à nos artistes la
vente de leurs produits ; une réclame intelligente entretenue
par la presse pourrait, en portant au dehors leur réputation,
leur ouvrir de nouveaux et nombreux débouchés ; la protec-
tion que nous demanderions à tous les amateurs de notre
ville ferait le reste ; nous nous plaisons du moins à l’espérer.
Ce qu’en Grèce et à Rome dans l'antiquité, en France
aux XVI, XVII et XVIII siècles, quelques grands seigneurs
faisaient pour les artistes de leur temps, pourquoi nos riches
amateurs ne le feraient-ils pas aujourd’hui ? |
Quel plus noble emploi à proposer à leurs économies |!
Les amis des arts ne manquent point à Avignon, il n'y
aurait qu'une initiative à prendre, qu'un exemple à donner,
qu'un appel à faire, et nous sommes convaincus qu’en nous
adressant à la volonté généreuse d'aider nos artistes, qui doit
animer tous nos Mécènes, nous serions entendus et récom-
pensés
228 MÉMOIRES
Sous le bénéfice de ces considérations préliminaires, qui
ont eu pour but d'exposer l’ensemble de nos vues sur la ma-
tière, nous allons maintenant aborder l’examen critique de la
loi du 2r mars 1884, article par article, afin d'établir nette-
ment les facultés qu’elle nous ouvre et les limites dans lesquelles
nous pourrons en user pour l’organisation de notre syndicat.
Cette étude, que nous avons faite consciencieusement, n’est
pas exempte de difficultés, et nous nous inspirerons le plus
souvent pour les résoudre de la pensée du législateur bien
plus que du texte souvent incomplet de la loi.
Cette pensée, Messieurs, n’est pas douteuse, elle ressort
de tous les documents, discours et rapports publiés sur la
matière : la loi sur les syndicats professionnels est avant tout
une loi de liberté, et la circulaire ministérielle du 5 août
1884, en exprimantle vœu du gouvernement de voir se pro-
pager autant que possible les associations professionnelles,
nous autorise, par ses termes, à poser en principe que, d’une
manière générale, toutes les difficultés que pourra présenter
l'application de cette loi nouvelle devront être tranchées dans
le sens de la liberté la plus large et non de la restriction.
ART. PREMIER
« Sont abrogés la loi des 14-27 juin 1791, et l’article 406
du code pénal.
« Les articles 291, 292, 293, 294 du code pénal et la loi du
18 avril 1834 ne sont pas applicables aux syndicats prof:
sionnels. » |
Pas d'observations.
ART. 2
« Les syndicats en associations professionnelles, même de
plus de vingt personnes exerçant la même profession, des
métiers similaires ou des professions connexes concourant à
l'établissement de produits déterminés, pourront se constituer
librement, sans l’autorisation du gouvernement. »
Cet article soulève les questions les plus sérieuses que
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 229
nous ayons à examiner dans le cours de notre étude, puis-
que c'est de la solution même de ces questions, nous n’hési-
tons pas à le dire, que dépendra le succès de notre tentative.
Nous ne pouvons, en effet, réussir dans l’organisation de
notre syndicat, et faire une œuvre utile et féconde, qu'autant
que nous pourrons y grouper un nombre considérable d’as-
sociés, et notre œuvre resterait stérile, le jour où elle se
trouverait limitée aux membres d’une seule profession.
C'est dans ce but que nous avons choisi pour notre syn-
dicat une dénomination qui nous permiît d'élargir autant que
possible nos cadres, et d’englober dans la même association
les représentants de toutes les branches de l’industrie déco-
rative, dont le champ peut s’élargir à l'infini, et promettre à
notre entreprise un développement fécond.
Eh bien ! Messieurs, cette faculté que nous demandons d’é-
tendre notre syndicat à toutes les professions quelconques
de l’industrie décorative, la loi nous l’accorde-t-elle ?
Je n’hésiste pas à me prononcer pour l’affirmative, et je
puise mon affirmation dans les travaux préparatoires et les
discussions parlementaires qui ont précédé le vote de cet
article, parfaitement exposés dans le commentaire de Mon-
sieur Worms, qui s'exprime ainsi: « Îl importait que les
« avantages accordés par la loi ne fussent point usurpés
par des personnes étrangères aux intérêts professionnels,
et qui transformeraient ces associations en véritables socié-
tés politiques ou religieuses. Le gouvernement dans son
projet avait parlé de personnes exerçant la même profes-
sion, le même métier. La commission de la Chambre des
députés, craignant que ces termes ne fussent trop restric-
tifs, remplaça ces termes par ceux-ci: « Exerçant la même
profession ou des métiers similaires »; le terme employé
était plus large, mais il manquait encore de précision. La
deuxième commission, chargée d’examiner le projet reve-
nant de la Chambre, crut bon de modifier la rédaction de
l’article en ajoutant ces mots : « Ou professions connexes,
concourant à des produits déterminés ».
RAARARARARARARAR AR A A A
3
230 MÉMOIRES
«
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CS
«
«
«
«
— « Vous vous rappelez, dit M. Tolain, rapporteur, que,
lors de la première délibération, quand il s’est agi de
déterminer quels étaient les ouvriers qui pourraient
composer des syndicats, on a indiqué tout naturellement
les ouvriers exerçant la même profession, en ajoutant:
Et des métiers similaires »; mais les explications qui
ont été données par les différents orateurs que vous
avez entendus ont démontré que le mot « similaire » n’é-
tait pas compris de la même façon par tout le monde.
Les uns traduisaient le mot similaire par: « qui est de
même nature, qui est semblable ou analogue », c’est-à-
dire qu'ils admettaient que les ouvriers travaillant soit le
fer, soit le bois, et dont les métiers divers comportent
certains points communs à tous, exercent des professions
similaires. Les autres au contraire semblaient donner au
mot similaire une extension beaucoup plus grande et ad-
mettre qu'il pourrait se créer des associations, composées
de professions formant une grande famille industrielle,
comme l’industrie du bâtiment par exemple. Eh bien! on
change évidemment la signification du mot similaire, si on
l'applique à toutes les professions que comprend l'industrie
du bâtiment, depuis les tailleurs de pierres jusqu'aux vi-
triers et aux peintres ; ce sont là des professions qui secom-
mandent, qui sont connexes, mais non pas des professions
qui soient similaires dans la véritable acception du mot.
« C'est alors, pour donner à l'article 2 une rédaction plus
claire et plus précise, que la commission, sans rien chan-
ger au reste de l’article, a ajouté le membre de phrase :
Ou des professions connexes concourant à l'établissement
de produits déterminés. »
De plus, dans sa circulaire du 25 août 1884, le Ministre
de l'Intérieur a soin de spécifier que ces mots de professions
similaires doivent être pris dans le sens le plus large. Ainsi,
dit-il, pour donner un exemple, seraient admis à se syndi-
quer entre eux tous les ouvriers concourant à la construction
d’un bâtiment, nous pouvons dire aussi à la décoration
d’un bâtiment, et nous rentrons ainsi dans notre titre.
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 231
Nous n'’hésitons donc pas à penser que la faculté de s’as-
socier est donnée dans le sens le plus large à tous les ou-
vriers pouvant concourir par leur travail à une même œu-
vre, quelque distinctes que soient leurs industries. Les ex-
pressions qu'a employées le législateur sont très larges, elles
permettent de réunir dans un syndicat des professions fort
différentes ; la similitude résulte de lPanalogie des opérations
qui sont faites ; elle existe alors même que les opérations
s'appliquent à des produits différents.
Nous pouvons donc comprendre dans notre syndicat, sans
nous écarter de l'esprit de la loi, tous les représentants de
l’industrie décorative, ces mots pris dans leur sens le plus
large, puisque tous ils concourent ensemble à la production
d'objets déterminés pour la confection desquels ils ont des
intérêts essentiellement communs.
La seconde question que soulève cet article 2 est la sui-
vante : les maîtres et les patrons d'une part, et les ouvriers
d’autre part, peuvent ils faire partie d’un même syndicat ?
L'afffirmative ne nous paraît pas douteuse.
L'article 2 s'exprime en effet dans les termes les plus lar-
ges, il ne fait aucune distinction entre les ouvriers et les
patrons, et rien ne s'oppose à ce qu'ils soient tous réunis dans
une même association puisqu'ils ont des intérêts économiques
communs.
Nous ajouterons même, en empruntant ces considérations
au rapport de M. Sénart, sur la création d’un syndicat agri-
cole : « Que cette union entre patrons et ouvriers est un dé-
siderata de la loi et non des moins importants. Avant
qu’elle ne fût édictée, quelle avait été la cause première des
syndicats ? c'était les grèves, les coalitions des ouvriers
pour faire hausser les salaires et parallèlement les coali-
tions des patrons pour y résister. Les intérêts étant direc-
tement opposés, les associations, par une conséquence na-
turelle, se composaient d'éléments contraires et distincts.
« Ce n'est point pour entretenir cet antagonisme que le
législateur est intervenu; il a eu une meilleure et plus haute
A RAR AR AR À
A
232 MÉMOIRES
« intelligence des choses, il a compris la solidarité d’intérêts
« qui unit les patrons et les ouvriers et a voulu la procla-
« mer. La loi du 21 mars 1884 n’est donc pas une loi de
« division et de haine entre deux classes, entre les patrons et
« les ouvriers. Elle n’a pas organisé la guerre entre eux par
« des associations séparées ; ce qu’elle a voulu, c’est la con-
« ciliation, l'accord dans la paix et l'union. Et dès lors, c'est
« la faculté pour tous, patrons et ouvriers, de s'associer en-
« semble. »
La limite exacte entre la qualité de patron et celle d’ouvrier
ne sera pas toujours facile à établir. Nous ne voulons pas nous
en préoccuper encore. Pour ne point éveiller des susceptibilités
souvent excessives, parfois légitimes,maistoujours difficiles à
apaiser, peut-être y aurait-il utilité à ne point faire cette dis-
tinction dans nos statuts, et à ouvrir indistinctement notre
syndicat à tous ceux qui, à un titre quelconque, s'occupent
d'industrie décorative, sans distinguer entre patrons et ou-
vriers.
Aussi bien, n’est ce là qu’une question secondaire que nous
nous bornons à indiquer. L'essentiel était d'établir que la loi
n’était pas opposée à la fusion des patrons et ouvriers dans
un même syndicat, et nous croyons avoir fait cette démons-
tration.
L'article 2 s’oppose-t-il à l'introduction de membres ho-
noraires ? Telle est la troisième et dernière question que nous
avons à résoudre à propos de cet article.
Nous croyons que l'association qui accepterait des mem-
bres n’exerçant aucune profession ou seulement même des
professions tellement différentes de celles des autres associés
qu'il serait impossible de les considérer comme similaires
ou connexes, nous croyons, dis-je, que cette association ces-
serait d’être un syndicat, et tomberait sous l'application du
droit commun. Mais en fait, et cette constatation sera pour
nous d’une grande utilité, un syndicat pourra, dans une cer-
taine mesure, s'assurer le concours de personnes n’exerçant
aucune profession ou de professions dissemblables.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 233
C'est ainsi que, pour remplir nôtre programme et pour
entrer dans les vues de protection artistique que nous avons
exposées au début de ce travail, nous pourrions recruter,
parmi les personnes étrangères au syndicat même, des mem-
bres honoraires qui pourraient assister aux séances de la
société et l'aider de secours pécuniaires, un syndicat étant
capable, comme nous le verrons plus loin, de recevoir des
libéralités. Il faudra seulement que les dons ne prennent pas
le caractère périodique de la cotisation et que les donateurs
s'abstiennent de diriger eux-mêmes l'administration du syn-
dicat, car ces circonstances suffiraient pour qu'on leur attri-
buât la qualité d’associés.
ART. 3e
«Les syndicats professionnels ont exclusivement pour ob-
jet l’étude et la défense des intérêts économiques industriels,
commerciaux et agricoles. »
Pas d'observations.
ART 4.
« Les fondateurs de tout syndicat professionnel devront dé-
poser les statuts et les noms de ceux qui, à un titre quelcon-.
que, seront chargés de l'administration ou de la direction.
« Ce dépôt aura lieu à la mairie de la localité où le syndicat
est établi, et à Paris, à la préfecture de la Seine.
« Ce dépôt sera renouvelé à chaque changement de la di-
rection et des statuts.
« Communication des statuts devra être donnée par le Maire
ou par le Préfet de la Seine au procureur de la République.
« Les membres de tout syndicat professionnel chargés de
l'administration ou de la direction de ce syndicat devront
être français et jouir de leurs droits civils. »
Une seule observation à faire sur cet article : le dépôt de
statuts qui ne sont pas définitifs n'est pas exigé. Cette obser-
vation a sa valeur pratique, et nous la puisons dans les pa-
roles mêmes de M. Ministre de l’intérieur : « Il y a pour les
234 MÉMOIRES
« sociétés une période de préparation, une période d’éclo-
« sion, et il n'est jamais venu à la pensée de personne qu'a-
« lors que des commerçants, ou même que des non commer-
« çants se préoccupent d'organiser une association, on pût
« leur faire un grief de ce que leur pensée n'ait pas sa forme
« définitive, et qu’ils n’en aient pas publié les résultats con-
« formément aux formalités qui sont prescrites par nos
« codes. Je crois donc que, pendant le temps que les asso-
« ciations chercheront leur voie, discuteront sur les formes
« qu'elles se proposent d’adopter, sur les objets qu'elles assi-
_« gneront à leurs efforts, il n’est pas permis d’exiger d’elles
« qu’elles apportent des statuts définitifs, puisqu'en réalité
« elles n'existent pas. Mais le jour, au contraire, où elles
« constitueront une association ‘définitive, où leurs statuts
« seront arrêtés, elles auront à remplir l'obligation imposée
« par la loi, qui est de publier leurs statuts. »
Et pour confirmer cette pensée exprimée dans le cours de
la discussion, M. le Ministre de l'Intérieur, dans sa circu-
laire aux Préfets du 25 août 1884, relative à l'application
de la loi, a dit de même: « L'obligation pour les syndicats
« en formation d'opérer le dépôt n’existe qu’à partir du jour
« où les statuts ont été arrêtés, et où par conséquent le syn-
« dicat est matériellemet formé; jusque là les fondateurs ont
« toute liberté de se réunir pour en concerter les disposi-
« tions, sans être exposés aux pénalités des art. 201 et sui-
« vants du code pénal, ou à celles de l’art. 10 de la présente
« loi (art. 9 actuel). »
ART. 5
« Les syndicats professionnels régulièrement constitués
d'après les prescriptions de la présente loi pourront librement
se concerter pour l'étude et la défense de leurs intérêts éco-
nomiques, industriels, commerciaux et agricoles.
« Ces unions devront faire connaître les noms des syndi-
cats qui les composent.
« Elles ne pourront posséder aucun immeuble ni ester en
justice. »
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 235
Aucune remarque à faire sur cet article, sinon qu'il refuse
la personnalité civile aux unions des syndicats.
ART. 6
« Les syndicats des patrons ou d'ouvriers auront le droit
d'ester en justice.
« Ils pourront employer les sommes provenant des cotisa-
tions ; toutefois ils ne pourront acquérir d'autres immeubles
que ceux qui sont nécessaires à leurs réunions, à leur biblio-
thèque et à des cours d'instruction professionnelle.
« 1ls pourront sans autorisation, mais en se conformant aux
autres dispositions de la loi, constituer entre leurs membres
des caisses de secours mutuels et de retraites.
« Ils pourront librement créer et administrer des offices de
renseignements pour les offres et les demandes de travail.
« Ils pourront être consultés sur tous les différends et tou-
tes les questions se rattachant à leur spécialité.
« Dans les affaires contentieuses, les avis des syndicats se-
ront tenus à la disposition des parties, qui pourront en pren-
dre communication et copie. »
Cet article confère aux syndicats professionnels la person-
nalité civile avec toutes les conséquences qui en découlent.
Non seulement l’énumération de l’article n’a rien de limitatif,
mais elle ajoute certaines prérogatives à celles qui découle
raient des principes.
Il ressort aussi de cet article que des syndicats peuvent
constituer entre leurs membres des sociétés de secours mu-
tuels, sans avoir besoin pour cela de l'autorisation adminis=
trative. |
ART. 7
« Tout membre d'un syndicat professionnel peut se retirer
à tout instant de l'association, nonobstant toute clause con-
traire, mais sans préjudice du droit pour le syndicat de
réclamer la cotisation de l’année courante.
« Toute personne qui se retire d’un syndicat conserve le
236 MÉMOIRES
droit d’être membre de sociétés de secours mutuels et de
pensions de retraite pour la vieillesse à l'actif desquels elle
a contribué par des cotisations ou versements de fonds. »
Pas d'observation.
ART. 8
« Lorsque les biens auront été acquis contrairement aux
dispositions de l'art. 6, la nullité de l'acquisition ou de la li-
béralité pourra être demandée par le procureur de la Répu-
blique ou par les intéressés.
« Dans le cas d'acquisition à titre onéreux, les immeubles
seront vendus et le prix en sera déposé à la caisse de l’asso-
ciation. Dans le cas de libéralité, les biens feront retour aux
disposants ou à leurs héritiers ou ayants-cause. »
Cet article établit la possibilité pour les syndicats de re-
cevoir des dons et des legs. Il donne en outre au ministère
public, pour faire prononcer la nullité des prescriptions de
l'art. 6, une actiondirecte qui n'existe qu’à titre exceptionnel
en matière civile.
ART. 9
« Les infractions aux dispositions des articles 2, 3, 4, 5et
6 de la présente loi seront poursuivis contre les directeurs
ou administrateurs des syndicats et punis d’une amende de
16 à 200 fr. ,
« Les tribunaux pourront en outre, à la diligence du procu-
reur de la République, prononcer la dissolution du syndicat
et la nullité des acquisitions d'immeubles faites en violation
des prescriptions de l’article 6.
« Au cas de fausse déclaration relative aux statuts et au
nom des qualités des administrateurs ou directeurs, l'amende
pourra être portée à 500 fr. »
Pas d'observation.
: ART. 10 |
« La présente loi est applicable à l'Algérie.
« Elle est également applicable aux colonies de la Martini-
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 237
que, de la Guadeloupe et de la Réunion ; toutefois les tra-
vailleurs étrangers et engagés sous le nom d’immigrants ne
pourront faire partie des syndicats. »
Pour compléter ce travail nous devons vous proposer, à
titre d'indication seulement, un projet de statuts approprié
à notre syndicat tel que nous l’avons conçu. Ce n'est dans
notre pensée qu'un simple cadre, susceptible de toutes les
modifications.
STATUTS
TITRE I
Constitution du Syndicat
ART. 1%, — Il est formé entre les soussignés et ceux qui
adhéreront aux présents statuts un syndicat ou association
professionnelle qui sera régi par la loi du 21 mars 1884, et
par les dispositions ci-après.
ART. 2.— L'association prend pour dénomination : Syn-
dicat des arts décoratifs de la ville d'Avignon.
Son siège est établi à Avignon.
Sa durée sera de. ............
Elle commencera du jour du dépôt légal de ses statuts.
TITRE II
Composition du Syndicat.
ART. 3.— Peuvent faire partie du syndicat tous ceux dont
la profession se rattache aux arts décoratifs et qui sont do-
miciliés à Avignon.
ART. 4. — Pour être admis à faire partie du syndicat, les
postulants devront être présentés par deux de ses membres.
- 238 MÉMOIRES
Leur demande sera soumise à la Chambre syndicale qui sta-
tuera à la majorité ( simple, ou des deux tiers ou des trois
quarts des membres présents ).
ART. 5. — Tout membre peut se retirer à tout instant
de l'association.
Tout membre démissionnaire doit le montant de sa cotisa-
tion annuelle en cours. Il perd tous ses droits sur le patri-
moine syndical et ne conserve que le droit au bénéfice énoncé
dans le deuxième alinéa de l'article VII de la loi du 21 mars
1884.
ART. 6. — La faillite, toute condamnation entachant l'ho-
norabilité, le défaut de paiement des cotisations, seront des
motifs d’exclusion, laquelle sera prononcée par la Chambre
syndicale.
TITRE III
Objet du Syndicat.
AT. 7. — Le syndicat a pour objet général l'étude et la
défense des intérêts économiques et professionnels de l'in-
dustrie décorative de la ville d'Avignon.
ART. 8. — Il se propose spécialement de préparer, soute-
nir, encourager la création d'institutions économiques : caisse
de secours mutuels, de retraite pour la vieillesse, bureau de
placement pour les apprentis et ouvriers sans travail, etc. ;
De propager le goût des arts, de répandre l’enseignement
du dessin, de faciliter la production des œuvres artistiques
de notre région et d'en propager le renom à l'extérieur, en
créant des concours, en entretenant des cours spéciaux, des
conférences publiques, en organisant des expositions tempo-
raires, périodiques ou permanentes intéressant les arts déco-
ratifs ; ,
En facilitant enfin autant que possible, à l’aide d’une ré-
clame incessante habilement entretenue par la presse, la
vente des produits, et en multipliant les offices de rensei-
gnements et d’entremises.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 239
TITRE IV
Administration du Syndicat
ART. 9. — Le syndicat est administré et dirigé par un
bureau, lequel est assisté à titre purement consultatif d’une
Chambre syndicale.
$ I. BUREAU
ART. 10.— Le bureau se compose de sept membres, sa-.
voir :
Un Président,
Deux Vice-Présidents,
Un Secrétaire-Général,
Deux Secrétaires,
Un Trésorier.
Ils sont nommés par la Chambre syndicale pour trois
ans.
Ïls sont rééligibles.
Nul ne peut être membre du bureau s'il n'est français et
jouissant de ses droits civils.
$ II. Chambre Syndicale
ART. 11. — La Chambre syndicale se compose de dix-
huit membres nommés par l'assemblée générale pour neuf
ans, renouvelables par tiers et toujours rééligibles.
ART. 12. — Elle se réunit sur la convocation du président
du bureau.
ART. 13. — Elle émet son avis sur tous les objets qui lui
sont soumis par le bureau et qui se rattachent au but de
l'association.
Elle examine les affaires contentieuses qui sont portées
devant elle ; ses sentences sont sans appel ; celle des parties
qui refuserait de l’exécuter serait exclue du syndicat.
240 MÉMOIRES
$ III. Assemblée générale
ART. 14.— L'assemblée générale, composée de l’universa-
lité des membres du syndicat, a lieu au moins une fois par
an. Elle peut être convoquée extraordinairement par le bu-
reau,
Ses décisions sont prises à la majorité, quel que soit le
nombre des membres présents ; à la troisième épreuve Îa
majorité relative suffit.
ART. 15. — Elle entend le rapport du bureau, celui du
trésorier, statue sur toutes les propositions qui lui sont faites;
toutefois les propositions émanant d'initiatives individuelles
devront être préalablement soumises à la Chambre syndicale,
qui en saisira, s’il y a lieu, l’assemblée générale.
TITRE V
Patrimoine, personnalité du Syndicat
ART. 16.— Le patrimoine du syndicat est formé au moyen,
1° des cotisatisations ou mises d’entrée régulières de ses
membres, 2° des dons et libéralités qui peuvent lui être faits,
3° des subventions qui peuvent lui être accordées, etc., etc.
Il est administré par le bureau.
ART. 17. — Chaque membre est tenu de payer une cotisa-
tion annuelle fixée asser ti des neutreseéense
ART. 18. — Le président du bureau agit au nom du syn-
dicat et le représente dans tous les actes de sa vie civile.
TITRE VI
Dissolution du Syndicat
ART. 19. — En cas de dissolution, pour quelque cause que
ce soit, le patrimoine social sera liquidé et partagé entre les
membres du syndicat.
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 241
TITRE VII
Dispositions générales
ART. 20. — Les présents statuts seront susceptibles de
révision ou modifications. Tout projet de révision sera sou-
mis par la Chambre syndicale à l'assemblée générale.
ART. 21. — Les membres du -bureau sont chargés de
faire le dépôt des statuts et des noms des membres dudit
bureau, conformément à l’article 4 de la loi du 21 mars 1884.
Ce dépôt sera renouvelé à chaque changement de la di
rection ou des statuts.
Nous ne voulons pas terminer cette étude, sans vous dire
les vœux ardents que nous formons pour le succès de cette
entreprise digne de toute votre sollicitude,
Quand nous dirons à nos artistes A vignonais : Nous venons
vous demander de sortir de l'isolement où vous vivez, de
vous grouper, de vous associer, de vous assister fraternelle-
ment pour une œuvre féconde et pleine de promesses, nous
avons le ferme espoir d’être entendus et compris.
Que leur proposons-nous, en effet, sinon de trouver les
moyens d'améliorer leur condition en développant leur in-
telligence et leur instruction professionnelle.
Pour obtenir un progrès véritable, il faut travailler mieux
et rencontrer le concours d’un capital plus abondant.
C’est là le double but que nous proposons à leurs efforts
par la création de notre syndicat des arts décoratifs.
Théodore VERDET,
Ancien magistrat.
SÉANCE PUBLIQUE
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE
Le dimanche 27 décembre 1885, à 4 heures du soir, l’Aca-
démie de Vaucluse, a tenu sa séance publique annuelle, à
l'Hôtel-de-Ville d'Avignon.
Un grand nombre de membres de la société, ainsi que de très
nombreux invités, assistaient à cette séance. On remarquait
aux places d'honneur, MM. le Président du Tribunal civil,
le Président du Tribunal de Commerce, MM. Villars, vice-
président de la société, Cerquand, ancien président, Pamard,
ancien président, Sagnier, un grand nombre de membre de
l’Université, des magistrats, des officiers, des membres du
clergé et du barreau, etc. |
Le fauteuil de la présidence était occupé par M. Ducos,
président de l'Académie. Il avait à sa droite M. le président
du Tribunal civil et à sa gauche M. le président du Tribunal
de Commerce.
M. Ducos a ouvert la séance en ces termes :
Mesdames, Messieurs,
La charge, dont je ressens plus vivement aujourd'hui l’hon-
neur, est quelque peu nouvelle pour moi. Je m'abriterai de la
tradition, en venant au début de cette séance, vous résumer l'his-
torique annuel de notre compagnie.
MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 243
Permettez-moi de commencer par la part des regrets. Nous
avons perdu M. Quillot, ancien trésorier général, qui, dans un
court passage, s'était fait apprécier de tous; M. Ollivier, qui
nous appartenait bien par le côté scientifique de sa belle carrière
et dont la généreuse protection était toujours acquise aux œu-
vres de ses compatriotes ; M. Prosper Yvaren, notre président
d'honneur. Celui-là tenait parmi nous, une place où nos yeux le
chercheront souvent; son éloge sera longtemps un sujet préféré
pour tant de sociétés qui le revendiquent. Nous, vers qui l’atti-
raient certaines tendances intimes de son esprit, nous avons
voulu, eu cette occasion, lui consacrer une étude qui caractérise,
dans le milieu contemporain, son rôle et sa physionomie litté-
raires. |
Je dois aussi un souvenir aux collègues que les circonstances
ont éloignés, mais qui nous restent unis par le lien de mem-
bres correspondants : M. Bayle, dont la spirituelle érudition a
souvent occupé nos séances ; M. Mas, qui nous prêtait naguère
l'éclat de sa parole; M. de Briqueville, que Paris nous enlève,
alors que nous en espérions quelques-unes de ces études d’es-
thétique musicale où s’est affirmé son jeune talent. Ne faut-il
aussi rappeler les distinctions dont ceux qui nous entourent ont
été l’objet, — distinctions où l’Académie réclame sa part d’hon-
peur, — les croix de MM. Pamard et de Thélin ?
Notre société, Messieurs, est une société ouverte à tous ceux
dont les goûts vont aux choses de science ou de littérature ou
d'art. Elle a vu, au cours de cette année, ce groupe s’accroître
heureusement d’une cinquantaine d’adhésions venues de tous les
points du département. Elle ne prétend s’arroger d’autres privi-
lèges que ceux accordés à la valeur, à l'utilité de ses travaux.
Vous en entendrez, tout à l'heure, le détail dans le rapport de
M. le Secrétaire perpétuel; lui seul saurait en parler avec l'autorité
nécessaire. Les recherches locales touchant l'archéologie et l’his-
toire sont, en effet, la raison d'être, le fond et le support d’une
société comme la nôtre; elles alimentent ses séances, fournissent
la principale matière à son bulletin : c'est comme un tissu dont
elles composent la chaîne ; la littérature et l’art n’y entrent que
244 MÉMOIRES
pour une trame légère, la poésie elle-même que pour une bro-
derie rare. Toutefois, et bien que sur le champ des belles-lettres
ce qui est tenté par nos collègues ne nous appartienne pas abso-
ment, nous ne saurions oublier, dans cette revue, l'apparition
d'œuvres aussi remarquables que l'Empereur d'Arles, de M.
Mouzin, d’un beau souffle ; les sonnets de M. Manivet, d'une
forme achevée ; les inspirations tour à tour fortes et charmantes
de nos félibres, ces autres fils de la muse Française.
Avignon est encore le centre d’un mouvement artistique qui
tend chaque jour à préciser son caractère; tout, chez nous, favo-
rise les arts du dessin: la tradition, les aptitudes, la valeur de
l'enseignement. Les peintres et les sculpteurs Vauclusiens mar-
quent dans le monde de Paris, malheureusement trop absor-
bant. A côté d'eux, de vrais artistes, dont plusieurs parmi nos
collègues, sont passés maîtres dans l'application des arts déco-
ratifs au mobilier et à l’architecture. Ils peuvent, ils doivent
créer autour d’eux une école. Ils y seront aidés par d'éminents
amateurs. Notre Société, à qui revient l’idée première de l’expo-
sition de 1882, a pour mission de seconder le mouvement, en
provoquant des concours, des exhibitions permanentes, et la
création de ces syndicats professionnels dont le programme a
été tracéidans un travail récent idû à un de nos collègues, M.Théo-
dore Verdet.
C’est jusqu’à cet ensemble de travaux et d'œuvres que notre
compagnie voudrait élargir sa tâche. Prétention ambitieuse
peut-être, mais qui n’est point au-dessus du zèle qui l'anime
pour la prospérité et l'honneur du pays. Par là seulement, elle
méritera la faveur qui accueillit sa réorganisation. Tout le monde
Jui a fait crédit d’indulgence : les pouvoirs publics, qui l'ont si
vite adoptée; leurs représentants, -— et ceux qui nous honorent
aujourd’hui de leur présence, et ceux dont nous sommes ici les
hôtes ; — vous enfin, Mesdames et Messieurs, auditoire déjà
habitué de ses séances annuelles, dont l’empressement est la plus
flatteuse récompense de ses efforts ; — vous tous à qui f’adresse,
en son nom, un salut cordial de gratitude et de bienvenue.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 245
La secrétaire perpétuel a ensuite rendu compte des tra-
vaux de l’année dans les termes suivants :
Mesdames, Messieurs, mes chers collègues,
Un de nos collègues a dit que les usages sont les fils des tradi-
tions et l'origine des lois. Il en est un, parmi nous, qui est, pa-
raît-il, et je vous en remercie,en train de suivre le sortcommun:
c’est celui de charger votre secrétaire perpétuel d'énumérer, une
fois l’an, les travaux accomplis par notre société. Il est juste, en
effet, que ceux auxquels vos accordez votre confiance soient un
peu à la peine et qu'ils remplissent des missions dont-ils sentent
toute la délicatesse, mais dont ils sont fiers de ne point décliner
l'honneur. La rigueur de cet usage n'est-elle pas, du reste, lar-
gement tempérée par le plaisir extrême que nous avons de par-
ler ensemble, devant l'élite de nos concitoyens et de nos amis,
de choses qui nous sont, à tous également chères. N'est-ce pas
un de ces jours de fête à inscrire dans nos fastes heureux, si
nous pouvions en avoir de malheureux, que celui où, fiers de
notre modeste société, nous nous rappelons nos travaux aimés ?
Chacun de nous, qu'il se voue à l'étude aride de l’histoire, au
culte séduisant des lettres, aux recherches ardues des sciences,
aux jouissances infinies des arts, ne retrouve-t-il pas, en effet,
dans cette vie intellectuelle, la meilleure de toutes les vies, un
lambeau de sa jeunesse, un parfum de printemps, une source
pure où l'esprit se retrempe et se vivifie ? En avons-nous une
meilleure preuve que la multiplicité de nos travaux, la passion
saine qui les inspire, la conscience avec laquelle nous entendons
nous y livrer.
Relisez plutôt, l'étude sur le sculpteur Bernus de M. Requin,
naguère notre lauréat, aujourd'hui notre collègue. Il s'est préparé
par cet essai, qui est presque d’un maître, à l'étude de l'histoire
des arts et des artistes à Avignon et dans le Comtat-Venaissin.
Il y trouvera une mine digne de son activité et de son sens cri=
4
246 MÉMOIRES
tique. Il y verra, en effet, Îles traces certaines d’un mouvement
artistique que provoqua le séjour de la Papauté sur les bords
du Rhône, de cette renaissance qui précéda l’autre de près de
deux siècles, qui ne vint point d'Italie, comme on l'écrit trop
souvent, dont Avignon fut le véritable siège et qui se répandit
rapidement dans les provinces voisines, en Provence, en Lan-
guedoc, en Gascogne, en Dauphiné et jusques dans les monu-
ments de l'Auvergne et du Limousin. Mouvement essentielle-
ment français, dans lequel des architectes, des sculpteurs, des
peintres français peuplèrent de leurs œuvres, nos palais, nos ca-
thédrales, nos églises, nos hôtels et tout cet ensemble de monu-
ments quijfirent donner à la cité provençale le nom d'autre Rome
etqui sont encore l’un des plus beaux joyaux de sariche couronne.
Il rencontrera, plus tard, des peintres comme les Mignard,
les Parrocel et les Vernet, des sculpteurs comme les Peru, des
graveurs comme les Baléchou et les David, dont la plupart,
mal connus, imparfaitement étudiés, attendent encore, dans
l'ombre de l'histoire, un biographe et un critique digne de leur
vie et de leurs œuvres. Ce sera pour M. Requin un honneur
d'entreprendre cette étude et pour nous, un bonheur d'avoir
recontré un tel moissonnenr pour une aussi riche moisson.
Des nobiliaires, des biographies provinciales, des monogra-
phies locales étaient jusqu'ici les seuls ouvrages où il fût pos-
ble de trouver quelques renseignements sur Étienne de Vesc,
favori de Louis XI, baïlli de Meaux, sénéchal de Beaucaire et
grand chambellan du royaume de Naples. Il fut pourtant l’un
des confidents de Charles VIII et de Louis XII et, par son seul
ascendant sur l'esprit de ces deux rois, il ouvrit l'ère glorieuse,
quoique stérile, des expéditions d'Italie. L'histoire n’avait donc
pas été, pour lui, la lumière de la vérité, comme l’appelle Cicé-
ron; M. de Boislisle, l’un de nos plus éminents correspondants,
en a trouvé l’une des causes sinon la principale, Le pauvre
chambellan avait soulevé, dans des querelles d'influence et d’in-
térêt, la haine et la jalousie du plus connu et du plus célèbre,
mais nondu plus consciencieux des chroniqueurs de l’époque, de
Comines, qui, dans ses Mémoires, le condamna à un oubli im-
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 247
mérité. Cette vengeance de l’homme de plume contre l’homme
d'action est d’autant plus condamnable, pour nous, que par sa
vie, par sa famille et par ses intérêts, Étienne de Vesc appar-
tient à l’histoire du Comtat-Vénaissin. Il était seigneur de Ca-
romb, de St-Hippolyte, de Suzette, de Chateauneuf-Redortier.
Il avait élevé le château de Caromb où des artistes appelés
d'Italie avaient prodigué leurs peintures. Lorsque Étienne de
Vesc mourut à Naples, en 1501, son corps fut, d’après sa
volonté dernière, rapporté en France, dans cette même terre
de Caromb qu’il avait tant aimée et tant embellie. C’est dans la
collégiale de cette seigneurie, que les mains pieuses de sa fem-
me et de son fils, lui élevèrent un magnifique tombeau que les
dégrations actuelles permettent à peine de reconnaître et qui était
une des premières et des plus belles œuvres de la Renaissance,
dans ce pays.
C’est aussi une œuvre d’un historien doublé d’un jurisconsulte
que notre collègue M. Benoît a entreprise en publiant les Usa-
ges et Règlements locaux de la ville d'Avignon.
La lecture de cet excellent livre ne fait naître, au lieu de criti-
ques et de regrets, qu’un seul désir, celui de voir M. Benoît
agrandir son cadre et exécuter bientôt l’œuvre qu'il dit vouloir
laisser à une plume plus savante et qui est digne de la sienne,
et qui consisterait à recueillir, non plus seulement les usages
d’une ville, mais ceux de tout notre département. Les archives
des communes, des anciennes seigneuries, celles des confréries,
des 'corporations, des établissements religieux même icontien-
nent un grand nombre de statuts ; d’autre part, nos villes et nos
campagnes conservent encore des usages qui ne sont écrits nulle
part et qui, cependant, régissent, en bien des cas, les rapports
d'intérêt des citoyens entre eux. Il y a là, pour un esprit sérieux,
pour un écrivain compétent, les éléments d’un beau, utile et né-
cessaire travail. Espérons que M. Benoit l’entreprendra un jour,
donnant ainsi à ses amis et à ses compatriotes, une preuve de son
amour du pays et de sa science du droit. N'est-ce pas, du reste,
le meilleur moyen de faire estimer et aimer cette magistrature,
à laquelle il appartient, si souvent et si injustement attaquée,
que de faire dire d'elle, en parlant de sa science, ce que le vieux
248 MÉMOIRES
Pasquier dit quelque part de son honneur que, «malgré son cha-
peron et son bourrelet, il a son honneur « plus cher qu'un tas
de piaffeurs de cour qui le publient en toute chose ».
Pendant que, dans le domaine de l'histoire religieuse M. de
Terris poursuit ses études sur les évêques de Carpentras, M. Al-
banès rectifie, avec une érudition profonde, les nombreuses
erreurs dont fourmille l'histoire, telle que nous la connaissons,
des évêques d'Avignon. Un autre de nos collègues, M. le doc-
teur Laval poursuit avec persévérance ses travaux sur l’Univer-
sité d'Avignon et il nous donnera très prochainement une His.
toire de la Faculté de Médecine. Je ne dois point m'arrêter à
certaines études sur Mazarin, vice-légat d'Avignon et sur les
Verreries du Léberon, notes incomplètes, auxquelles votre in-
dulgence ,a {accordé le bénéfice des circonstances atténuantes.
L'auteur vous en exprime, par ma bouche, toute sa reconnais-
sance. D’autres œuvres importantes qui feront le plus grand
honneur à notre société sont entreprises, en ce moment, par
quelques-uns de nos collègues. Vous me permettrez de ne point
commettre vis à vis d’eux une action mauvaise, assez commune
pourtant dans le monde des chercheurs et que, par euphémis-
me, on appelle une indiscrétion.
L’archéologie est une science qui passionne ceux qui s’y livrent
et qui égaie ceux qui ne la connaissent pas. Il est une foule de
gens, en effet, qui, à ce mot, évoquent, en souriant, le souvenir
de ce bourgeois archéologue achetant, un beau jour, un para-
pluie, pour mesurer les monuments et découvrant, après beau-
coup de recherches, que la principale cause de leur destruction,
ce sont les corbeaux. 11 prouvait, en effet, que ces intéressants
volatiles, sans se soucier des dégradations, font leurs nids dans les
vieilles tours et y déposent leur noire progéniture. Mais comme,
après tout, les découvertes archéologiques n’atteignent point les
lois de la morale et encore moins la forme des gouverments, on
les considère comme entièrement inoffensives. Est-ce donc à
dire que cette science soit stérile et qu’elle doive être mise, com-
me on le fait volontiers, dans un certain monde, au niveau de
ces amusements qui sont la tranquillité des familles et la joie
des grands papas ? Aucune science n'est stérile et celle-ci moins
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 249
que toute autre, Ceux qui la méconnaîtraient ainsi courraient
grande chance, en vérité, de soulever, parmi les gens sensés, qui
sont les plus nombreux, un de ces rires de pitié qui, en France,
sont sans appel. Car, dans ce monde, on fait un peu de l’archéo-
logie sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose.
Qu'est-ce, en effet, qu'une coiffure à la grecque, un bracelet
gaulois, un médaillon étrusque, une épingle faite d'une médaille
romaine ou d’une pierre antique, une barbe à la Henri IV, un
service Louis XV, un alcôveRenaissance tous ces mille riens de
la mode qui font tourner tant de jolies têtes féminines et ornent
même tant des vilains costumes masculins ? Comment les au-
rait-on imités si on ne les avait pas connus, et comment
les aurait-on découverts sans les archéologues ? Il est des
gens qui dorment dans un lit à baldaquin, qui tiennent à
la main un bougeoir de forme grecque ou romaine et qui
ne se doutent pas que l'archéologie berce leur sommeil et
que l'archéologie les éclaire. Ce que nous cherchons dans
une inscription, dans un fût de colonne, dans une médail-
le, dans un bas-relief ou dans une statue, est-ce donc toujours
et partout l'avare satisfaction du collectionneur ou le vulgaire
appât du brocanteur ? Ce qui nous arrête devant un monument
ancien, est-ce donc la seule joie de dire que nous l’avons con-
templé ? N'y cherchons-nous point plutôt les manifestations
multiples de sociétés dont la nôtre est née, les traces de leurs
institutions, les traits caractéristiques de leur génie, tout ce qui,
en un mot, constituait la patrie artistique des aïeux devenue
la nôtre. Dès lors, n’avons-nous point là, l’un des plus riches
héritages que les siècles nous aient légués? Ainsi comprise, et
c'est ainsi que nous la comprenons tous, l'archéologie devient
l’une des plus attrayantes et des plus utiles parmi les sciences
historiques. C'est la cause des travaux si nombreux qu’elles pro-
voque dans les congrès, à la Sorbonne, dans les sociétés dépar=
tementales. Si la nôtre tient, dans ce mouvement, un rang dis-
tingué, malgré sa récente transformation, elle le doit surtout aux
savantes et patientes recherches de quelques-uns de ses membres.
Depuis notre mère Eve, les serpents et les dragons ont joué un
grand rôle dans les traditions populaires. Dans une étude pleine
250 MÉMOIRES
de science, notre ancien président, M. Cerquand, nous les mon-
tre persécutant les Gaulois des bords Iu Rhône. C'est ainsi qu'il
ajoute, chaque année, une page, dont il nous réserve la primeur,
à ses intéressantes études sur la mythologie gauloise, qui lui
font honneur parmi les mythologues et aussi parmi nous. Car
à ceux qui nese livrent point à ces études spéciales, et ils sont
nombreux, elles révèlent tout un Olympe dont la connaissance
est plus qu'un enseignement, c'est une consolation. Le Tara-
nis de Séguret lançait des pierres et il brandissait la foudre,
les dragons de la fontaine de Vaucluse et des bords du Rhône
déchaïinaient les eaux! La pierre, le feu, l’eau! Quelle trinité
bien faite pour nous corriger de médire parfois du progrès,
même en matière religieuse. Car enfin, de notre temps, les dieux
ne lapident plus les mortels, nous nous servons de la foudre
pour converser entre nous, les ingénieurs ont coupé les ailes des
dragons, et, grâce à eux, des digues infranchissables enferment à
jamais ces vilaines bêtes. L’humaine et poétique légende de
Laure a remplacé ces vieux contes gaulois; les pierres de Tara-
nis sont devenues les flèches acérées mais non mortelles dont se
joue l'enfant de Cythère, et si, parfois, au printemps, le doux
murmure des cascades de Vaucluse est troublé par des pleurs, ce
n'est plus le noir dragon de St Véran qui les fait déborder.
Notre collègue, M. Rochetin, se livre plus spécialement à
l'étude des inscriptions antiques si nombreuses dans notre dé-
partement et si mal connues. Après avoir découvert les inscrip-
tions gallo-grecques de l’Isle et de Malaucène, il s’est livré, cette
année, à de savantes études sur des inscriptions trouvées à Oran-
ge, à Bédouin, au quartier des Baux. Les intéressants travaux
de M. Rochetin ne font naître qu’un désir : c’est de le voir en-
treprendre la publication d’un seul ouvrage qui serait comme
un Corpus inscriptionum, contenant toutes les inscriptions anti-
ques et du moyen-âge disséminées sur le sol du département
ou conservées dans nos musées. C'est une œuvre digne de ses
méditations et, dussé-je blesser sa modestie qui égale son savoir,
il est inutile de vous dire si l’auteur de la Viabilité Romaine
. dans le département est homme à mener à bien une pareille
entreprise.
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 251
C'est une question bien obscure et surtout bien obscurcie par
toutes les discussions auxquelles elle a donné lieu, que celle
de l'emplacement de l'antique ville d’Aeria. Nous disions, l’an-
née dernière, ici même, que M. Saurel, dans une étude d’ailleurs
excellente à une foule de points de vue, s'était inspiré de son
patriotisme plutôt que des données exactes de la science en pla-
çant Aéria à Clairier, près de Malaucène. Notre collègue, M.
Sagnier, s’est chargé de le lui prouver dans une excellente étude.
Dans cett: courtoise polémiqueentre deux de nos collègues, il nous
semble que c’est à notre ancien ‘et vénéré vice-Président qu'il
convient d'appliquer ce mot que, dans un enthousiasme plus
méridional-que réfléchi, on a écrit du livre de M. Saurel : « En
vers et contre tous, la victoire est décisive ! »
Nous ne nous bornons pas à applaud# aux travaux de
nos collègues. Nous leur facilitons la recherches de nos anti-
quités en prenant, de concert avec l'administration du Mu-
sée d'Avignon, une mesure qui peut donner les meilleurs ré«
sultats. Nous avons agi tout naturellement, le Musée et nous,
comme les gens qui ne sont pas riches; en faisant autrement,
nous aurions craint de perdre, les ‘uns et les autres, non point
l'argent que nous n'avons pas, mais, bien plus précieux, notre
renommée, Nous avons mis en commun notre modeste bourse
pour opérer des fouilles sur les points du département où quel-
que découverte intéressante aura été faite, où nous supposerons
que la récolte peut être fructueuse. Nous contribuerons ainsi à
disputer à la destruction une foule d’antiquités. Le Musée aura
tout le profit et nous, la moitié de l'honneur, à moins que nous
ne le laissions tout entier à un établissement considéré ,à juste
titre, comme l’un des plus riches de province et dont les col-
lections sont dignes de notre plus active sollicitude.
La science pureest, on l’a souvent dit,une dure maîtresse. Mais
elle est comme les hommes qui l'ont faite, elle s’adoucit au contact
de la nature. Serait-ce la cause de la préférence de quelques-uns de
nos collègues pour l'anthropologie, l’entomologie et la botanique?
Ne nous en plaignons pas, puisqu'elle nous vaut des recherches
telles que celles de M. Nicolas sur l'homme préhistorique dans
252 MÉMOIRES
la vallée du Rhône que les congrès d'Avignon et de Grenoble
ont tant appréciées. Ce ne sont pas seulement les traces les plus
anciennes de l’homme que notre cher et savant collègue recher-
che dans la région. Son habitude d'interroger la terre a fait qu'il
s’est penché bien bas, bien bas, vers ces infiniment petits de la
nature dont le rôle est pou rtant si grand dans l’orginisme uni-
versel. Il a rapporté de ces études sur les mœurs des insectes,
sur leurs migrations, sur leur mode de reproduction les plus
attrayants récits, tout en se livrant, comme passe-temps, à cet
énorme Catalogue descriptif et raisonné des Coléoptères du dé-
partement, qui suffhraità l’activité d’un seul homme et qui sera
l'une des pages les plus intéressantes de la Statistique départe-
mentale dont nous avons pris l'initiative.
La tâche de votre secrétaire perpétuel devient ici, Messieurs,
particulièrement délicate. Il serait bien tenté de vous dire, lui
aussi : « Ce que je sais le mieux, c'est mon commencement» Il
s’agit, en effet, de vous entretenir de la grande et légitime part
que nous faisons à la littérature et aux arts. Or, ceux qui, comme
lui, donnent aux questions historiques, leurs études et leurs pré-
férences, se voient souvent contraints, d'imiter, en ces matières,
de Conrard le silence prudent, ou de faire ce que font, après
tout, tant de gens ici-bas, de se servir de l’esprit des autres pour
remplacer celui qu'ils n'ont pas. [ls évitent ainsi d’être traités
en amis compromettants auxquels on veut jbien parfois, par po-
litesse,entr'ouvrir la porte de la maison, mais dont lessympathies
sont souvent transformées en critiques et les critiques, en rivalités.
Dans une brillante étude dont vous avez tous apprécié la va-
leur littéraire. M. Mas s’est livré à l’analyse d'une œuvre drama-
tique: L'Empereur d'Arles, dont l’auteur, M. Mouzin, est mem-
bre de notre société. Nous avons donc eu la bonne fortune de
voir venir à nous l’œuvre escortée des louanges d’un esprit dé-
licat, capable de la faire mieux connaître et d'en signaler digne-
ment les mérites.
Cette étude de M. Mas, comme sa Notice sur Philippe de Gi-
rard, est à nous et nous avons le droit d’un être fiers. Cela nous
console de n'avoir pas eu la primeur de la remarquable confé-
-DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 253
rence que le même auteur vient de faire à l'Ecole supérieure des
Lettres de Chambéry sur les Origines littéraires de la France.
C'est une mission digne de notre collègue et de la jeune univer-
sité, à laquelle il appartient, que celle de réagir contre cette
école dite de bon goût qui n’a qu'ignorance de parti pris ou
travestissement ridicule pour l’œuvre littéraire naïve, maïs sin-
cère et originale de nos ancêtres. C’est, en même temps, une idée
patriotique, que de montrer aux générations nouvelles qu'à côté
de celui de l'antiquité grecque ou romaine, notre génie national
a des œuvres qui lui sont propres et des beautés d’un ordre su-
périeur, d'où découle un idéal simple, mais où respire aussi
l’héroïsme, l'esprit de sacrifice d’une race chevaleresque. En est-
il un plus bel exemple que celui de Guillaume d'Orange et de
sa femme, la comtesse Guibourc, dans la vieille chanson de
geste d’Aliscans ? Vous rappelez-vous cette scène qui se passe
sous les murs d'Orange assiégé par les Sarrazins? »
« Ce n'est pas l'instant d’être abattu, dit Guibourc à Guil-
laume vaincu, Il faut aller à St-Denis demander le secours de
l'empereur Louis.
— Je vais envoyer un messager.
— Non, vous irez vous-même, Je resterai dans Orange, Nous
sommes cent dames, nous défendrons la ville.
Voilà l’héroine, mais voici la femme :
«a Tu vas aller dans le beau pays de France et tu verras là-bas
« maintes jeunes filles aux fraiches couleurs. Tu m'’oublieras,
« ingrat, ainsi que ton malheureux pays ». A cette pensée d'’a-
bandon, Guibourc s'évanouit.
Les Sarrazins ne désolent plus la Provence, ils n’assiègent plus
ses villes, Guillaume au Cornet dort de l'éternel sommeil sous
les ruines de St-Guilhem. Les dames d'Orange, fussent-elles
comtesses comme Gribourc, ne veillent plus aux murailles et
n'excitent plus au combat leurs preüx chevaliers. Elles peuvent
même les laisser partir pour St.-Denis sans s'évanouir à la pen-
sée de mauvaises rencontres ou de coupables abandons. Ne
rions pas trop cependant de cette naïveté, de cette simplicité
dans l'expression des sentiments de l'héroïne et de la femme. Ne
254 MÉMOIRES
vous semble-t-il’pas, en effet, que le sang qui coule dans les
veines de Guibourc est celui qui a fait la femme chrétienne et
française, sage dans le conseil, énergique et prudente dans l’ac-
tion, volonté ferme, cœur aimant, faible corps et grande âme?
Dans son naïf héroïsme, comme dans sa sensible tendresse, Gui-
bourc n'est-elle pas l'aieule de Jeanne d'Arc, c'est-à-dire l'incar-
nation de la patrie française. [ls ont le sentiment patriotique
ces conteurs et ces poètes qui, dès les X[® et XII° siècles, parlent
de la douce et belle France, du grand pays de la grande terre
et qui s’écrient naivement, comme l’un d'eux: s Quand le doux
« vent vient à venter du côté de mon pays, m'est avis que je sens
« odeur de paradis.» Ils ont été aussi, ne l’oublions pas, tous ces
trouvères et tous ces troubadours, faiseurs de chansons ou con-
teurs de fabliaux, les inspirateurs de nos écrivains véritablement
nationaux. Le joyeux curé de Meudon les connaît et les aime,
l’auteur du Médecin malgré lui s'en inspire, Lafontaine y puise
ses meilleurs traits.
Reconnaissons donc, comme le dit M. Mas, que notre littéra-
ture ne date point seulement de Ronsard, parce que Ronsard
l'a cru, non plus que de Malherbe, parce que Malherbe en
aurait été fort aise. C’est pour être imitée plutôt que pour imiter
qu'elle a si souvent passé les Alpes ou le Rhin. De nos jours
encore, n'est-ce pas à nos romans de la Table Ronde ou du
Cycle Carolingien, à notre épopée nationale qui a fait le tour de
l'Europe avec les gloires de notre race, bien plutôt qu'à ses
Niebelungen, ces pâles exploits de chevaliers du brouillard, que
la fière Allemagne vient mendier les inspirations de ses plus
grands artistes ?
Un sonnet sans défaut vaut tout un long poème.
Boileau l'a dit et notre génération en paraît convaincue.
Elle s'évertue donc à chasser, non sans succès, cet oïseau
rare. Est-ce besoin de l'esprit, mépris des longs poèmes,
défiance de leurs forces, nos jeunes poètes ont mis le son-
net à la mode, malgré ce qu'il a de difficile dans la forme
et de dangereux pour le goût. Notre sympathique secrétaire.
DE L’'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 255
M. Manivet, s'est conformé à ces exigences. Il aurait pu,
comme d’autres, son drame de l’Absinthe nous l’a prouvé,
étaler encore à nos yeux quelque vice. Mais sa muse déli-
cate et légère se trouvait mal à l'aise dans cette comédie con-
temporaine, qu’on a qualifiée de bourgeoise et de populacière et
qui ne demande le plus souvent à ses adeptes que l’histoire de
l’abjection humaine.On supposerait même, à la lecture des Glas
de l'âme, qu’elle s'est déchiré les mains en cueillant ces fleurs
malsaines dans ce chemin fangeux, et qu’en pansant sa blessure,
elle a murmuré à son favori ce cri d’une âme ulcérée :
Tout ce qui chante ne repète
Que des regrets ou des désirs;
Du bonheur la corde est muette,
De Philomèle et du poète,
Les plus doux chants sont des soupirs.
Souffrant de sa souffrance, puisant son inspiration dans sa
tristesse, le poète semble avoir prodigué à ces douleurs, intimes
ses accents les plus purs, ses notes les plus personnelles, les plus
vraies et les plus vives. Nous y trouvons aussi la douleur no-
blement exprimée, des défaites imméritées de la patrieet la
mâle espérance de son relèvement :
O France, suis le flot triomphant qui l’entraîne ;
Vainement le destin, de ta gloire envieux,
A tenté d'obscurcir ton astre dans les cieux.
Mais l’éclipse a rendu sa clarté plus sereine.
Au large ! Ne crains pas l'écueil insidieux.
Vainement le malheur sur ton mât de misaine,
Aux sombres jours grava ces mots : Prusse et Bazaine
Ils furent effacés par un sang glorieux.
Avant-garde du rêve et de l'idée humaine,
Tu portes dans tes flancs le progrès qui nous mène.
Messager du génie, Ô vainqueur du néant,
Passe superbement, escorté, par la gloire,
Sans courber ta mâture, Ô navire géant,
Sous l’arceau triomphal que te dresse l'histoire.
256 MÉMOIRES
Les arts sont frères de la poésie, Ne nous étonnons donc point
de les voir si largement et si dignement représentés parmi nous.
Ceux qui s’y livrent forment une pléiade dont nous applaudis-
sons chaleureusement les succès. Ils sont les créateurs de nos
écoles artistiques et professionnelles, les organisateurs de nos
expositions et de nos concours. Si nous possédions autant de
richesses qu'ils ont de couleurs sur leur palette, autant de
moyens qu'ils en ont dans leur crayon ou dans leur ciseau,
nous voudrions ces fêtes de l’art plus fréquentes, plus large-
ment organisées sinon ‘plus brillantes. Maïs hélas ! nos his-
toriens n'ont point encore trouvé la pierre philosophale, nos ar-
chéologues, la chèvre d'or. Nos poètes même n’ont pas attendri,
à notre profit, la capricieuse déesse qu'on figure sur une roue
pour montrer, sans doute, qu’elle passe, rapide et brillante, sous
les yeux des savants, des penseurs, des artistes et des poètes,
pour aller frapper à d’autres portes. La nôtre lui est pour-
tant largement ouverte, et nous lui ferions grande fête.
Mais la cruelle n'en a cure et nous laisse, non point crier
mais attendre. Nous avons heureusement, pour nous conso-
ler de ses rigueurs l'initiative, i cette richesse de ceux qui n’en
ont pas d'autre, et qui forme les hommes indépendants pen-
dant que l’autre fait les esclaves. C'est à cette initiative que
nous devons la formation des commissions de l’Inventaire des
richesses d'art du département et de la création d’un Syndicat
des Arts Décoratifs, dont notre président vient de vous parler
en si excellents termes.
Nos peintres, nos sculpteurs, nos artistes, il le leur a dit, doi-
vent former une école. Il faut, en effet, qu'ils se souviennent
que noblesse oblige, et que, dans le passé, ce pays fut si riche en
artistes éminents qu'il aurait pu en tenir foire en France, comme
on disait déjà de la beauté de ses femmes. Ils doivent à leur
ville et à eux-mêmes d'entretenir ce feu sacré de l’art, qui, dans
notre monde égalitaire et positif, jouisseur et sceptique, doit
créer une aristocratie respectée, faire renaitre un idéal disparu
et remplacer des traditions surannées, oubliées ou méconnues.
Ne sont-ils pas excités à cette rhission par leur œuvre même, je
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 257
veux dire par leurs élèves ? Ne voient-ils pas leurs noms, qui
sont devenus ceux de leurs meilleurs amis, figurer parmi les plus
dignes, au milieu de cetemple du grand art qu'onappelle le Salon
et dont Paris est le sanctuaire? Les Grivolas, les Saïn, les Brunel,
les Charpentier, les Bastet et tant d’autres, ne viennent-ils pas
revivre de leur vie d'artiste, leur redemander, comme autrefois,
leurs conseils, cueillir les fleurs, surprendre les paysages de leur
belle et chère Provence, emporter, sur leurs toiles ou au bout
de leur ciseau, un rayon de sa lumière, un lambeau de son ciel?
N'est-elle pas encore de leur famille, cette nichée d’hirondelles
joyeuses qui s’en va là-bas, sous le ciel gris du Nord, dire com-
ment on travaille et comment on chante au pays du soleil, mais
qui revient, chaque année, au vieux nid, gardien fidèle de ses
espérances comme de ses affections?
Voilà, mes chers collègues, l’œuvre d'une année. C'est la cin-
quième que nous fêtons ensemble depuis la reconstitution de
notre société. Il y a cinq ans, Avignon, le département n'avaient
aucune réunion où, comme dans la nôtre, on pût oublier un
instant, ses préférences et ses goûts, ses opinions politiques ou
religieuses, pour ne songer qu’à l'étude de l'histoire, de l’arché-
ologie, de la littérature ou des arts. Avons-nous réussi dans
notre entreprise ? Nous en avons la confiance, et l’avenir, nua-
geux pour d'autres, est pour nous plein de promesses. On trou-
vera peut-être que notre œuvre est minime, quelques-uns se
demanderont si notre but est de ceux qui méritent l’attention
et les encouragements ? Nous n’empêcherons jamais, en effet,
qu'il n’y ait, dans le monde, des gens aimant mieux que Mar-
tine manque aux lois de Vaugelas qu'à celle de la cuisine et qui,
constatant que les artistes, les savants et les poètes sont généra-
lement de fort mauvais cuisiniers, hausseront les épaules et nous
murmureront qu'après tout, « on vit de bonne soupe et non de
beau langage. » Ce sont les mêmes, mesdames, qui trouvaient
déjà, au temps de Molière, qu'une femme en sait toujours assez,
Quant la capacité de son esprit se hausse.
A connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse.
258 MÉMOIRES DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE
Nousaurons puisé, dansle commercede l'étude assez de philoso-
phieetd'indulgence pour leur faire l’aumône d’une plainte. Nous
continuerons à aimer, à chérir nos vieux monuments, nos vieux
documents, nos vieux artistes et surtout nos vieux livres, tous ces
complaisants guides, qui n’égarent jamais et qui sont, pour nous,
ce qu'ils devraient être pour tous, les conseillers de la vieetles maî-
tres des maîtres. N'est-ce pas à eux, à ces amis des bonnes et sur-
tout des mauvaises heures, toujours fidèles, au contraire des au-
tres, que songeait Montesquieu, proclamant l’étude le souverain
remède contre les dégoûts de la vie et écrivant qu'il n’est ;jjamais
de chagrins qu’une heure de lecture n'ait dissipés. Les livres ne
sont-ils pas, enfin, l’oasis, d’où chacun de nous, dans la péni-
ble marche de la vie, doit élever son regard et son cœur, ne
serait-ce qu’un instant, et pour les entrevoir, vers ces consolants
mirages que le poète appelle templa serena? Temples peuplés
des plus beaux génies, aux abords enrichis des plus grandes
productions de l'intelligence, au fronton desquels brille, en ca-
ractères ineffaçables, la devise qu’un empereur romain emprunta
un jour, à la loi suprême de l'humanité : Laboremus !
RUOYOSS
PROSPER YVAREN
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE
LUE A LA SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE
LE 27 DÉCEMBRE 1885
Par M. J. F. CERQUAND
Messieurs,
L'Académie de Vaucluse a inauguré, l’année dernière, la
coutume pieuse, observée dans d’autres compagnies, de con-
server à l’histoire locale le souvenir de ceux de ses membres
qu'elles a perdus, et qui l'honoraient par leurs qualités et
leurs travaux. Nul plus que le docteur Yvaren ne méritait
un tel hommage. Médecin savant, actif, désintéressé, let-
tré délicat, écrivain ingénieux et honnête, homme public n’a-
yant en vue que le bien de sa ville natale, qu'il aimait avec
passion, à tous ces titres, il joignait celui d’avoir pris une
part décisive à la reconstitution de l’Académie. Lorsque nous
tentions, il y a cinq ans, d'en poser les bases, il vint à nous
avec la courtoisie que vous vous rappelez. L'Académie de
260 MÉMOIRES
Vaucluse, qui avait succédé en 1838 à l’Athénée, et avait
interrompu ses séances en 1847,existait encore virtuellement.
Le D' Yvaren secrétaire perpétuel, en représentait le bureau.
Il nous proposa de rattacher la nouvelle société à l’ancienne,
nous assurant l'agrément de ses confrères. Une telle offre
nous donnait l’assise dont nous sentions le besoin, des pré-
décesseurs illustres, c’est-à-dire une tradition. Nous accep-
tâmes avec empressement. Jusqu’à notre organisation défini-
tive, le docteur présida à nos délibérations. Le procès-verbal
de notre première séance (du 20 octobre 1880), fut inscrit
sur l’ancien registre, à la suite de celle du 3 septembre 1847,
et nous pümes croire qu’il n’y avait pas eu d'interruption
dans l’existence de l’Académie, mais seulement un intervalle
plus long que d'habitude, entre ces deux séances, séparées
par 43 années. Le règlement achevé, un vote unanime lui
décerna le titre de Président d'honneur de l’Académie, et il
eut la bonté de se dire et de se croire notre obligé.
La carrière littéraire d’Yvaren est caractérisée non par le
fait qu’il fut un médecin lettré — la médecine ne va pas sans
une solide culture —, mais par ce fait plus rare qu’il fut à la
fois un médecin et un lettré, et qu’il aima la médecine et les
lettres d'un égal amour et les pratiqua de même, faisant
alterner ses publications de la médecine à la poésie, de la
poésie à la médecine. De cette particularité naît une vérita-
ble difficulté pour l'examen que l'Académie m'a chargé de
faire devant vous de l'œuvre d’'Yvaren. Obligé de suivre un
ordre analytique, il semble que j'étudie deux hommes, un
savant et un artiste, lorsqu'en réalité, l'artiste et le savant
se confondent dans une si remarquable unité que l'on ne
comprendrait pas le docteur, privé de ses qualités littéraires,
plus que le lettré, privé du titre de docteur.
Je devais signaler cette difficulté à mes auditeurs, afin
qu’elle éveillât leur indulgence pour une étude dont je n'ai pas
méconnu le péril.
Yvaren débuta dans les lettres par un élégie où, sur les
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 261
traces de Mollevaut et d'Hyacinthe Morel, poëte Avignonais
un peu oublié, il paraphrasait le vers énergique de Gilbert :
« La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré ».
L'Académie des Jeux floraux, le 3 mai 1826, lui décerna
une mention honorable. L'auteur, né le 23 mai 1808, n'avait
pas 18 ans, et suivait le cours de rhétorique du collège de
Lyon.
Un des plaisirs de la critique est de chercher dans les
essais d’un écrivain le germe des qualités et des défauts que
les années accentueront, et d'en tirer un pronostic sur ce qu'il
fera plus tard. Une telle recherche, lorsque la critique est
en possession de l’œuvre entier, inspire une assez juste dé-
fiance ; au cas particulier, elle aboutit à une probabilité ac-
ceptable.
La composition offre des inégalités, l'expression manque
de netteté et de vivacité ; la période s’allonge outre mesure,
les épithètes surabondent ; enfin l’inversion est employée là
où il était possible de l'éviter. Ce sont défauts de rhétori-
cien, auxquels le temps remédiera. En 1826, les vers latins
étaient en grand honneur dans les collèges, et les élèves qui
y réussissaient étaient honñorés par leurs maîtres du nom de
bon humaniste, qui n’a plus guère de sens aujourd'hui. Yva-
ren était un bon humaniste, car il avait mérité le premier
prix de vers latins dans les trois classes d’humanités. On lui
avait enscigné la valeur des épithètes et vanté les beautés de
l'inversion, et il y a cru. Ce qui n’est plus d’un rhétoricien
dans son élégie, c'est l'harmonie constante du vers, le respect
de la rime et l’heureuse ampleur de la phrase poétique. Si
Yvaren, à 18 ans, possède ces dons de l'élégance, la critique
peut avancer à coup sûr qu’il les conservera. Et, en effet, l'é-
légance est sa qualité dominante ; grâce à elle, il a évité deux
défauts bien opposés et qui vont toujours ensemble : la vul-
garité et l'emphase.
Après des succès très marqués au collège de Lyon, Yva-
262 MÉMOIRES
ren vint à Paris pour y faire ses études médicales, en 1828
et y resta jusqu’en 1833. Cette période de cinq années est la
plus tourmentée et la plus féconde du siècle : dans l’ordre poli-
tique, une révolution qui devait sceller la fin de la monarchie
traditionnelle ; dans l’ordre des idées, l’histoire et la philoso-
phie reprenant leur indépendance, affirmée par l'hostilité des
écoles ; dans la littérature, la lutte entre classiques et roman-
tiques, alors dans sa crise. Quel spectacle pour un lauréat des
jeux floraux!
Les jeux floraux, comme les collèges, comme les sociétés
de province, appartenaient au parti des classiques, qui préten-
daient rester fidèles aux traditions littéraires de la France.
Yvaren se rangea résolument de leur côté, et il est resté clas-
sique même lorsque ces appellations de partis avaient perdu
tout sens actuel. La nature de son talent, fait de mesure et de
grâce, plutôt que d'initiative et de passion, répugnait aux au-
daces du romantisme d'alors ; et, quoiqu'il ne fût pas enne-
mi de toute nouveauté, celles qui se produisaient sous ses
yeux blessaient profondément les principes de son éducation,
dans la famille et au collège. Dans cette bataille, dont bien
peu de mes auditeurs ont été témoins, si la jeunesse d'Yva-
ren ne lui permit pas de prendre rang, ni parmi les chefs, ni
parmi les soldats éprouvés, il osa du moins se mêler aux vo-
lontaires qui harcelaient les flancs de l’armée romantique.
Des poésies qu'il écrivit à cette époque, nous avons une ode et
une ballade— titres qui évoquent le nom de Victor Hugo —et
une fort belle traduction d’un passage du livre de Job, qui a les
allures d’une méditation de Lamartine. Une même idée do-
mine ces trois compositions. Sur le terrain même des roman-
tiques, dans le cadre qu'ils affectionnent, le jeune poète, avec
une hardiesse un peu téméraire, vous n’en doutez pas, es-
saie d’opposer l'ordre classique aux emportements romanti-
ques, et les saines doctrines à la pensée indépendante. Ayant
ainsi sauvegardé, dans ces trois escarmouches, son honneur
de classique, Yvaren se tira de la bataille. Des travaux plus
sérieux l’appelaient.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 263
Une épître à Joseph Brian — de qui l’Académie, fidèle à
son programme, étudiera la biographie si intéressante et si
courte — nous trace le tableau de la vie d'Yvaren étudiant.
Avant que Brian eût obtenu, en 1832, le premier grand prix
pour la sculpture, il faisait pressentir à ceux qui suivaient ses
études, un artiste hors ligne. Sa gravité, fruit de luttes cou-
rageuses contre {la mauvaise fortune, et son ardeur infatiga-
ble inspiraient un véritable respect à ses jeunes compatriotes
de Vaucluse qui l'entouraient et l'admiraient. Yvaren, son
voisin d'hôtel, avait pour lui une vive affection, à laquelle ré-
pondait Brian. Les deux amis aimaient à travailler ensem-
ble. Debout avant l'aube, hiver comme été, ils piochaïent —
l'expression est d’Yvaren — jusqu’à l'ouverture des cours ou
de l'atelier. Aux heures de liberté, Yvaren accompagnait
Brian chez David; Brian allait avec Yvaren faire de l’anato-
mie et de la physiologie à l'École. Du point de vue différent
chez les deux, naissaient de profitables controverses. Le soir,
dans la chambre un peu étroite, se réunissaient les amis de
Vaucluse, de l’école de droit et de l’école de médecine, et
ceux qui tournaient autour du conservatoire et ceux qui, du
Pont-des-Arts, regardaient en songeant le dôme de l'Institut :
chacun plein de rêves, chacun empressé de soumettre à l’aréo-
page juvénile quelque chef-d'œuvre récemment éclos : le dis-
cours éloquent qui aurait réuni les suffrages unanimes des
trois sections de la chambre, le plaidoyer qui devait arracher
au jury, s'il eût été prononcé, un verdict d’acquittement,
le tableau qui ferait sensation à l'exposition prochaine.
Dans les grands jours de la comédie française, on pas-
sait les ponts. Nouvelle source de controverses. Une chan-
son de table, improvisée par Yvaren, au même temps, mon-
tre qu'il ne négligeait pas les relations avec le monde hors
du quartier latin. Ces occupations, ces conversations à bâtons
rompus qui mettent en jeu les plus nobles facultés de l'esprit,
sont, pour les âmes bien nées, la préparation la plus féconde à
la vie active. Seulement il faut un peu en rabattre des rêves.
Parmi ces jeunes gens laborieux et enthousiastes, Brian
264 MÉMOIRES
est le seul qui soit parvenu à une gloire incontestée. Yvaren
nous raconte en vers, où la mélancolie est relevée par un
grain de satire, les déceptions qui accueillirent les autres.
Lui, le médecin, fut, à tout prendre, le plus heureux. Il s'en-
richit, c'est son expression, de la reconnaissance dont le payè-
rent les pauvres, ses premiers et longtemps ses seuls clients.
Il eut pourtant sa part de déceptions, et il serait ridicule de
le taire, lorsqu'il l'avoue de si bonne humeur. Son rêve —
rêve littéraire —avait été de voir sur les affiches de l'Opéra-
Comique son nom d'auteur imprimé en larges caractères. A
cet effet, il avait composé, entre deux thèses, deux scénarios,
Jean-le-Bon et le Cavalier. Le premier, compliqué comme
un drame, était inacceptable au théâtre auquel il était desti-
né; le second, borné à un seul acte, où l’on trouve deux scènes
fines et parfaitement conduites, aurait réussi avec quelques
élagages qu’un homme du métier eût opérés en un tour
de main. Mais, de 1830 à 1833, quel directeur aurait reçu
un scénario non signé de Scribe et de Mélesville ? Quel
musicien eût consenti à en écrire la partition ? Yvaren ne vit
donc point représenter ses deux scénarios.
À vingt quatre ans, rien n’est aisé comme de se consoler
d'un tel malheur. Yvaren le fit en homme d'esprit, avec des
vers fiers : le but est haut, disait-il, il est donné à un seul de
l’atteindre, et pour les autres, la lutte même est un honneur.
Ainsi opère sa retraite un capitaine trahi par la fortune,
avec le désir de la revanche. Sans aller bien loin, Yvaren la
trouva dans les chansons.
Elles sont toutes charmantes, ces chansons, où flotte quel-
que chose de Béranger, le grand classique du siècle; avec
moins de nerf et d'imprévu peut-être, mais avec autant de
malice et d'ampleur. Elles réveillent encore le bruit et le
mouvement des fêtes qui les ont motivées : fêtes de famille,
fêtes de naissance et de mariage, fête des rois de la fève, cé-
lébrées en grand apparat dans une famille nombreuse, unie
et heureuse. Une seule fois, sans que rien y prépare, un
rappel de clairon éteint les joyeux madrigaux. Le style est
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 265
plus grave, la pensée plus élevée, la chanson devient hymne,
et le poète célèbre la liberté. On regarde la date : 1852. Le
décret de la séreté générale vient d'être rendu; le citoyen
s’est indigné, et l’indignation a fait les vers. Je cherchais tout
_âl'heurela passion dans les premiers essais d'Yvaren, La
voilà manifestée pour une noble cause.
Lorsque le regretté docteur réunissait, l'année dernière,
pour la première fois, ces productions de sa jeunesse, il leur
, donnait pour épigraphe ce seul mot latin: Nugæ, badinages.
Le mot est trop modeste, et le lecteur ne l’accepte pas sans
restriction. De tels badinages sont de ceux où un homme,
parvenu au second vefsant de la vie, peut contempler, sans
regret, l'effort accompli pour gravir le premier, et se dire
qu'alors son âme n'était ouverte qu’aux meilleurs sentiments:
à l'amitié, au travail, à l'admiration des belles choses, et qu'il
en a refusé l’entrée à l’envie, à la haine, au désordre. Aussi
a=t-il pu dire, avec un orgueil que vous approuverez, que
« Son vers novice
Jamais ne s’est sali dans la fange du vice».
Les amis, en petit nombre, auxquels il a destiné ce recueil,
jeunes ou vieux, pourront le lire sans qu’un vers, sans qu'un
mot répréhensible jette une ombre sur son image vénérée.
Dès qu'Y varen, reçu docteur, eut remis le pied dans sa ville
natale avec la résolution de ne la plus quitter, il sentit que la
vie sérieuse et active commençait pour lui.Ïl comprenait bien
l'austérité du devoir professionnel et il dut se demander jus-
qu'à quel point il pouvait le concilier avec sa passion des
lettres, Médecine et poésie sont deux maîtresses exigeantes
et ne souffrent pas volontiers le partage. L'une et l’autre
réclament tout le temps de qui les cultive, une étude cons-
tante et surtout une constante préoccupation. À la vérité Yva-
ren, pour mener de front le devoir et ses goûts, pouvait s’au-
toriser d’illustres exemples : les maîtres de l’Ecole de Salerne,
n'avaient-ils pas écrit en vers leurs apophthegmes? Est-ce qu'il
266 MÉMOIRES
n'y a pas des traités demédec ine mis en vers ? Et justement
dans un de ceux-là, qu'Yvaren connaissait bien, le médecin-
poète invoquait comme son patron Apollon médecin, Apol-
Jon père d'Esculape et frère des Muses. Arguments captieux,
il est vrai, et bons à peine pour un médecin de la Renaissance,
à demi paien. Mais il y avait d’autres arguments. Même
pour un médecin studieux, et dévoué à ses malades, il y a
des jours, des heures de relâche nécessaire. Il en faut pour
les affaires et pour le repos, pour le monde et pour la fa-
mille. Qui empêche d'employer ces heures à refaire quel-
ques excursions dans le cher domaine d'autrefois ? C'est là
qu’Y varen trouva la solution, et il prit aussitôt son parti.
Désormais il se refuserait toute création poétique subjec-
tive ou narrative et se bornerait à traduire les poètes qu'il
aimait. La résolution était violente, comportait un vérita-
ble sacrifice ; mais il y trouva, en dehors du devoir accompli,
des satisfactions esthétiques nouvelles et qui avaient leur
prix. La plus élevée est que le traducteur, libre de choisir
son modèle, s'adresse au plus parfait, dont le génie répond à
ses prédilections secrètes et qu’il trouve occasion de l’étudier
mieux et de l'admirer davantage. Puis vient le plaisir de
vaincre les difficultés, plaisir que les profanes ignorent. Tra-
duire un livre contemporain n’est rien. Les mots, d’une
langue à l’autre, ont leur correspondant exact ; et si les idio-
tismes diffèrent, l'équivalent ne manque jamais. La civilisa-
tion, à peu près égale partout en Europe, a aplani les antago-
nismes du langase. Traduire un ancien est tout autre chose.
Les mots ne correspondent plus, la compréhension des cho-
ses a changé, les sentiments sont divers. Il faut s’ingénier
pour trouver des équivalents, pour plier la phrase rebelle à
des tours singuliers, pour rétablir l’ordre des idées qui dif-
fère. On ne réussit pas du premier coup, ni du second, et la
constance est la première qualité du traducteur. Yvaren trou-
va bientôt mille douceurs en ce tête-à-tête avec les classiques
anciens. L’ami, le confidentdiscret de ses travaux l’a vu re-
commencer dix variantes d’un vers, d'une période, et regret-
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 267
ter de n’en pouvoir imaginer une onzième, qui aurait été la
meilleure. Et remarquez que ces retours à la muse ne pou-
vaient offusquer la médecine. La traduction n'est pas un art
exigeant, elle souffre qu’on la quitte et qu’on la reprenne au
gré des loisirs, de la santé, de la disposition d'esprit. Elle ne
s'impose pas au poète, elle ne l’absorbe pas. Yvaren inven-
teur, créateur, aurait transporté chez le malade le rêve de
son imagination: Ÿvaren traducteur mettait un signet à la
page commencée, bien assuré qu’elle ne se perdrait pas, et
allait, la tête f aîche et libre, à ses occupations.
Pour se faire la main à ce travail délicat, Yvaren choisit
dans les poëtes des deux langues classiques anciennes, 14
fragments publiés plus tard sous le titre de Paysages d’après
l'antique. Ils sont courts, et le traducteur, empruntant à la
gastronomie une heureuse comparaison, aimait à dire qu'il
se les servait par tranches, comme un régal friand. Ils sont
intéressants, parce que dans leur concision ils donnent un
exemple de la variabilité dans le sentiment des choses, de
l'antiquité aux temps modernes. Que l'antiquité ait été tou-
chée des beautés de la création, cela est assez démontré par
la statuaire grecque, par l'emplacement des temples, au milieu
des arbres, sur un point d’où l’on découvrait un vaste hori-
zon, et par leur amour pour la vie des champs. Mais ils jouis-
saient de ces beautés sans les décrire minutieusement,etiln'est
rien chez leurs écrivains qui soit comparable à une page de
Fr. Humbold ou de quelque grand voyageur moderne. Leurs
paysages sommaires ne sont que des cadres où ils enchâssent
des scènes de la vie humaine. Ce sont des tableaux de genre
plutôt que des paysages. Yvaren ne poüvait choisir de mo-
dèles plus parfaits pour s'initier à la compréhension de la
poésie et de la pensée antique. Mes confrères de l’Acadé-
mie n’ont pas oublié une séance où le docteur et un de ses
jeunes émules en poésie donnèrent lecture de deux paysages,
l'un classique et l’autre conçu dans le sentiment moderne.
Les éléments étaient les mêmes : l'homme et la nature ; mais
les deux poètes en tiraient des sources différentes d'émotions.
208 MÉMOIRES
Après cet essai, Yvaren put aborder un ouvrage de longue
haleine, où il lui fut possible de se montrer à la fois méde-
cin érudit et poète élégant. La traduction du poème de Fra-
castor parut en 1847. On a beaucoup vanté les vers latins
du médecinitalien, on l’a comparé à Virgile. Il n'en appro-
che pas. Sous son vêtement virgilien, le vers de Fracastor
reste obscur, et J'admire comment Yvaren a pu y introduire
la clarté, tout en restant exact. Dans les notes qu'il a jointes
à chaque chant le traducteur fait preuve de connaissances so-
lides, dans l'histoire de la médecine, qu'il aimait à étudier
dans les monuments mêmes. Le livre original, d’une impor-
tance secondaire comme doctrine, n'était autrefois consulté
que par les curieux, la traduction lui a ramené bien des lec-
teurs ; elle restera. YŸvaren a dédié à son père, guide intelli-
gent de ses études, la traduction de Fracastor. Antoine Yvaren
eut la joie d'en surveiller lui-même l'impression, et de corri-
ger les épreuves du texte. Ce fut sa joie et le prix de ses soins.
La traduction d'Anacréon est de 1854. Ces petits chefs-
d'œuvre de l’art grec, d'autant plus raffiné et brillant qu’il
touche à la décadence, avaient pour Yvaren une séduction
dont il ne se défend pas. Ils répondaient parfaitement à un côté
de sa nature, le côté de la vivacité d'esprit et du goût pour
les choses délicates. Virgile même le charmaïit parfois moins.
Il y est revenu en 1882, sans que son admiration fût lassée.
Lors de la première édition, les gens sérieux disaient :
Qu'est-ce qu'Anacréon peut avoir à faire avecla médecine ?
La réponse d'Yvaren est dans sa préface d'Anacréon que je
voudrais vous lire: «Il avait, dit-il, traduit Anacréon pour
comprendre le texte original d’'Hippocrate et de Galien, qui
est en grec. Les vers s'étaient faits tout seuls. » C’est une
question de méthode. La plus courte aurait été, pour tra-
duire Hippocrate, de prendre le texte même d’Hippocrate.
Mais Ÿ varen, en qualité de poète, préfère le chemin des éco-
liers, qui estle même. Nul ne le lui reprochera, en lisant ces
reproductions. si fidèles, d’un tour si aisé, si français et j'ajou-
terai si chaste.
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 269
Le dernier ouvrage purement littéraire d’Yvaren est la tra-
duction des Bucoliques de Virgile, 1882 et 1884. Il avait, de-
puis quelques années, abandonné la pratique médicale. Plus
libres de ses loisirs, il a pu mettre, dans cette dernière œuvre,
une attention plus suivie, plus de rigueur à serrer le texte. Sa
phrase, toujours harmonieuse, a gagné en précision ; et non
seulement cette œuvre de sa vieillesse est en progrès sur les
précédentes, mais présente un progrès des premières pages
aux dernières, à mesure qu’Yvaren se familiarisait avec son
modèle, La dixième églogue, exempte des épithètes et des in-
versions chères aux classiques, reproduit avec l’aisance d’un
original, la grâce mélancolique du grand poête latin.
Ai-je besoin de rappeler que l’Académie française, pour
cette traduction, a décerné une mention honorable au poète
plus que septuagénaire, renouvelant, à 58 ans d'intervalle,
la récompense accordée par l’Académie des jeux floraux au
rhétoricien de 1825.
Il fut certainement sensible à ces récompenses, mais il en
obtint d’autres, plus près de lui, qui lui allaient mieux au cœur.
Quoiqu'il n’aimât point la célébrité bruyante, il mettait un
grand prix à l'estime que ses concitoyens faisaient de ses
écrits. La sévérité de ses doctrines littéraires, son goût si sûr
dans les choses d’art, ne tardèrent pas à la lui conquérir. Bien-
tôt les Jeunes gens qui aimaient les lettres vinrent à lui com-
me à un maître, puis comme à un ami. En les encourageant,
il ne leur ménageait pas les bons avis. S'il n’est pas parvenu
à les rallier à la pure doctrine classique, il a souvent réussi
à empêcher leurs écarts. Au moment d'écrire telle phrase d’un
goût douteux, plus d’un parmi ces jeunes gens s’est deman-
dé: «Que dira de cela le docteur Yvaren ?» Plus d’un, au début
d’une carrière difficile, a reçu son appui discret et dit main-
tenant encore : « Je dois beaucoup au docteur Yvaren ».
Vous n’attendez pas de moi, Messieurs, un examen scienti-
fique des œuvres médicales d'Yvaren: je ne puis qu'appeler
votre attention sur quelques points qui ne touchent pas à la
doctrine. Le premier ouvrage, publié en 1858, reproduit les
270 MÉMOIRES
Éphémérides de Guillaume Baïllou, médecin célèbre du XVI°
siècle. Quelle raison a porté le traducteur à reproduire ce
livre suranné, dont le texte latin offre de sérieuses difficultés?
C'est que Guillaume de Baillou, disciple d'Hippocrate, est un
classique de la médecine, c’est qu'il a tenu jour par jour son
carnet de visites avec une exactitude qu'il est bon de propo-
ser en exemple aux jeunes médecins. Ÿvaren l'a dédié à son
fils aîné, Charles, dont il voulait guider les premiers pas dans
la carrière paternelle. Les premières pages de la préface :
sont empreintes d’une solennité qui touche comme un pres-
sentiment. L'enfant pour qui Yvaren traçait l’image du mé-
decin accompli, l’enfant qu'il se flattait de voir lui succéder,
fut presque aussitôt ravi aux espérances paternelles.
Les jolis contes où Roumanille met souvent Moussu
lou Mège aux prises avec les préjugés de la campagne
avaient attiré la curiosité d’Yvaren sur les remèdes de bon-
nes femmes. Il avait le projet de les réunir, de les classer,
surtout d'en rechercher les origines. C'était un champ tout
neuf, fertile en découvertes imprévues, que sa grande érudi-
tion médicale lui eût rendues faciles. Le travail est resté ina-
chevé, mais le fragment intitulé : Glanes de médecine, publié
en 1884, nous montre comment il avait été conçu. Il est écrit
avec l’aimable élégance qui distingue la prose d’Yvaren. Et,
par une exception unique, il y met l'esprit qu’il se serait re-
proché de faire voir dans des compositions sérieuses, et qui
abondait, vous vous le rappelez, dans sa conversation.
A la fin du fragment publié, Yvaren exprimait le vœu que
ses confrères continuassent l'œuvre commencée. Ceux qui
s'intéressent aux traditions populaires, même quand elles sont
erronées, parce qu’elles touchent à l'histoire de l’homme,
applaudiront à ce vœu.
Dans les Entretiens du vieux médecin sur l'hygiène, je
ne relèverai que l'étendue et la variété des connaissances.
Les Entretiens et les Bucoliques sont le couronnement des
travaux d’Yvaren, chacun dans une des deux directions de
son esprit.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 271
Qu'est-ce que l'hygiène? simplement une méthode préven-
tive. Or, comme le plus souvent la maladie est le résultat
d'un désordre de la conduite, il résulte que l'hygiène est une
partie de la morale. Voilà le principe simple et élevé dont
Yvaren a fait l’application aux questions de la santé qui se
posent tous les jours devant nous et que notre insouciance
ou notre intempérance nous font négliger. Pour rendre ces
pages attrayantes autant que profitables, Yvaren a employé
toutes les ressources d'un esprit fécondé par le travail et
l'expérience, à qui l'habitude du spectacle de nos maux n’a
rien enlevé de sa compassion pour les souffrances. Yvaren
est tout entier dans ces pages aimables et solides : un méde-
decin riche d’une érudition immense et de pratique person-
nelle ; un écrivain dont l'art ingénieux entraîne dans des ma-
tières ardues le lecteur récalcitrant, un moraliste dont le
front n’est pas morose, un homme d'esprit ni pessimiste ni
optimiste , que dirai-je encore ? un citoyen utie. Quelques-
uns accusaient Ÿvaren de dissiper sa vie dans tant de sociétés
délibérantes et actives : sociétés d’hygiène, d'agriculture, Aca-
démie de Vaucluse; Conseil municipal, général, départemental
de l’instruction publique, commission d'examen pour les ins-
tituteurs. La réponse est dans les Entretiens du vieux doc-
teur. Il n’est aucune de ces réunions où il ne füt à sa place,
où il n’apportât une compétence sérieuse : personnalité riche
et diverse en son unité ; personnalité éminemment sympa-
thique, dont la présence était une autorité dans les assemblées
délibérantes, un charme dans les réunions intimes, dont la
perte a excité des regrets unanimes, et qui dureront.
J. F, CERQUAND.
Après la lecture de M. Cerquand, M. Roumanille
conte l’une de ses plus jolies productions Lou Mège de
Cucugnan, que la réunion écoute avec bonheur et
couvre d'applaudissements, et M. Manivet lit trois
sonnets extraits de son volume de poésie : Les Glas de
P Ame, qui sont chaleureusement applaudis.
272 MÉMOIRES
M. Sagnier, rapporteur du Concours archéologique
s'exprime ensuite en ces termes :
L'Académie de Vaucluse avait présenté pour sujet du con-
cours de cette année, la. monographie d'un monument ou
d’un ensemble de monuments de notre département. Son
appel n’a pas eu, cette fois, autant d’écho que pour les con-
cours précédents. Un seul mémoire a été envoyé à la com-
mission. Mais dans l'appréciation des œuvres scientifiques et
des œuvres d'art, ce n'est pas au nombre, c’est au mérite qu'il
faut uniquement s'attacher: #07 numerandæ, sed ponderan.
dæ. L'œuvre dont j'ai l'honneur de rendre compte a une
réelle importance, et elle me paraît remplir parfaitement le but
et les conditions du programme. Elle est véritablement un
de ces travaux historiques, dont l'Académie tient à cœur de
revendiquer le patronage, et qu'elle aime à récompenser.
Le mémoire est intitulé: Monographie de trois monastères
fortifiés du XIVe siècle, construits au Sud-Est d'Avignon :
Montfavet par le cardinal Bertrand de Montfavet, Sainte
Praxède d'Espagne, par le cardinal Gomez de Barrosso,
Chartreuse de Bonpas,par lecardinal de Langham.Pournous
autres Avignonais, ce titre n'est-il pas plein de promesses ?
Tous ne sommes-nous pas avidesde connaître l’histoire de ces
lieux, qui sont un des attraits de notre territoire, et que tant
de fois, depuis nos plus jeunes années, chacun de nous a visi-
tés? Le choix de cette trilogie a donc été une excellente ins-
piration, une bonne fortune. L'auteur a dû en tirer habile-
ment tout le parti qu’elle comportait. Peut-être y avait-il à
craindre que, dans un pareil sujet, il ne se laissât égarer par
de riantes perspectives, qu'il ne s'abandonnât à de poétiques
et romanesques digressions. Il n’en est rien. Il a su garder
constamment la gravité, la sincérité, la sûreté de vues que
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE _ 273
commande tout travail historique. Avec une méthode scien-
tifique, il expose nettement les faits, décrit exactement les
lieux, raconte les événements dont ils ont été témoins, et il
n'avance rien sans rapporter les preuves à l’appui.On peutbien
‘dire que désormais l’histoire de Montfavet, de la Tour d’Es-
pagne et de Bonpas est faite, et qu’elle constitue une partie
notable et des plus intéressantes de l’histoire d'Avignon.
Dans son introduction, le mémoire nous présente, à grands
traits, la situation que faisait à la papauté d'Avignon le cours
des évènements au XIV® siècle. Dans ces temps troublés, où
l’état de guerre était presque continuel, et où notre pays avait
grand peine à se garder des invasions et des brigandages à
main armée qui désolaient la France, les soins de la défense
étaient de première nécessité ; l'élément militaire s’'imposait
partout.Les monastères de Montfavet, de la Tour d’Espagne,
de Bonpas furent donc fortifiés, pour leur propre sécurité.
et aussi pour servir de postes d'observation, de travaux avan-
cés pour la défense de la ville et de la cour pontificale elle
même. |
Dès que l’auteur aborde l’histoire de Montfavet en parti-
culier, il rencontre au cours de ses premières pages, une
grave erreur depuis longtemps propagée, et il la met à néant,
Je me hôte d'entrer ici dans quelques détails, pour donner une
idée de sa manière et de son zèle consciencieux à apporter la
lumière dans toutes les parties de son sujet. Deux historiens
en renom, Bouche et Fantoni, et après eux bon nombre d’au-
tres, avaient prétendu que le nom de Montfavet était antérieur
de plus d’un siècle à l’arriver du cardinal Bertrand à Avi-
gnon ; que le nom du château de Montfavet se trouvait déjà
inscrit dans un acte du recueil manuscrit intitulé Jura pontis;
que, dès lors, le cardinal n’avait pas eu à apporter son nom
au monastère qu'il fondait en cet endroit. Or, cette affirma-
tion avait tout simplement pour origine l'écriture défectueuse
de l’un des exemplaires du manuscrit, et la mauvaise lecture
qui en avait été faite. L'auteur a compulsé dans plusieurs
archives les divers exemplaires de ce recueil, et il a fini par
274 MÉMOIRES
trouver qu’au lieu de lire Montemfavetum, Montfavet, il
fallait lire Montemfrinum Monfrin ; et, en effet, il ne s'agissait
là que du château de Montfrin, et nullement de Montfavet.
Ainsi donc, Bouche avait reproduit sans contrôle une copie
fautive prise par le P. Théophile Raynaud ; Fantoni avait
copié Bouche ; d’autres avaient copié Fantoni. Car les his-
toriens des siècles derniers étaient un peu comme les mou-
tons de Panurge. Et voilà comment l'erreur était arrivée
jusqu'à ce temps-ci, et comment le cardinal Bertrand de
Montfavet avait été dépouillé du légitime honneur qui lui ap-
partient. Félicitons l’auteur sur sa découverte. C'est rendre
un grand service à la science et aux intérêts sociaux, que de
signaler et de détruire par pièces probantes, les erreurs que
la négligence ou l'ignorance ont propagées. C'est en remon-
tant aux sources et en ne faisant plus des livres avec les livres
des autres, que les Bénédictins dans le siècle dernier, Au-
gustin Thierry et Guizot et leurs disciples dans le nôtre, ont
_ retrouvé l’histoire véritable des temps passés, au lieu d’une
histoire de convention et de fantaisie.
Cette question préjudicielle résolue, le mémoire, avec le
même soin des documents originaux, nous initie dans tous les
détails de la fondation de Montfavet en 1334. Il indique les
acquisitions de terrains, les prix, les contenances les con-
fronts. Nous lisons la descriptiion de l'enceinte fortifiée, les
tours, les courtines, les créneaux, le chemin de ronde, le
donjon, les tourelles, les machicoulis. Rien n’ÿ manque, ni
le mode l'appareil, ni la nature des matériaux, la hauteur et
l'épaisseur des murailles. Après l'enceinte militaire, l'inté-
rieur du couvent. Mêmes détails et même précision ; l’or-
donnance des salles à chaque étage, leur destination, leurs
dimensions, les portes, les fenêtres, les marches d’esca-
lier. C'est un travail d’exactitude minutieuse, et de patien-
ce. Assurément un architecte expert nommé par justice n'au-
rait pas fait mieux. Certains lecteurs trouveront cette partie
du mémoire un peu longue et aride, et un peu prolixe, com-
me l’auteur J'avoue lui-même. Peut-être ce serait à tort.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 275
Nous sommes en présence d’un livre d’érudition historique,
et non point d’un livre de cabinet de lecture. L'auteur ne
s'est point donné la mission de plaire par l'élégance de la
forme, et d’amuser les lecteurs, mais d’instruire et de faire
bien réellement la monographie des trois monastères. Or,
la description est si complète, si développée que, rien qu'à
l’aide du mémoire, un homme de l’art pourrait reconstituer
l'édifice dans son entier, même sans l'avoir vu, et non point
seulement dans son état actuel, mais encore dans l'état où il
était au XIV° siècle.
Quoi qu’il en soit, si la description du couvent a pris trop
d'ampleur, il ne saurait en être ainsi de la description de
l'église. Ici nous sommes en présence d’un véritable monu-
ment, et je puis louer sans réserve. On ne saurait apporter
trop de soins et trop d’études architecturales, à décrire et à
apprécier un des monument religieux les plus remarquables
de notre pays.
Je ne suivrai pas la description des sculptures et autres or-
nements de l’église. L'auteur, avec une patience d’archéolo-
gue, non seulement a décrit tout ce qui en reste, mais encore
il s'efforce de reconstituer tout ce que les vicissitudes des
temps ont fait disparaître, tombeaux, inscriptions, blasons,
peintures, bas-reliefs, et dont on ne peut plus trouver les
traces que dans la tradition locale ou dans les vieux livres, et
les vieux manuscrits.
Après l’histoire de l'édifice, 1l nous donne brièvement
l’histoire de ceux qui l’ont habité ou qui y ont eu leurs tom-
beaux; son fondateur, le cardinal Bertrand de Montfavet, les
religieux de St-Ruf qui y furent installés par le cardinal, les
religieux Récollets, qui y furerit établit en 1616, les religieux
Capucins en 1759. Toutefois, malgré ses recherches, il laisse
uncinterruption depuis l’année 1443 jusqu'en 1613 ; il avoue
que, pour cette longue période, il n’a trouvé à recueillir au-
cun renseignement. Espérons que des recherches nouvelles
combleront cette lacune. Il y a d’autant plus lieu de le croire
que le plus curieux monument qui ait survécu, est la pierre
276 MÉMOIRES
tombale du chevalier Pierre de Cohorn, dont l'épitaphe cons-
tate le décès en 1470. Suivant Pithon Curt,le fils et le petit:
fils de Pierre de Cohorn, dans leurs testaments demandèrent
d'être ensevelis à Montfavet, et d'autre part Pérussis et le
P. Justin nous apprennent que le monastère fut ravagé par
les Huguenots du baron des Adrets en 1562 et 1563.
L'histoire du monastère d’Espagne, fondé par le cardinal
de Barrosso en 1347, prend dans le mémoire beaucoup
moins de développements que celle de Montfavet. Elle a
d’ailleurs en réalité beaucoup moins d'importance, et n'em-
brasse qu’un temps très court, c’est-à-dire une période de
soixante ans seulement. Ce monastère avait été créé pour
une communauté de religieuses de l’ordre de St-Dominique.
Mais, malgré les fortifications dont il était pareillement en-
touré, les dangers de l'invasion de gens de guerre ou de
bandes de brigands contraignirent ces religieuses à venir
s'établir dans l’enceinte d'Avignon à la rue appelée aujour-
d'hui Ste-Praxède. Le monastère et ses fortification furent
démolis ; ilne resta qu’une tour, encore aujourd'hui bien
conservée, qui porte nom de Tour d’Espagne, et avait duser-,
vir de tour à signaux. L'auteur s'efforce de reconstituer le
monastère et les fortications à l’aide des substructions et au-
tres vestiges; puis il fait justice des légendes que la gau-
loiserie de nos pères se plaisait à raconter sur ce monastère
de nonnes, situé en rase campagne, à 400 ou 500 pas seule-
ment du monastères des moines. Mais il finit par admettre,
pour des motifs stratégiques fort contestables, l'existence
problable de ce fameux souterrain, qui formait, disait-on, une
communication secrète entre les deux couvents. Comme on
ne trouve pas d’autre indice qu'une simple cave à Montfa-
vet, il me semble qu'il fait trop d'honneur à cette fantastique
création, qui aurait bien mieux sa place dans quelque roman
d'Anne Radcliffe. Les conditions du terrain d’alluvion et du
poudingue de gravier auraient exigé pour un ouvrage de
cette nature, une voûte en pierre de taille d’un travail énor-
me, et dont on n’a jamais rencontré ni vestiges ni matériaux.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 277
D'ailleurs, ne savons-nous pas qu'aux vieux châteaux gothi-
ques, aux vieilles abbayes, la croyance populaire ne manquait
pas de rattacher jadis l'existence d’un souterrain où se ca-
chait quelque serpent monstrueux !
L'histoire du monastère fortifié de Bonpas a infiniment
plus d'importance que les autres, et elle touche aux plus gra-
ves questions d'ordre historique ou archéologique, qui puis-
sent intéresser notre pays. Cependant, pour cette partie, le
mémoire présente moins de développement ; nous eussions
préféré qu’il en eût bien davantage.
Situé à l'extrémité de la chaîne de collines qui limite et
protège notre territoire, le rocher de Bonpas commande le pas-
sage de la Durance et se trouve une des clés d'Avignon. Dans
tous les temps, tout comme aujourd’hui, il a été un point
stratégique de premier ordre, un de ces lieux que, dès l’origine
des sociétés, la nature a destinés à être occupés. Tandis que
l’histoire de Montfavet et de la Tour d’Espagne ne com-
mence qu’au XIV° siècle et reste renfermée dans deux en-
ceintes de murs, celle de Bonpas, qui se relie à la question
d'un ancien pont sur la Durance, rayonne dans tout le pays
et remonte aux temps les plus reculés. Sur le plateau ou pro-
montoire qui surmonte le rocher de Bonpas, moi-même j'ai
cru découvrir les traces d’un habitat préhistorique. Tout près,
notre collègue M. Rochetin a signalé les vestiges de la voie
romaine, qui d’un côté se dirigeait vers Avignon, de l’autre,
allait se rattacher à la grande voie qui d’Arles par Cavaillon
menait aux Alpes et en Italie. Enfin entre Bonpas et Cau-
mont, on rencontre des restes de constructions romaines.
L'auteur s'attarde peu dans ces époques lointaines, il se
hâte de faire l'historique et la description des constructions
du monastère. Selon lui ces constructions doivent être clas-
sées en trois séries. Les premières sont antérieures au XIV®
siècle, c'est-à-dire à la fondation de la Chartreuse ; elles se
réduisent actuellement à une chapelle ou petite église en par-
tie bâtie dans le roc et à divers murs de l’ancien couvent des
hospitaliers. Puis viennent les bâtiments de la Chartreuse du
6
278 MÉMOIRES
XIV® siècle, enfin les changements effectués aux XVI° et
XVII: siècles. Je n’ai pas besoin de dire qu'il décrit avec sa
compétence et son exactitude habituelles, les divers restes de
ces constructions, et parvient à reconstituer successivement
les trois monastères après leurs transformations. C'est là,
ainsi que l'ai déjà exprimé à propos de Montfavet, un des
grands mérites de son travail.
Ce qui élargit considérablement le cadre de cette étude
historique, c’est la nécessité d’y faire entrer ce qui touche au
passage ou au pont de la Durance durant le moyen-âge.C'est
en quelque sorte une seconde histoire qu’il faut greffer sur la
première. Si elle ne fait point partie intégrante du la mono-
graphie du monastère, elle en est une dépendance indispen-
sable.
L'auteur nous introduit d’abord dans la légende. Pour les
créations antiques la légende n'est-elle pas presque toujours
le préambule de l’histoire ? Avant le VIII* siècle, dans ces
temps d’obscurité profonde où tout était miracle ou prodige,
il y avait sur le rocher de Bonpas, au bord de la Durance,
un saint homme du nom de Siber qui, dans son humble et
chétive demeure, donnait abri aux voyageurs et aux pèlerins
attardés. Les brigands lui démolirent sa maison. Mais lui, la
releva aussitôt, comme l’hermite saint de la ballade de Victor
Hugo, qui remuait les pierres avec le signe de la croix.
Émus de ce prodige les populations d’alentour luiapportèrent
d’abondantes offrandes, et il sut créer un hospitium pour les
passagers, ainsi qu’un bac pour le passage de la rivière. Un
peu plus tard, en 731, commence l'histoire à peu près cer-
taine de Bonpas. Les Sarrazins, dont le sanglant souvenir,
après plus de onze cents ans, subsiste encore dans notre pays,
taillèrent en pièces la petite armée avignonaise, qui avait
marché à leur rencontre pour leur disputer le passage de la
Durance. Selon l'historien Nouguier,le massacre fut énorme.
Charles Martel, trois ans après, ayant pris d'assaut la ville
d'Avignon, et exterminé les Sarrazins, fit, dit-on, édifier à
Bonpas une église, où furent pieusement ensevelis les restes
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 279
#?
des guerriers avignonais; l'église reçut le nom de Notre-Dame-
de Maupas. Cette fondation est attestée par une inscription
d'une date bien postérieure, et par deux diplômes cités par
dom Polycarpe, qui avait été lui-même prieur de Bonpas-
Mais les œuvres du savant chartreux sont discréditées aujour-
d’hui, et on n’ose plus guère en faire autorité. Quoi qu’il en
soit de l'intervention de Charles Martel dans cette fondation,
l’auteur nous raconte qu'à côté de la crypte, on rencontre
plusieurs tombes creusées dans le roc, et qu’on a découvert
tout récemment, un immense ossuaire où se trouvait amon=
celée une énorme quantité d’ossements humains. C'étaient
évidemment les restes de nos ancêtres avignonais qui avaient
péri dans la néfaste journée... |
Ÿ a-t-il eu un pont à Bonpas au XIT° siècle et aux siècles
suivants, et quelle était la nature de ce pont? Cette question
est une des plus difficiles et des plus graves que puisse agiter
l'archéologie vauclusienne. Elle mériterait bien de faire l'ob-
jet d’un travail à part. Les documents semblent se contredire,
ou du moins ne doivent être interprétés, qu'avec une extrême
réserve. En les combinant entre eux, on peutarriver à la
preuve que le pont à dû exister à certaines époques; mais
ce serait aller beaucoup trop loin que d'affirmer que ce pont
était tout en pierres et monumental comme le pont St-Béné-
zet et le pont St-Esprit. Tout me porte à croire qu'il s'agis=-
sait simplement d'un pont de bois, avec ses deux culées de
pierres et avec quelques piles dans le lit de la rivière. La plu-
part des ponts, dans le moyen-âge, et même dans les temps
romains, étaient construits de cette manière.
L'auteur se demande à quel ordre appartenaient les reli-
gieux qui construisirent le pont ; il les suppose des religieux
Augustins, et il raconte qu’en 1275, le pape les annexa à l'or-
dre des chevaliers de St-Jean de Jérusalem.Quoi qu'il en soit,
lorsque au XIV* siècle les chartreux furent appelés à Bonpas
par Jean XXII, le pont n'existait plus ou du moins, il n’en
fut plus question.
Après la reconstitution des bâtimeñts, du monastère et de
280 MÉMOIRES
ses fortifications à diverses époques, après la description de
l'éghtse du XIV: siècle, aujourd’hui démolie, et des tombeaux
des cardinaux de Laugham et de Cabassole, nous sommes
amenés dans l’intérieur de la communauté des Chartreux ;
nous visitons l'appartement du prieur, la cellule d’un reli-
gieux et nous avons l'inventaire de l’austère mobilier que
celle-ci renfermait; nous avons le nombre des religieux de la
chartreuse et le montant des revenus. Enfin nous assistons
aux scènes émouvantes de l'expulsion des religieux en 1792.
Avant de terminer ce rapport, je me plais à dire que le
côté matériel de l’œuvre, si je puis m'exprimer ainsi, n'est
point inférieur au mérite de la composition. Conformément
à un usage qui, dans les études historiques, se propage de
plus en plus, le mémoire est illustré de nombreuses figures
qui l’expliquent et font toucher du doigt les choses qu'il dé-
crit, vues générales, croquis particuliers, plans par terre, sta-
tues, bas-reliefs, blasons. D'autre part, il serait à désirer d’y
voir annèxé comme pièces justificatives, et à titre de preu-
ves, le texte original des documents qu’il a cités, relatifs au
pont de Bonpas. C'est un soin auquel aujourd’hui ne man-
quent pas les études historiques sérieuses.
Et puisque j'en suis à formuler mes desiderata, j'aurais
voulu que l’auteur rendit hommage au génie colonisateur des
Chartreux de Bonpas. Ils ont assaini et fécondé un vaste ter-
ritoire, qui ne consistait jadis qu’en terres vagues et en maré-
cages; par des défrichement, des desséchements, des endigue-
ments, ils en ont décuplé la valeur, et nos générations en
recueillent aujourd’hui le bienfait.
J'aurais voulu aussi qu’il nous eût entretenu de dom Poly-
carpe, cet érudit digne d'être comparé aux grands érudits de
la Renaissance, et qui a été l'illustration de Bonpas. Mal-
heureusement, comme plusieurs écrivains de son temps, il a
eu la faiblesse de manquer parfois de sincérité dans les do-
‘cuments qu’il invoquait ou publiait. Il n’en est pas moins
resté un savant remarquable, et le nom du prieur de Bonpas
se trouve dans toutes les biographies.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 281
Oserai-je dire enfin que, pour tempérer un peu la séche-
resse des détails techniques, il aurait pu faire mention de
l’hospitalité gastronomique et plantureuse que recevaient à
Bonpas les étrangers, mais les étrangers seuls, et avec des
plats maigres seulement. Le souvenir s’en est perpétué jus-
qu’à notre temps, et l’art culinaire doit être reconnaissant
envers les cuisiniers de la Chartreuse.
Mais, Messieurs, ces desiderata ne sont presque rien, et Je
ne les signale que pour m'acquitter rigoureusement de mes
devoirs de rapporteur. Le mémoire est une œuvre conscien-
cieuse, remarquable par sa méthode, par son érudition, par l’a-
bondance des recherches qu’elle révèle et surtout par ses
études architecturales; il est complet, et les conditions que
l’Académie était en droit d'exiger pour l'exécution de son pro-
gramme, ont été parfaitement remplies. Malgré l’absence de
concurrents, l’Académie de Vaucluse l’a jugé digne d’une haute
récompense: elle lui confère la médaille de vermeil, et elle a
décidé qu'il serait publié dans ses Mémoires.
L'auteur du mémoire est M. l'abbé Gayet, vicaire à Mont-
favet. Félicitons M. Gayet d'avoir si bien su profiter de la
situation spéciale que ses fonctions lui ont faites; il peut ser-
vir d'exemple à d’autres.
Félicitons-le aussi de s'être si bien inspiré de ses traditions
de famille. Il a puisé l'amour des études artistiques chez son
père vénéré, qui, dans le cours d’une longue et honorable vie,
a consacré aux travaux d'art, tout le temps que lui laissaient
ses travaux professionnels.
M. Torcapel, rapporteur de la commission du
Concours scientifique, lit ensuite le rapport suivant :
L'Académie a proposé pour le concours scientifique de
1885, le sujet suivant : Éfudier un point de la géologie du
département.
282 MÉMOIRES
Elle avait ouvert ainsi un vaste champ à l'initiative des
chercheurs; aussi avons-nous été bien surpris de ne voir
qu’un seul concurrent répondre à son appel. La géologie de
notre département est, en effet, encore bien peu connue, sur-
tout dans ses détails. La description d'ensemble qu’en a
donnée Scipion Gras, en 1862, œuvre remarquable pour l'é-
poque, n'est plus à la hauteur de la science actuelle et, dans
un travail aussi général, l'auteur a nécessairement négligé
bien des faits non moins importants qu'intéressants.
C’est aux observateurs locaux qu'ils appartient de revoir,
de complèter son œuvre ; de mettre en pleine lumière la
structure de notre sol et d’en faire connaître toutes les riches-
ses minéralogiques et paléontologiques.
De savants géologues leur ont du reste déjà donné des
exemples qu'ils n'ont qu’à imiter. C’est ainsi que, depuis Sci-
pion Gras, MM. Hébert et Toucas, ont étudié en détail les
couches crétacées du bassin d’Uchaux ; que M. Gaudry, l’é-
minent professeur du Muséum, a exhumé du limon rouge de
Cucuron, toute une faune de mammifères des temps miocè-
nes ; que M. Tournonïi et M. Fontannes ont fait connaître
les faunes malacologiques et la stratigraphie des terrains
_ tertiaires de Vaucluse et des départements voisins ; que M.
Leenhardt, enfin, a publié en 1883, une description très com-
plète, très-approfondie du massif du Mont-Ventoux.
Cette dernière région est la seule jusqu’à présent, dans le
département, qui ait été étudiée d’une façon complète. Le
massif de Vaucluse, celui du Léberon, le vaste plateau de
Sault, les régions moins accidentées qui s'étendent au pied
de ces masses rocheuses, les plaines elles-mêmes qu’arrosent
nos cours d’eau attendent, à leur tour, des investigations
détaillées qui en feront connaître la structure intime et per-
mettront de préciser les causes géogéniques qui ont présidé
à leur formation.
Le mémoire unique qui nous a été adressé est intitulé :
Le Vallon de Vaucluse, description géologique. Le poéti-
que vallon chanté par Pétrarque était bien indiqué assuré-
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 283
ment pour l’objet d’une étude intéressante. Les fractures du
sol, les érosions produites par les magnifiques eaux de la
Sorgue, y ont mis les strates à découvert, et il est facile d’en
suivre les allures et les accidents. On prend sur le fait, pour
ainsi dire, le long de ses flancs escarpés, les mouvements
orogéniques qui ont déterminé le relief de la contrée.
Mais l’auteur de ce mémoire n'a,—1l commence par nous
le dire,—que de faibles connaissances géologiques. Son œuvre
laisse, par suite, beaucoup à désirer au point de vue de la
précision scientifique, qui est maintenant de rigueur dans des
travaux de ce genre. En outre, on peut lui reprocher de n’a-
voir pas fait, du moins, quelques efforts pour nous expo-
ser ses idées d’une façon claire et d'avoir, il l’avoue lui-mê-
me, écarté de parti pris toute préoccupation de la forme.
Or, quoi qu’en disent certains, la forme n'a jamais rien
gâté, même en géologie, et la clarté, la précision du langage y
sont au moins aussi nécessaires que dans toute autre science.
En minéralogie, en botanique, en zoologie, on peut presque
toujours avoir sous les yeux les objets dont on s'occupe. Le
géologue, quelle que soit la foi scientifique qui l’anime, ne
saurait transporter les montagnes devant ses lecteurs ou ses
auditeurs. C’est donc par des descriptions aussi précises, aussi
complètes que possible, qu'il doit s’efforcer de les éclairer et
de les convaincre.
Les}plus éminents géologues n’y ont pas manqué, etils ont,
en outre, jugé nécessaire de joindre à leurs savantes descrip-
tions des coupes, des profils figuratifs, afin de mieux préciser
encore l'inclinaison, la puissance des couches étudiées, les
failles et les autres accidents qui les affectent, ainsi que leurs
relations avec les strates voisines.
Si l’auteur, auquel ne manque pas l'esprit d'observation,
et qui eût pu très aisément {suivre une marche plus méthodi-
que, eût procédé ainsi, il se serait mieux rendu compte à lui-
même de certains détails qui paraissent lui avoir échappé et
peut-être aurait-il été amené à modifier, en partie du moins,
les vues qu’il exprime et qui auraient besoin, pour être bien
284 MÉMOIRES
établies, d’être appuyées sur des faits plus concluants. Son
travail aurait acquis dans tous les cas, une toute autre valeur.
Ces réserves faites, la Commission, désireuse d’encoura-
ger toutes les bonnes volontés, est d'avis d'accorder à ce mé-
moire une mention honorable, en engageant l’auteur à pour-
suivre ses intéressantes recherches.
L'Académie a décidé, dans sa séance du 12 décembre,
qu’une question de géologie serait maintenue pour le con-
cours scientifique de 1887, dans les termes suivants : Faire
la description topographique et géologique d'une région du
département de Vaucluse. Nous faisons donc un nouvel ap-
pel aux amis de la science et nous espérons que les concur-
rents se présenteront en plus grand nombre. S'inspirant des
considérations qui précèdent, ils comprendront, d'après cet
énoncé, que c’est bien plutôt un bon exposé des faits qui leur
est demandé que des discussions plus ou moins théoriques.
L'analyse précise et complète des faits d’abord, la synthèse
ensuite, tel est le grand principe de la science moderne.
_ L'Académie a, en outre, décidé qu’une question d’archéo-
logie préhistorique figurerait au concours de 1887. Nous
proposons de la formuler dans les termes suivants :
Faire connaître les grottes et les carernes à ossements,
ainsi que les monuments (menhirs, dolmens, etc. ) et autres
restes de l'âge préhistorique, existant dans une région du
département.
Après la lecture de .ces divers rapports, l’Académie de Vaucluse a dé-
cerné une médaille de vermeil grand module à M. l'abbé Gayet, vicaire
à Monfavet, pour son mémoire intitulée: Monographie de trois monastères
fortifiés du XIVe siècle: Montfavet, Ste-Praxède d'Espagae, la Chartreuse
de Bonpas. .
L'Académie rappelle que le prix de Sciences Naturelles, offert par elle
au lycée d'Avignon, au nom des exécuteurs testamentaires du docteur
Dufossé, a été décerné en 1885, à l'élève Girard Lucien d'Avignon.
DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 285
Il est ensuite donné lecture des programmes des Concours
pour 1886 et 1887 : |
ACADÉMIE DE VAUCLUSE
CONCOURS LITTÉRAIRES, ARTISTIQUES ET SCIENTIFIQUES DE 1886
ET DE 1887
CONCOURS LITTÉRAIRE (1886). — Étude d’un fait historique, relatif à
l'histoire du département. — Une pièce de vers en langue française ou en
langue provençale.
Les ouvrages ou mémoires imprimés ou manuscrits exécutés après le
1° janvier 1886, et après le 1* janvier 1887, pour le concours de cette
année, et dont les auteurs seront originaires ou habitants du département
de Vaucluse, seront seuls admis au concours.
Les pièces de vers en français ou en provençal, dont les auteurs seront
originaires ou habitants du département de Vaucluse ou des départements
limitrophes, seront seuls admises au concours.
Les ouvrages destinés au concours de 1886 devront être adressés avant
le 1% novembre prochain, et ceux destinés au concours de 1887, avant le
1* novembre de cette année, au Secrétaire perpétuel de l’Académie, à
Avignon. Chaque manuscrit devra porter une épigraphe reproduite sous
enveloppe cachetée avec le nom de l’auteur.
Une ou plusieurs médailles, ainsi que des mentions honorables seront
décernées aux meilleurs travaux. L'ouvrage qui aura été jugé jle meilleur
sera, en outre, imprimé dans les Mémoires de l’Académie.
ConcoURS LITTÉRAIRE (1887). — Biographie d'un homme célèbre du
département.
Concours ARTISTIQUE (1886). — Art décoratif. = Projet d’un meuble
meublant en bois dressé avec tous les détails d'exécution. Les concur-
rents devront être originaires ou habitants du département et âgés de
moins de 30 ans.
Un prix de 200 fr. et des médailles seront décernés, suivant le mérite
du concours, aux auteurs des meilleurs projets. Le travail ayant obtenu
la première récompense deviendra la propriété de l'Académie, qui pourra
en faciliter l'exécution.
Concours SCIENTIFIQUE (1887). — Décrire les groltes et les cavernes à
ossements, ainsi que les monuments ( menbhirs, dolmens, etc.) et autres
restes de l’âge préhistorique, existant dans une région du département.
286 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE
Faire la description topographique et géologique d’une région du dé-
partement de Vaucluse.
Une ou plusieurs médailles pourront être attribuées aux auteurs des
meilleurs travaux. Le mémoire couronné sera, en outre, inséré dans les
Mémoires de l'Académie. Les travaux imprimés ou manuscrits, postérieurs
au 1* janvier 1887 sont seuls admis à concourir.
Les auteurs devront adresser leurs manuscrits portant une épigraphe
reproduite avec le nom de l'auteur, sous enveloppe cachetée, avant le
1 novembre 1887, au Secrétaire perpétuel de l'Académie, à Avignon.
SÉANCES DE L'ACADÉMIE
NovEMBRE-DÉCEMBRE 1885
Extraits des procès-verbaux.
Séance du 7 novembre 1885. — M. le Président fait part tant en son nom
personnel qu’au nom de la Société de regrets unanimes que cause le
départ de M. Mas. L'Académie perd en lui un de ses membres le plus la-
borieux et le plus distingués.
M. le Président donne communication d'un article dans lequel M. de
Marsy rend compte en termes élogieux du travail de M. l'abbé Requin sur
le sculpteur Bernus.
M. Sagnier lit des notes critiques qu'il a recueillies dans son dernier
voyage à Vienne sur les tableaux que renferment les divers musées de cette
capitale et notamment le Belvedère. Cette étude sur les diverses écoles
représentées dans cette galerie impériale fait le plus grand honneur à son
auteur.
M. Sagnier fait ensuite une communication très-intéressante sur une
faucille préhistorique en cuivre pur exhumée dans le territoire d’Auroux,
près de Langogne, dans la Lozère. Cette faucille est d'une très grande va-
leur archéologique, car les monuments de l'âge de cuivre sont encore
très rares.
Il est ensuite procédé à la formation des Commissions chargées des
Concours.
MM. de Seyne, Sagnier, Bourges, Cerquand, Rochetin, sont nommés
membres de la Commission du Concours littéraire ;
MM. Villars, Torcapel, Nicolas, Reynard-Lespinasse, Pamard, sont nom-
més membres de la Commission du Concours scientifique.
288 MÉMOIRES
Séance du 12 décembre 1885. — Après la lecture de la correspondance,
M. Duhamel signale à la Société un sceau dont l'empreinte lui a été adres-
sée par M Estève, membre associé d'Orange, et dont l'original se trouve
entre les mains de M. le député Gaillard. Ce sceau de forme ovale, qui
mesure 4 c. de hauteur et 2 c. de large, porte une légende en capitales
gothiques entre cordons qu’on lit ainsi : T. S. COVENT AVRASICE
FRM EHILV. Dans le champ, un agneau crucifère passant à gauche
surmontant une étoile à six raies, à gauche et demi, la croix de St Jean-
Baptiste en pal.
Il n’y a pas à douter de l’origine et de la signification de ce sceau com-
plètement inconnu jusqu'alors, c'est celui des Frères de St Jean de Jéru-
salem d'Orange, qui s’établirent, dans cette ville, sous l'épiscopat de Bé-
renger (1107-1127), qui occupèrent l'hôpital, fondé par Rambaud d'Orange .
à son retour de la Terre-Sainte. Ils devinrent dans la suite et par les do-
nations de la princesse Tibour, propriétaires d’une partie de la ville d'O-
range et exercèrent, avec les comtes de Baux, une sorte de pariage qui
exista jusqu’en 1207, époque à laquelle ils cédèrent leurs droits à Charles,
roi de Sicile et comte de Provence.
Le sceau dont il s'agit a donc un véritable intérêt historique, et il est
à souhaiter qu'il soit déposé dans un des musées du département.
Dans le même ordre d'idée, M. Duhamel signale à la société la découverte
qu'il a faite du sceau de la ville d'Avignon, au commencement du XVe siè=
cle. Déjà MM. Achard et Blancard avaient signalé un sceau du même genre,
dans .un document sans date, mais qu'on pouvait placer entre 1426 et 1427.
Le nouveau document est antérieur et daté, il est du 2 mai 1411.Le sceau
est le même que celui antérieurement publié. Mais il permet de faire
une rectification à la lecture de la légende. Elle ne porte pas: S:ri/-
lum comunis Avinionis, comme on l'a écrit, ce qui n'aurait aucun sens,
mais bien : Sivillum communitatis Avinionensis, ce qui s'explique fort bien.
Ce document, qui porte les trois clefs et non les gerfauts comme supports,
semble donc prouver que c'est bien au temps de l'occupation papale que
la ville d'Avignon ajouta à la clef impériale, les deux clefs pontificales,
mais que c’est postérieurement, au milieu du XVe siècle, qu'elle adopta
les gerfauts et la devise qu’on y lit aujourd'hui.
Le même membre termine en signalant l'acte de concession, par Char-
les VIII, roi de France, d'armoiries à la ville de Pertuis, dont l'original se
trouve aux archives de cette ville et qui offrent une disposition toute par-
ticulière et s'écartent un peu des règles ordinaires du blason. Elles sont,
en effet, ainsi décrites dans l'acte : D'or à une fasce de gueule et une fleur
de lys d'azur passant parmi la dite fasce et insérée en icelle ».
M. Duhamel dit, en terminant, qu'il se propose de faire une étude plus
complète des trois documents qu’il vient de signaler, étude qu'il destine
aux Mémoires de la Société.
M. Ducos donne la parole à M. Verdet. Notre collègue lit un travail sur
la formation d’un syndicst d'arts décoratifs à Avignon. Il fait ressortir tous
les avantages d’une société de ce genre dans le département. Il donne un
projet de statuts pouvant réglementer ce syndicat.
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 289
‘M. Ducos remercie M. Verdet du talent avec lequel il a su traiter cette
question. Il propose à la Société de faire un tirage à part de ce mémoire,
afin de le mettre à la disposition des patrons et des ouvriers.
M. Rochetin lit un compte-rendu de M. Coulondres dans le volume ins
titulé : Louis XIV à Strasbourg.
M. Sagnier est nommé rapporteur du concours littéraire et M. Torca=
pel, rapporteur du concours scientifique.
La séance publique est fixée au dimanche, 27 décembre. Le programme
de cette session est ainsi arrêté : Discours du Président ; Rapport sur les
travaux de l’année par M. Duhamel ; Etude biographique sur P. Yvaren,
(M. Cerquand) ; Rapport et concours ; Poésies : MM. Manivet et Rouma-
nille ; Rapports de MM. Sagnier et Torcapel sur les Concours historique
et scientifique de 1885. — Programme des Concours de 1886 et 1887.
M. Duhamel donne lecture du compte-rendu de l'ouvrage intitulé :
Usages et règlements locaux dans Avignon, par M. Benoît, président du
Tribunal civil.
La Société décide ensuite que le Concours de 1886 sera artistique et
littéraire et celui de 1887, historique et scientifique. La partie géologique
est maintenue. Sur la proposition de M. Torcapel, cette partie sera ainsi
formulée : Description topogragraphie et géologique d’une région du dé-
partement.
Sont reçus :
Titulaires. — MM. Braun, Dussaud, Lasmôle, Monier.
Associés. = MM. Auguillot, Blanc Hippolyte, Fauvelle, Guignard, Mau-
che, Ollier de Marichard.
Correspondants. == MM. Ant. Duménil, Bousquet, Daléau, Salmon,
Testu, Yong.
«200 (0(0)0)QQass-
BIBLIOGRAPHIE
Louis XIV ET STRASBOURG, par À. Legrelle, docteur ès-lettres. -
Paris, L. Hachette et Ci° 1884.
Louis XIV et Strasbourg : tel est le titre d’un ouvrage dont l'Acadé-
mie de Vaucluse m'a chargé de lui rendre compte.
C'est un livre consciencieux, érudit, et qui met au jour pour la pre=
mière fois, croyons-nous, un grand nombre de documents que recélaient
nos archives touchant les relations de Strasbourg avec les anciens rois de
France. L'auteur discute, en passant, les divers interprétations que les
Allemands nnt voulu donner aux traités de Munster et de Westphalie, et
il fait justice de la mauvaise foi des Allemands en cette matière.
Le livre tient plus que son titre, et on pourrait l'appeler l’histoire de
la ville libre de Strasbourg ; mais son Université, les origines de sa mer-
veilleuse cathédrale sont passées sous silence et il aurait fallu aussi nous
raconter quelque peu les faits et gestes de ses princes-évêques, — ces la-
cunes remplies, la ville de Strasbourg avait son histoire. ê
Nous croyons, que l’auteur reviendra sur son travail pour le compléter,
et qu’il tiendra la balance égale entre le passé catholique et les destinées
protestantes de la capitale de l'Alsace.
On sent en lisant Louis XIV et Strasbourg, que l’auteur fait œuvre de
patriotisme. Il a vraiment le cœur français et il insère dans son ouvragë,
et cela lui porte bonheur, de nombreuses dépêches émanées des chancelle-
ries de France qui sont d’une langue claire, nerveuse, concise, étince-
lantes de bon sens et de tout point conformes au génie français.
= Il nous a semblé à côté de ces joyaux, que le style de l’auteur était un
peu négligé. Il abuse par ci, par là, de locutions de remplissage, qu'on
peut faire disparaître sans nuire en rien à la clarté de la phrase. Quel-
ques périodes un peu longues mériteraient d’être coupées pour alléger
l'allure du récit: quelques mots allemands mériteraient aussi d’être tra-
duits pour les lecteurs dont le bagage est pauvre de langues étrangères.—
Ces critiques une fois faites, et nous reconnaissons qu'elles n'enlèvent à
l'ouvrage aucune de ses qualités, nous pouvons dire que M. Legrelle a
fait œuvre méritoire et décentralisatrice en nous racontant si pertinem.
ment l’histoire de la réunion de Strasbourg à la patrie française.
CouLoNDRES.
TABLE DES MATIÈRES
Yvaren P. (Notice biographique et littéraire. (M. CERQUAND)...
TOME IV
D Pages
Aéria (Rapport sur le livre intitulé). (M. SAGNIER)............... 173
. Archéologie Vauclusienne. — Épitaphe gallo grecque de L'Isle.
(M. ROCHETIN)..............s.e Senseo sHSonssouretaes 105
Arts décoratifs (Rapport sur la création d’un syndicat des). (M.VERDET) 224
Bernus (Jacques), sa vie, son œuvre. (M. REQuIN)..............,.. 13
Bibliographie (Odes d’Anacréon, 88. — Enfant Jésus, poésies, 130. —
Autel roman, 194. — Usages d'Avignon, 195. — Louis XIV et
SÉFASDOUTR. reseau dessedeeveneues ses 200
Bonnieux et à Buoux (Une excursion à). (M. NicoLas)...... issus 214
Calvaire (le), Sonnet. (M. Maniver)...,........,........ deu 172
Concours littéraire, artistique et scientifique de 1886 et 1887...... 285
Empereur d'Arles (1). (M. Mas).........,....s..s.sssssee ésues 197
Epigraphie. Stèle épigraphique à St-Estève. (M. SAGNIER)........ QI
Mazarin, vice-légat d'Avignon. (M. DUHAMEL).................... 131
Membres de la Société (Liste des)............ PR
Revues reçues par la Société....... soiree éuosccssosess II
Séances (Procès verbaux des)..........,,.,....:... 84, 119, 189, 287
Séance publique annuelle........... ss oioivedaiionceéeuns, 243
Sociétés correspondantes. ....ss...ssetosesse ésonesediaiseste 10
Ventoux {le). Poésie................e.e RE soso. 114
Digitized by Google
LL iii TR
41840305